La mobilité étudiante et les racines de la science

By 28 March 2013

6.2.3 La mobilité étudiante et les racines de la science

Selon une idée diffuse, la science reposerait naturellement sur « la circulation des hommes et des idées ». La période hellénique offre une illustration d’une position et d’un statut spécifique des producteurs de savoirs dans la société. Les grands savants de cette époque se sont dispersés dans tout le bassin méditerranéen, même si leurs pérégrinations les ont menés souvent à Alexandrie. Cette ville était un des principaux pôles du savoir et offrait des installations, de nombreux documents, livres et possibilités de rencontres et d’échanges de nature à attirer les talents. Sur cet exemple antique tiré de l’article de Meyer (J.B), Kaplan (D) et Charum (J)98, on peut voir combien les tendances au mouvement et à la concentration sont intrinsèquement liées dans le développement de la science et combien il est difficile de dissocier ce phénomène du contexte dans lequel il naît. Depuis cette époque, les exemples de scientifiques voyageurs n’ont pas cessé. L’importance et la signification de cette mobilité ont cependant évolué. Au cours du 20ème siècle, on peut noter comme le souligne Crawford (E), Shinn (T) et Sorlin (S)99 une tendance à la transnationalisation de la science, dont la migration des chercheurs n’est qu’un élément. Il existe, selon Robert Merton, 100 un facteur fondamental qui détermine la mobilité des scientifiques et qui explique pourquoi elle est apparue dès que la science en tant qu’institution a vu le jour : c’est l’universalisme. C’est en lui que le « nomadisme des scientifiques » pour reprendre les termes de Meyer (J.B), Kaplan (D) et Charum (J), trouve son fondement. Partant de la philosophie des sciences de Popper, il est habituel en sociologie des sciences, de montrer que les mécanismes de concurrence/sélection/réfutation/validation qui sont à l’œuvre dans la dynamique même de la science sont nécessaires pour justifier sa prétention à l’universalité. En d’autres termes, l’acceptation de la concurrence est une garantie (certes toujours temporaire et précaire) d’innovation et de qualité. Cette posture a été reprise lors de la rédaction de documents de l’union européenne sur l’Europe de la connaissance et la rhétorique actuelle d’excellence/performance qui l’accompagne.

L’idéal recherché par les instances communautaires, se compose de mouvements qui ne s’inscrivent pas nécessairement dans la longue durée, mais des échanges scientifiques courts, basés sur la réciprocité. Cependant les flux sont en très grande partie, nous l’avons vu, modelés sur les structures de répartition du savoir dans le monde. « Les lieux à haute intensité de connaissances, qui fixent les normes et modèles, offrent les installations expérimentales et assurent la visibilité en même temps que la formation et le recrutement des nouveaux venus, déterminent les orientations des échanges. C’est la raison pour laquelle l’émigration à long terme ou ce que nous avons souvent appelé « l’exode des compétences », désigne essentiellement, à proprement parler, le fait que des gens venus dans un pays hôte en tant qu’étudiants y restent pour faire une carrière intellectuelle et professionnelle »101. Ces auteurs soulignent que ce phénomène existe dans le monde académique comme dans l’univers industriel. En science fondamentale, l’innovation technologique repose sur un savoir incarné dans les êtres humains et favorise donc les déplacements en vue d’entreprises collectives. On s’accorde ainsi à reconnaître que cette circulation internationale des personnes et compétences a des effets bénéfiques, c’est pourquoi l’Union Européenne l’encourage. Elle susciterait un brassage d’idées et une optimisation cognitive globale. Le marché international du travail placerait ainsi les ressources humaines là où elles seraient le mieux utilisées et rémunérées.

98MEYER (JB), KAPLAN (D), CHARUM (J), « Nomadisme des scientifiques et nouvelles géopolitique du savoir », In Revue Internationale des sciences sociales, 2001, n°168 : la science et sa culture, pp341-354
99CRAWFORD (E) SHINN (T), and SORLIN (S) (Editor), Denationalizing science: The Contexts of International Scientific Practice, Kluwer Academic Publishers, 1992, 304 p.
100 MERTON (R), The sociology of science : Theoretical and empirical investigations, University of Chicago Press, 1973, 605p.
101 Op. Cit. MEYER (JB), KAPLAN (D), CHARUM (J), page 345.

Toutefois de nombreux autres facteurs, relevés dans cette étude, interviennent dans ces mouvements et donnent au Nord un pouvoir d’attraction inéquitable. Plus la main-d’œuvre est qualifiée, moins les avantages de la circulation internationale ne sont pourtant mis en doute. Comment peut-on comprendre cela ? La science profiterait du nomadisme des scientifiques. Néanmoins le mouvement est jugé négatif quand il se révèle asymétrique, c’est-à-dire quand la concentration l’emporte sur la dispersion et la redistribution. Les contradictions entre une posture enchanteresse de la mobilité professionnelle et les études réalisées sur la fuite des cerveaux par les ministères nationaux et les instances communautaires, nous rappellent ainsi que la « main invisible » qui réglerait équitablement les marchés du travail sans heurt est une utopie.

Ainsi on assiste dans chaque pays européen à un bal en deux temps, avec des mesures conjointes pour encourager la mobilité des étudiants et universitaires entre les pays de la communauté et des mesures nationales pour limiter l’exode des compétences, soit vers d’autres pays membres de l’union, soit vers d’autres continents, (surtout l’Amérique du nord), soit dans toutes ces directions. La première initiative part du principe d’une coopération avec échanges réciproques, tandis que la seconde met en évidence un mouvement unilatéral au bénéfice exclusif d’une partie. Aujourd’hui en Europe s’entrechoquent donc ces deux points de vue sur la mobilité des professionnels hautement qualifiés, à savoir la circulation et la fuite des cerveaux. Certains postulent qu’il y aurait substitution d’un « Brain drain » par un « Brain movement » global. Peut-on réellement aller dans le sens de cette affirmation ?

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