La micro-assurance : développement durable et responsabilité sociale

By 13 March 2013

C. Des projets à évaluer à long terme

1. Long terme, développement durable

Il ne faut pas négliger les projets à long terme des assureurs. De manière globale, l’assureur a un rôle à jouer dans la société. Selon la Fédération Française des Sociétés d’Assurances, « L’assurance joue un rôle essentiel dans le développement économique. Son fondement étant la prévoyance et l’anticipation des risques, elle se situe au cœur de l’idée de développement durable dans ses trois dimensions : économique, sociale et environnementale. » En vertu de ce principe, l’assureur peut logiquement être intéressé par des projets de micro-assurance qui sont des catalyseurs du développement d’un pays en se concentrant sur les populations les plus démunies.

47 Présentation de Best Re et la micro-assurance, S. Guellouz, FANAF 2007 Cotonou

“Prime opportunities for sustainable insurance:
Providing Microinsurance linked to microfinance
Researching emerging risks and sharing such knowledge with stakeholders
Developing insurance products and services for natural resources” 48

L’assurance est liée au développement durable, elle est essentielle pour une économie viable. C’est ce qu’énonce le rapport liant assurance et développement durable rédigé par de 16 acteurs majeurs de l’assurance, de réassurance et du courtage en partenariats avec des organismes publics. Il existe d’autres risques que le changement climatique auxquels sont confrontés les entreprises qui se sont engagées dans une politique de développement durable.

La micro-assurance est citée en deuxième position parmi les 9 priorités liées au développement durable. Les assureurs doivent donc s’impliquer dans le développement durable autrement que par les investissements socialement responsables. Les stratégies clés pour réussir son implication dans des projets de micro-assurance, relevées par le groupe de travail dans le rapport, sont :

La connaissance du risque
Les partenariats publics / privés
Les technologies de l’information et de la communication
Les partenariats pour la distribution
L’éducation des consommateurs

Le côté « durable » des projets n’occulte pas pour autant l’aspect commercial. HSBC dans son rapport « Managing for sustainable growth »49 base sa stratégie sur la viabilité commerciale des projets : « we see microfinance as a commercially viable means of doing something on a long- term basis ». De la même manière pour les opérations de micro-assurance, les assureurs s’interrogent sur cette possibilité de continuer les projets dans la durée.

2. Innovation par et dans la micro-assurance

L’assurance favorise la croissance économique dans le sens où elle encourage la prise de risques c’est-à-dire l’innovation, les projets, les créations d’entreprises. De plus, les mécanismes de réparation conditionnent la poursuite d’activités en cas de sinistre, le maintien du pouvoir d’achat et de la

48 « Insuring for sustainability, why and how the leader are doing it », mai 2007: the inaugural report of the insurance working group of the united nations environmental programme finance initiative. Membres du secteur privé : Achmea, Allianz, SE, AIG, AXA, Folksam, HSBC Insurance Brokers Ltd, Insurance Australia Group, Interamerican Hellenic Life insurance Company, Lloyd’s, MAPFRE, Munich Re, Norwich Union (AVIVA), Storebrand, Swiss Re, Tokio Marine, XL Insurance.
49 « Managing for sustainable growth », HSBC microfinance Project, 2007

consommation.50 La micro-assurance agit de la même manière pour des entreprises de moindre échelle et des populations dont les revenus sont les plus faibles. La micro-assurance, lancée en 2006 en France par le biais de l’organisation « Entrepreneurs dans la cité » a pour but de protéger les micro- entreprises et les micro-entrepreneurs. C’est donc bien l’innovation qui est alors soutenue par de tels projets.

Par ailleurs, les micro-assurés ont des risques qui leur sont propres, ce qui oblige leurs assureurs à réfléchir à de nouveaux produits, à chercher de nouveaux modes de protection. A travers la micro-assurance, les assureurs sont incités à innover. Un exemple est celui des dérivés climatiques utilisés pour étendre la micro-assurance à l’assurance du bétail des agriculteurs pauvres.

3. Éduquer les populations pour ouvrir de nouveaux marchés

L’assureur a également un rôle de promotion de l’assurance dans les pays développés et en développement auprès des populations, quels que soient leurs revenus. Ce rôle d’information et de formation, rempli en partenariat avec les États, et les fédérations d’assureurs leur incombe dès lors qu’ils souhaitent développer leurs activités. « C’est à travers les mutualités d’assurance que prendra forme le lien social dans le monde global. Cela donne des responsabilités aux assureurs comme à ceux qui sont en charge d’organiser leur activité. Un impératif leur est commun : développer l’assurabilité, autant dans le sens de la couverture de nouveaux risques que dans l’accès au plus grand nombre du bien « assurance ». »51 Comme le souligne François Ewald, l’assureur doit s’impliquer pour donner un sens à sa fonction.

Les micro-assureurs constatent au mieux que la clientèle a quelque connaissance de l’assurance, au pire qu’elle en a une mauvaise expérience. Il est donc nécessaire pour les assureurs de participer à l’éducation des populations aux principes de l’assurance. Il n’est pas évident de comprendre l’enjeu d’un paiement aujourd’hui pour un sinistre potentiel futur. Particulièrement lorsque l’assurance est à « fonds perdus ». Les assureurs le savent bien puisqu’ils sont confrontés aux mêmes problèmes pour expliquer ces principes dans les pays dits développés.

50 FFSA Rapport d’activité 2006, Assurance : origine et développement, rôle social et économique.
51 François Ewald, Brève apologie de l’assurance, Les Echos, 12 décembre 2006

4. La responsabilité sociale des entreprises d’assurance

Enfin, intervenir auprès des populations les plus démunies, constitue sans doute un devoir moral pour des entreprises soucieuses de leur responsabilité sociale.

De par leur structure, leurs objectifs et leurs partenariats, les mutuelles d’assurances semblent avoir une légitimité plus importante pour s’associer à des programmes de micro-assurance. Leur organisation se rapproche des structures informelles crées par les populations demandeuses de micro-assurance. Une mutuelle n’a pas d’objectif en terme de profit pour les actionnaires puisque les détenteurs du capital sont les sociétaires. Ce n’est donc pas uniquement la rentabilité des projets de micro-assurance qui va les intéresser. Les mutuelles, en tant qu’acteurs à part entière du mouvement de l’économie sociale et solidaire seront sensibles à d’autres arguments que le simple ratio de rendement. Le type de management des structures, l’implication directe dans l’aide au développement, la notion d’assistance aux personnes ainsi que l’importance de l’éducation des populations concernées pourront les rendre sensibles à un engagement au côté de structures opérant dans la micro-assurance. De plus, les mutuelles ont souvent déjà une expérience des partenariats avec des associations et des coopératives et auront ainsi plus de facilité à constituer un réseau efficace avec des partenaires de la microfinance.

Mais les autres entreprises d’assurance, qui ne sont pas de forme mutuelle ou coopérative, et qui pourraient sembler peu concernées par ces préoccupations, ont aussi à gérer leur image auprès de leur public traditionnel. A cet égard, la responsabilité sociale ne peut les laisser indifférentes.

Conclusion

La micro-assurance présente la spécificité d’être adressée à une population particulière, celle des personnes qui ont des revenus faibles. Elle est à la fois assurance traditionnelle dans le sens où les grands principes de la gestion des risques comme la mutualisation lui sont transposables et assurance inédite car elle s’adresse à des personnes ignorées des circuits financiers classiques. Les assureurs apparaissent donc à la fois légitimes pour proposer de la micro-assurance, puisqu’il s’agit de leur métier, et ignorants de la complexité nouvelle des risques qui affectent ces personnes et du milieu dans lequel elles vivent.

La tâche pour sensibiliser les plus pauvres qui vivent avec à peine deux dollars par jour est ardue. Les risques sont accentués par la pauvreté. Les populations n’ont qu’une connaissance intuitive des mécanismes d’assurance. Les organisations locales de développement qui connaissent bien ces personnes ont donc choisi d’intégrer la micro-assurance comme un outil de la microfinance.

L’assureur a cependant une place rendue légitime par les difficultés des autres acteurs et par la complexité de la gestion des risques dans un monde où la finance prend de plus en plus d’ampleur. Mais les assureurs ont besoin de partenariats avec des acteurs locaux : intermédiaires jouant le rôle de micro- agents, institutions de microfinance, ou membres associés de mutuelles ou coopératives. La mise en place de circuits de distribution innovants et de partenariats avec les acteurs qui demeurent parmi les populations pauvres est fondamentale. La constitution d’un réseau apparaît donc comme une condition pour opérer dans la micro-assurance.

Pour juger de l’intérêt à s’impliquer sur le « marché » de la micro-assurance, les assureurs vont faire le bilan des gains et des pertes potentiels. S’impliquer comporte en effet des risques de grande envergure. L’image de l’entreprise d’assurance est en jeu : elle peut gagner en respectabilité du fait de la responsabilité sociale dont elle fait alors preuve ; mais elle peut aussi avoir à subir la rigueur des autorités de contrôle si sa solvabilité s’avère affectée. Ainsi, l’engagement dans un programme de micro-assurance ne peut être intéressant pour une entreprise d’assurance qu’à la condition de ne pas rechercher une rentabilité immédiate. C’est la viabilité du projet que doit évaluer l’assureur commercial, autant dire qu’à travers la micro-assurance, il devient partie prenante du processus de développement.

En ce sens la micro-assurance s’insère dans une démarche de développement durable et amplifie le rôle économique et social de l’assureur. Dans ces conditions, l’investissement de l’entreprise d’assurance ne peut être évalué qu’en tenant compte de sa forme juridique. Selon ses objectifs de rentabilité et sa sensibilité idéologique, l’assureur pourra justifier de façon très différente son choix d’agir en tant que micro-assureur.

Lire le mémoire complet ==> (La micro-assurance : un « business » à risques pour les assureurs ?)
Mémoire présenté en vue d’obtenir le diplôme de l’Enass, Institut du Cnam
Groupe Ecole Nationale d’Assurances

Table des matières :
Introduction
Chapitre I Une assurance peu conventionnelle
A. Présentation de la micro-assurance
1. Définitions
2. La micro-assurance dans le mouvement de la microfinance
a) Genèse de la microfinance
b) La microfinance aujourd’hui
3. Les données clés de la micro-assurance
B. Une « cible » un peu particulière : micro-assurance et pauvreté
1. Pauvreté, exclusion, vulnérabilité : l’étendue d’un « marché » ?
2. Les risques
3. Le cercle vicieux de la pauvreté
a) L’aversion au risque des plus pauvres
b) La fluctuation des revenus
c) La pauvreté : un phénomène chronique
C. Le choix des « segments » de population
1. Pauvres ou très pauvres ?
2. Pays en développement ou pays développés
3. Les femmes : une clientèle privilégiée
Chapitre II Quelle place pour l’assureur dans la micro-assurance ?
A. Des acteurs à la limite de leurs compétences
1. Le secteur informel
a) L’auto-assurance
b) Les organisations basées sur le regroupement collectif
2. Les institutions de microfinance
B. La légitimité de l’assureur
1. Complexité de la gestion du risque : financiarisation, monétarisation, spéculation
a) La « financiarisation de la protection contre les risques »
b) Le développement des spéculations
2. La légitimité par l’expertise
C. Les formes d’engagement de l’assureur
1. Le modèle « partenaire-agent »/assureur
2. Le modèle de la vente directe
3. Les caisses de crédit et les coopératives/mutuelles d’assurance
4. Analyse comparée de ces modèles
Chapitre III Évaluation de la rentabilité et de la viabilité des projets
A. Une rentabilité incertaine
1. Des risques accrus
a) Risque moral
b) Anti-sélection
c) Fraude
d) Risque covariant
2. L’évaluation des programmes de micro-assurance
3. L’observation des expériences à travers quelques exemples
a) Les assureurs engagés dans la micro-assurance
b) Un assureur plus hésitant
B. Des conditions nécessaires pour investir dans la micro-assurance
1. Le contrôle des activités d’assurance
a) Objectifs pour les autorités réglementaires
b) Le contrôle de la micro-assurance
2. Une présence souhaitable des réassureurs
C. Des projets à évaluer à long terme
1. Long terme, développement durable
2. Innovation par et dans la micro-assurance
3. Éduquer les populations pour ouvrir de nouveaux marchés
4. La responsabilité sociale des entreprises d’assurance
Conclusion