La mobilité étudiante : genèse et évolution des flux

By 26 March 2013

1.1.1 La mobilité étudiante : genèse et évolution des flux

Plusieurs faits historiques permettent de justifier notre démarche comparative et d’interroger le principe de réciprocité à la base du programme Erasmus. L’Europe ne s’est pas construite sur un socle vierge de tout échange. Le programme Erasmus présente en filigrane la trace de frontières héritées des temps les plus reculés, dont les mentalités et les coutumes portent témoignage. Ainsi, de la Méditerranée au nord du vieux continent, l’Europe a tour à tour, pour assurer sa cohésion, usé des échanges de personne, intellectuels en particulier. C’est au Moyen-âge, après la victoire de Charles Martel, que nait une Europe de la chrétienté et de la féodalité. Mais, c’est plus précisément au 13ème siècle, si nous acceptons de donner au mot université le même sens que lui confèrent Christophe Charle et Jacques Verger18, que les premières institutions liées à la civilisation occidentale, nées en Italie, en France et en Angleterre voient le jour. A l’époque les universités de la moitié nord de l’Europe (Paris, Oxford…), qui étaient avant tout des associations de maîtres ou si l’on préfère des fédérations d’écoles, où les étudiants étaient assez jeunes, se distinguaient déjà des universités de pays méditerranéens, qui étaient plutôt des associations, où les étudiants étaient plus âgés et de plus haut niveau social. L’étude des listes nominatives de professeurs et d’étudiants met aussi en lumière un point qui nous intéresse plus particulièrement, celui de la mobilité géographique des étudiants.

18 CHARLE (C), VERGER (J), Histoire des universités, PUF, 1994. Ils donnent au mot université le sens relativement précis de « communauté (plus ou moins) autonome de maîtres et d’étudiants réunis pour assurer à un niveau supérieur l’enseignement d’un certain nombre de disciplines » Page 3.

En effet, les populations universitaires médiévales étaient fort mobiles, puisqu’en théorie aucune frontière ne s’opposait à la circulation des hommes, ni à la validité universelle des diplômes. D’ailleurs Emile Durkheim décrit cette société comme celle du « mouvement perpétuel », car moines, clercs et marchands se déplaçaient d’un bout de l’Europe à l’autre, créant ainsi ce qu’il appelle un « cosmopolitisme du monde chrétien »19. Ce nomadisme, combiné à l’effervescence de toutes les forces intellectuelles de l’Europe ne pouvait pas, selon lui, manquer de servir les intérêts des études. En pratique cependant la mobilité ne doit pas être surestimée. Elle profitait déjà et surtout aux grandes universités (Paris, Bologne) et, même là, les étudiants d’origine lointaine étaient toujours minoritaires. A Bologne, les « ultramontains » n’ont sans doute jamais représenté plus du quart du total des étudiants nous disent les historiens.

A la fin du Moyen-âge, la multiplication des universités nationales et régionales avait encore ralenti cette mobilité, même si des courants non négligeables persistaient, voire se développaient. En fait, tout au long du moyen âge, le principal courant migratoire a été celui qui drainait vers l’Italie d’une part, vers Paris de l’autre, des étudiants des pays de l’Empire et de l’Europe centrale. En revanche, les Britanniques s’adressaient avant tout à Oxford et Cambridge, les Français et les Ibériques aux universités de leurs pays respectifs. Déjà à cette époque la réciprocité des échanges n’existait pas et certains pays étaient plus attractifs que d’autres. « L’internationale des intellectuels »20 apparaît néanmoins à la Renaissance. Des universités se créent à partir d’un nouveau type d’écoles échappant aux monastères, pouvant accueillir des étudiants de l’Europe entière et susciter des débats passionnés qui, à l’instar de celui concernant la conciliation de la foi et la raison, devaient se poursuivre au cours des siècles suivants. C’est donc à ce moment là, qu’à partir de volontés locales, régionales ou nationales, les universités vont constituer de véritables réseaux et devenir des institutions européennes. Cette tendance est renforcée par l’appartenance commune au monde chrétien et par le fait que les enseignements sont dispensés en latin. La langue à l’époque dominante jouait déjà un rôle important. Ainsi, la mobilité interrégionale et même internationale des étudiants s’est maintenue et peut-être développée jusqu’au milieu du 18ème siècle.

19 DURKHEIM (E), L’évolution pédagogique en France. PUF, 1938
20 CHARLE (C) page 12

Pendant longtemps, les étudiants les plus mobiles sont restés, comme au Moyen-âge, ceux des pays de l’Empire et de l’Europe centrale et leurs voyages les menaient principalement vers les universités italiennes (Padoue, Bologne, Sienne) et dans une moindre mesure, françaises (Paris, Orléans, Montpellier). Ils n’étaient cependant pas les seuls et le prestige « du grand tour » attirait de plus en plus de jeunes étudiants anglais, français ou ibériques. Mais par rapport à celle du Moyen-âge cette « pérégrination » présentait deux caractères nouveaux. « A côté des études poursuivies, le voyage lui-même, expérience existentielle, occasion de visite à des sites célèbres et d’initiation de la sociabilité, était investi d’une valeur éducative propre. Il prenait souvent, par la suite, l’allure d’un « tour » plus ou moins complexe au cours duquel le jeune étudiant visitait successivement différentes universités et prenait ses grades sur le chemin du retour, souvent dans une université complaisante quant au niveau réel de qualification. »21

Cette mobilité se tarira peu à peu à partir du milieu du 18ème siècle, où l’Europe connut la constitution et la consolidation des Etats-nations. Une coupure confessionnelle se créa aussi à cette époque, qui perturba les pérégrinations étudiantes, mais sans les faire cesser.22

En même temps, une mobilité religieuse se développait en France, en Espagne et en Italie. C’est donc dans les premières décennies du 17ème siècle que les historiens voient l’apogée de la « peregrinatio academica » d’Ancien Régime. Les choses changèrent avec la guerre de 30 ans, puis le triomphe des Etats absolutistes et le durcissement des clivages religieux. Les cléricaux souhaitèrent éviter, un peu partout en Europe, à la fois la contagion de « l’hérésie » et les sorties des étudiants. Les Etats, également soucieux de contrôler parfaitement les conditions de formation de leurs futures élites, prirent des ordonnances interdisant à leurs sujets d’aller étudier à l’étranger et déclarèrent ne plus reconnaître la validité des diplômes obtenus au-delà des frontières. Cependant l’efficacité de ces mesures ne fut pas absolue. Il se trouva toujours, nous disent les historiens, quelques jeunes gens riches attirés par le prestige du « grand tour », où les études tenaient d’ailleurs de moins en moins de place. Certains également, recherchaient des universités de complaisance acceptant de délivrer des grades à moindres frais et sans contrôle sérieux des connaissances.23

21 CHARLE (C), VERGER (J), page 43
22 Pendant longtemps, certains comtés prestigieux comme Padoue en pays catholique, Leyde ou plus tard Göttingen, en pays protestant, ont attiré des étudiants de la confession adverse qui bravaient les interdictions officielles. De même, jusqu’au milieu du 17ème siècle, il y a eu certainement beaucoup de protestants parmi les jeunes allemands qui venaient prendre leurs grades en droit à Orléans.

Néanmoins, le trait majeur du 16ème au 19ème siècle était bien la nationalisation ou même la régionalisation, souvent étroite, du recrutement universitaire. De même, d’une manière générale, le recrutement des universités évolua dans le sens d’un rétrécissement de l’éventail social. La première partie du 19ème siècle marqua une rupture de plus en plus nette avec l’héritage universitaire ancien. La période de 1860 à 1940 fut celle de la diversification, de l’expansion et de la professionnalisation de l’enseignement supérieur. Ce dernier devint un enjeu de plus en plus central pour la promotion sociale des individus, l’affirmation nationale et la formation des élites. Néanmoins, il n’est guère d’universités européennes qui n’aient gardé quelque chose de cet ancien universalisme. Durkheim ajouta à ce constat, la recommandation suivante : « Les universités actuelles doivent être pour l’Europe actuelle, ce que les universités du Moyen-âge furent pour l’Europe Chrétienne ».24 Cependant ce n’est qu’après avoir parlé d’Europe économique et d’Europe politique dans la deuxième moitié du 20ème siècle, que commence à être évoquée l’Europe sociale (dans les années 1980) et de la connaissance (dans les années 1990) au sein des instances de la Communauté Européenne en construction. Ainsi, sous ce terme assez flou se dissimulent trois dimensions :

La première, socio-économique, est mentionnée dans le traité de Rome et confirmée par l’adoption de la charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs, dite « charte sociale ».

La seconde dimension concerne « l’espace » et se lit à travers l’accord initial de Schengen signé en 1985, puis la convention de 1990 fixant les règles pour la libre circulation des personnes à l’intérieur de l’UE.

23 Les étudiants de Leyde allaient prendre leurs diplômes à Harderwijk ou Duisburg, deux petites universités de part et d’autre de la frontière Germano-hollandaise. Ceux de Louvain allaient en Lorraine par exemple.
24 Op Cit. DURKHEIM L’évolution pédagogique en France, Page 103

La dernière dimension est culturelle et humanitaire. Elle inclut les programmes communautaires d’échanges comme ERASMUS, mais aussi ceux s’attachant à la lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Cette Europe sociale, contrairement à ses deux consœurs économique et politique se caractérise par la diversité et la polyvalence des actions et des réflexions qu’elle est susceptible de mener. Ce qui ne manque pas d’attirer l’attention de certains observateurs, qui y voient une sorte de faiblesse et de marginalité relatives.

L’Europe universitaire de ce début du 20ème siècle est par conséquent moins univoque que celle de la Renaissance. Mais la filiation a commencé à être revendiquée à partir des années 1980 : le programme le plus établi en matière d’échanges universitaires ne fait-il pas allusion au nom latin d’Erasme, un des plus illustres savants de la fin du Moyen-âge qui, né à Rotterdam, étudia à Paris, Oxford et Turin, enseigna le grec à Cambridge et mourût à Bâle ? Pour s’éloigner cependant d’une image romantique de la mobilité étudiante, nous allons observer comment se sont développés les programmes de coopération entre les pays européens. Les migrations, aujourd’hui comme hier, suivent certaines routes construites par des rapports entre nations qui se différencient par leur degré de dynamisme démographique, migratoire et d’ouverture économique et intellectuelle. Il n’existe pas de réelle césure dans les échanges en Europe, le programme Erasmus s’inscrit dans une certaine continuité. Si les guerres et les conflits ont influé sur les échanges, ils ont pu les ralentir ou les modifier mais jamais les arrêter. Les relations ont été constantes, même si leur densité et leur orientation ont varié dans le temps. Mais alors que ces échanges étaient laissés à l’initiative individuelle, pourquoi le collectif s’est-il emparé du phénomène, avec le soutien du politique ?

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN