La découverte du logiciel libre par une partie de la gauche radicale

By 23 March 2013

La découverte du logiciel libre par une partie de la gauche radicale

Les dernières années de la décennie 1990 ont assurément constitué un moment charnière dans l’histoire du mouvement du logiciel libre1, et ce de plusieurs points de vue. Il commença alors à toucher le grand public en s’exposant dans les médias généralistes; il gagna le monde de l’entreprise grâce à l’approche open source; mais il se mit aussi à intéresser – du moins en France2 – tout un pan de la gauche radicale3.

Certaines initiatives, comme Samizdat.net, ont eu un rôle pionnier dans cette conversion au « libre » d’un nombre non négligeable de mouvements politiques et sociaux alternatifs. Samizdat.net était à l’origine un réseau alternatif de BBS (Bulletin Board System4), appelé le « contre-réseau européen » (ECN, European Counter Network). Celui-ci émergea en 1990 au moment de la première guerre du Golfe, afin de connecter des militants en Italie, puis dans le monde entier. Samizdat fut d’abord le nom du bulletin papier, distribué dans différents espaces de militance, qui regroupait les informations circulant sur les BBS5. Les grandes grèves de 1995 furent l’occasion pour les fondateurs du réseau – notamment Aris Papatheodorou – de s’initier à Internet, à travers la création d’une liste de discussion censée faciliter les échanges entre grévistes et militants. Un site Web fut lancé peu de temps après, en janvier 1996.

1 Christopher Kelty date ainsi de 1998 le moment où le mouvement du logiciel libre ne parle plus simplement de logiciel, mais devient l’exemple d’une « réorientation plus générale du pouvoir et de la connaissance » (Christopher KELTY, Two Bits, op. cit., p. 2).
2 Dans le cadre de ce travail, il ne nous est pas possible de comparer précisément la pénétration du logiciel libre dans les milieux politiques alternatifs en France et dans d’autres pays, faute de données suffisantes sur ces derniers. On peut néanmoins faire l’hypothèse que des dynamiques relativement similaires pourraient être observées ailleurs, avec des spécificités tenant aux différents contextes politiques nationaux.
3 Nous entendons par « gauche radicale » tous les mouvements politiques, sociaux et intellectuels globalement critiques de la gauche de gouvernement, c’est-à-dire en France du Parti Socialiste.
4 Ce système, appelé « babillard électronique » en français québécois, consistait en un serveur et un logiciel permettant d’échanger des messages et de participer à des groupes de discussion par thèmes. Il fut largement supplanté par Internet.
5 Cf. Aris PAPATHEODOROU, « Samizdat.net : l’histoire d’un projet de médias alternatifs sur Internet », Matériaux pour l’histoire de notre temps, juillet-septembre 2005, n° 79, p. 57-62. On rappellera également que le terme « samizdat » désigne à l’origine les réseaux clandestins, qui diffusaient les écrits des dissidents en URSS et dans les pays « satellites ».

Au cours des années suivantes, Samizdat.net devint un des principaux réseaux de l’Internet militant en France. Il se transforma en une structure assurant l’hébergement d’une constellation de sites militants et de listes de discussion pour des associations, des revues, ou des organisations syndicales, toutes liées au « mouvement social dans sa généralité » mais de sensibilités assez diverses1. Samizdat.net ne se contenta cependant pas de fournir des prestations techniques. Ses fondateurs entendaient également mener une réflexion sur les usages politiques d’Internet, et conseiller les acteurs militants dans leur usage des nouvelles technologies de communication. Parmi les animateurs du réseau avait ainsi émergé l’idée suivante : « Internet permet l’expression des sans voix, sans légitimité, sans papiers, etc., qui sont généralement dans la position d’être des sujets d’articles écrits par d’autres, mais qui n’ont jamais l’occasion de raconter et de s’exprimer par eux-mêmes »2.

Cet enthousiasme pour les nouvelles possibilités offertes par Internet n’était pas sans lien avec le logiciel libre. Aris Papatheodorou avait découvert GNU/Linux en 1997. Il s’en était suivi un « auto-apprentissage collectif des usages de Linux », puis la programmation pendant un an d’un serveur « libre » pour le réseau; le tout sur fond de sensibilisation au « logiciel libre comme discours politique et comme éthique de partage des savoirs »3. C’est ainsi que naquit chez les fondateurs de Samizdat.net un intérêt pour le fonctionnement des collectifs du « libre », et pour leur combat en faveur de la circulation de l’information. Chez eux puis progressivement chez les activistes qu’ils conseillaient, cet intérêt intellectuel se renforça du fait de l’investissement technique dans le logiciel libre.

Samizdat.net contribua en effet à répandre l’usage à des fins militantes de nombreux outils informatiques issus du monde du « libre » : le logiciel de serveur Web Apache, le gestionnaire de listes de diffusion Sympa, le système de gestion de contenu SPIP, etc. Or, comme l’a noté Pierre Mounier, « la différence d’impact entre un exposé abstrait sur la question des logiciels libres à des milieux militants a priori peu intéressés par les questions informatiques et l’utilisation quotidienne par ces mêmes militants de logiciels libres pour des activités de publication et d’échange d’information cruciales pour leur communauté, est extrêmement importante »1. Samizdat.net favorisa ainsi grandement la découverte par de nombreux activistes non seulement des outils « libres », mais aussi des questions sociales soulevées par le mouvement du free software.

1 Cf. Aris PAPATHEODOROU, « Samizdat : une île dans le réseau », Rouge, n° 1979, 18 juillet 2002, en ligne : http://orta.dynalias.org/archivesrouge/article-rouge?id=5432 (consulté le 13/11/2011).
2 Aris PAPATHEODOROU et Jean-Pierre MASSE, « Ils pourront toujours se brosser avec leurs lois », entretien avec Jean-Marc Manach, Transfert, 28 septembre 2000, en ligne : http://severino.free.fr/archives/copieslocales/ilspourronttoujourssebrosser.html (consulté le 02/09/2011).
3 Ibid.

Les créateurs de Samizdat.net œuvrèrent avec constance au rapprochement entre militants issus du mouvement social et partisans du logiciel libre. Ils organisèrent ainsi en décembre 2000 à Paris la première Zelig Conf’ (Rencontre européenne des contre- cultures digitales), à laquelle participèrent notamment des représentants de l’April, des intellectuels (Olivier Blondeau, Jérôme Gleizes) et des membres d’Act-Up France. Comme l’exprimèrent les organisateurs de l’événement, il s’agissait de « casser les frontières »2 entre des milieux qui avaient tendance à s’ignorer, et de contribuer à l’émergence en France d’une « tradition d’usage de la technique par les milieux militants »3; tradition il est vrai peut-être plus vivace dans d’autres pays (États-Unis, Canada ou Pays-Bas par exemple).

Le développement du système de gestion de contenu SPIP (Système de publication pour l’Internet) fut un autre facteur du rapprochement entre « libristes » et cercles militants de gauche. SPIP est un logiciel libre, qui a été conçu dès l’origine pour permettre une gestion aisée des sites Web, même pour des personnes n’ayant pas de grandes compétences en informatique. Entamé en 2000, son développement fut étroitement lié à l’histoire du webzine uZine. Celui-ci se voulait un espace d’information et de partage, reposant sur la participation des utilisateurs, invités à proposer des articles et à participer aux discussions en ligne. Dans un esprit très proche de celui des fondateurs de Samizdat.net, ses initiateurs entendaient défendre une vision de l’Internet en tant qu’espace d’expression libre, à rebours du développement du Web marchand, mais aussi des « cyber-conneries » des gourous français du Réseau, « jouant les intellectuels cybernétiques » pour émettre « de somptueuses prévisions basées sur du néant »4.

1 Pierre MOUNIER, « Une analyse technologique d’un réseau de communautés : samizdat.net » in Serge PROULX, Louise POISSANT et Michel SÉNÉCAL (dir.), Communautés virtuelles. Penser et agir en réseau, Québec, Presses de l’Université Laval, 2006, p. 283-295.
2 Aris PAPATHEODOROU et Jean-Pierre MASSE,, « Ils pourront toujours se brosser avec leurs lois », op. cit..
3 Aris PAPATHEODOROU, « Samizdat.net : l’histoire d’un projet de médias alternatifs sur Internet », op. cit..
4 LE MINIRÉZO, « Le minirézo », 29 juillet 2000, en ligne : http://www.uzine.net/article22.html (consulté le 18/08/2011). Les principes ayant présidé à la création d’uZine sont bien exprimés dans le « Manifeste du Web indépendant » qui fut publié en 1997. Cf. LE MINIRÉZO, « Manifeste du Web indépendant », 2 février 1997, en ligne : http://www.uzine.net/article60.html (consulté le 18/08/2011).

SPIP fut d’abord développé pour répondre spécifiquement aux besoins de gestion collaborative d’uZine. Une première version générique sortit en juillet 2001, qui fut immédiatement adoptée par la revue Vacarme et par Le Monde diplomatique pour la gestion de leurs sites Internet respectifs1. SPIP connut au cours des années suivantes un grand succès au sein du Web francophone, auprès des sites institutionnels, universitaires, mais surtout associatifs et militants. Au sein du réseau Samizdat.net, de nombreux activistes en vinrent ainsi à utiliser SPIP, en raison de sa simplicité d’usage mais aussi de la consonance entre ses principes techniques et les principes d’organisation propres aux nouveaux mouvements sociaux :

L’absence de cloisonnement des tâches dans le processus de publication, la transparence la plus grande pour tous les acteurs sur l’état de l’ensemble de ces tâches, l’abaissement du coût d’accès en termes de maîtrise technique à la publication pour tous les acteurs (auteurs, mais aussi webmasters et gestionnaires de structures militantes) et donc la plus grande autonomie gagnée par eux dans le processus de prise de parole dans l’espace public, ressemblent bien à la traduction en termes de fonctionnalités techniques de valeurs politiques particulières et normalement partagées au sein du réseau.2

Le logiciel libre tint également une place importante dans le développement du réseau d’open publishing3 Indymedia, qui connut toutefois moins de succès en France qu’ailleurs4. Là aussi, le lien s’établit à la fois sur une base pragmatique – les logiciels libres représentaient les outils les plus économiques de publication en ligne – et sur le fond d’une certaine convergence entre les valeurs du free software et celles des collectifs Indymedia : transparence, indépendance, autonomie de l’individu par rapport au collectif.

1 Philippe Rivière, l’un des trois développeurs historiques de SPIP, était webmaster pour Le Monde diplomatique, et il y est encore aujourd’hui journaliste. On notera par ailleurs que le premier article spécialement consacré au logiciel libre parut dans le mensuel en 1998 [Bernard LANG, « Des logiciels libres à la disposition de tous », Le Monde diplomatique, janvier 1998, en ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/1998/01/LANG/9761 (consulté le 22/08/2011)].
2 Pierre MOUNIER, « Une analyse technologique d’un réseau de communautés :
samizdat.net », op. cit.. Philippe Rivière a lui aussi mis l’accent sur cette dimension politique au cœur de la conception du logiciel : « [SPIP] a, surtout, la particularité d’être né d’un projet plus politique que technique, et reste imprégné des valeurs que ses concepteurs entendent défendre » (Philippe RIVIÈRE, « La toile de SPIP », Le Monde diplomatique, octobre 2003, en ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/2003/10/RIVIERE/10470 (consulté le 22/08/2011).
3 Le principe de l’open publishing implique, pour les organisations qui le pratiquent, de renoncer à tout contrôle éditorial sur ce qui est mis en ligne, excepté pour éliminer les propos pouvant tomber sous le coup de la loi (racisme, antisémitisme, homophobie, etc.).
4 Olivier Blondeau remarque ainsi que « malgré son prestige au nivau international, ce réseau restera relativement marginal en France » (Olivier BLONDEAU, Devenir média. L’activisme sur Internet, entre défection et expérimentation, op. cit., p. 46). On peut faire l’hypothèse que cet insuccès relatif tient, entre autres facteurs, au fait qu’à l’époque de l’émergence d’Indymedia, lors des rassemblements altermondialistes de Seattle en 1999, le paysage de l’Internet militant était en France déjà occupé, notamment par le réseau Samizdat.net qui n’adhérait pas au principe de l’open publishing.

Sans aucun doute, le logiciel libre a été la première condition de possibilité d’Indymedia et un élément important dans le mouvement. L’utilisation de logiciels propriétaires aurait entraîné des coûts prohibitifs, et rendu la chose impossible à pratiquement 100% des associations de militants. D’après la charte du réseau, tous ses logiciels doivent maintenant être libres pour affirmer les affinités philosophiques entre les deux domaines.1

Au cours de ces mêmes années où les logiciels libres rentrèrent dans la « boîte à outils » de certains activistes, des intellectuels extérieurs au monde de l’informatique – sociologues, philosophes, économistes – se trouvèrent également des affinités avec le mouvement du free software. Ce rapprochement se déroula notamment dans le cadre de la revue Multitudes, pour laquelle Aris Papatheodorou était graphiste. En mars 2000, son numéro inaugural dédiait sa « mineure » au « libre », et publiait deux textes de Richard Stallman. Y figuraient également un article de Laurent Moineau et Aris Papatheodorou où il était question de constituer le logiciel libre en « nouveau paradigme productif »2, et une « introduction au logiciel libre » qui insistait sur les enjeux politiques liés à la distinction entre mouvements open source et free software, « opposition classique entre une pensée libérale et une pensée de gauche »3.

Dans ce premier numéro apparaissait clairement le positionnement de la revue par rapport au « libre » : une approche nettement plus favorable au free software qu’à l’open source, et un gigantesque espoir placé dans les alternatives politiques que les hackers contribuaient à ouvrir au cœur d’un des secteurs les plus représentatifs du capitalisme contemporain. Au cours des années suivantes, Multitudes se singularisa notamment par une interprétation du mouvement du logiciel libre marquée par les concepts et les références propres au néo-marxisme d’Antonio Negri ou de Paolo Virno4. La revue publia un grand nombre d’articles sur le sujet, et son directeur Yann Moulier Boutang devint lui-même un ardent défenseur du « libre » dans ses écrits et ses conférences.

1 Biella COLEMAN, « Les temps d’Indymedia », traduit de l’anglais pas Anne Querrien, Multitudes, n° 21, été 2005, p. 41-48, en ligne : http://multitudes.samizdat.net/Les-temps-d- Indymedia (consulté le 22/08/2011).
2 Laurent MOINEAU et Aris PAPATHÉODOROU, « Coopération et production immatérielle dans le logiciel libre », Multitudes, n° 1, mars 2000, p. 144-160, en ligne : http://multitudes.samizdat.net/Cooperation-et-production (consulté le 22/08/2011).
3 Jérôme GLEIZES, « Introduction au logiciel libre », Multitudes, n° 1, mars 2000, p. 161-165, en ligne : http://multitudes.samizdat.net/Introduction-au-logiciel-libre (consulté le 23/08/2011).
4 Olivier Blondeau semble avoir été l’un des premiers à opérer ce rapprochement, notamment dans un article intitulé « Genèse et subversion du capitalisme informationnel. Linux et les logiciels libres : vers une nouvelle utopie concrète ? ». Contrairement à ce que son titre peut laisser accroire, ce texte ne fait nullement référence à Ernst Bloch et à son concept d’utopie concrète, mais à la relecture du concept marxien de general intellect proposée notamment par le philosophe italien Paolo Virno (Cf. Olivier BLONDEAU, « Genèse et subversion du capitalisme informationnel. Linux et les logiciels libres : vers une nouvelle utopie concrète ? » in Olivier BLONDEAU et Florent LATRIVE, Libres enfants du savoir numérique, Paris, Éditions de l’Éclat, mars 2000, p. 171-195. Cet article est aussi paru dans le n° 317 de La Pensée, et en version abrégée dans le quotidien Libération du 16 novembre 1998). Olivier Blondeau a ensuite publié dans la revue Multitudes de nombreux articles sur le logiciel libre et l’activisme en ligne.

Au moment du lancement de Multitudes, la revue Transversales Sciences/Cultures, créée par Jacques Robin et le Groupe de Recherche Inter et Transdisciplinaire (GRIT) en 1990, commença elle aussi à s’intéresser au logiciel libre. Les enjeux sociaux liés à l’informatisation et aux nouvelles technologies figuraient depuis longtemps en bonne place parmi les thématiques de la revue. Transversales Sciences/Cultures donnait droit de cité à des positions assez diverses; elle accueillait aussi bien Paul Virilio que Pierre Lévy. Elle entendait ainsi combler un certain manque de réflexion sur ces sujets, objectif qui poussa également à la création de l’association Vecam en 1995. Il fallut pourtant attendre 1999 pour voir apparaître la première mention du logiciel libre dans la revue, au détour d’une recension de l’ouvrage critique de Roberto Di Cosmo et Dominique Nora sur Microsoft1. Le premier véritable article sur le sujet fut publié en mars 2000 sous la plume de Jérôme Gleizes2, au sein d’un dossier consacré à « Internet, numérique et démocratie », dans lequel Philippe Quéau évoquait également le principe du copyleft.

L’article de Jérôme Gleizes était une version abrégée d’un texte paru quelques semaines plus tôt dans le n° 0 d’EcoRev’. L’essor du logiciel libre y était rapproché d’une possible sortie du salariat et associé à une proposition politique audacieuse : celle du revenu social garanti. Dans une perspective qui serait par la suite aussi défendue dans les colonnes de Multitudes, Jérôme Gleizes décrivait la possibilité d’assurer de la sorte « simultanément l’autonomie totale de l’individu et les conditions de financement du logiciel libre »3. L’originalité de l’article tenait aussi à la tentative de rattacher le mouvement du logiciel libre aux préoccupations écologiques qui étaient au cœur de la revue. « Le mode de production du logiciel libre est écologique autant par la convivialité et la coopération qu’il présuppose que par la valeur produite, non fondée sur la rareté – sur la difficulté à se procurer les matières premières et les moyens utiles pour la produire – mais sur la richesse des réseaux humains et du niveau de sociabilité » écrivait ainsi Jérôme Gleizes4.

1 Jean-Paul KARSENTY, « Le hold-up planétaire, la face cachée de Microsoft », Transversales Sciences/Cultures, n° 56, mars-avril 1999, p. 30.
2 Jérôme GLEIZES, « Le logiciel libre, base d’un nouveau modèle productif », Transversales Science/Culture, n° 62, mars-avril 2000, p. 24-26.
3 Jérôme GLEIZES, « Le potentiel subversif du logiciel libre comme mode de production », ÉcoRev’, n° 0, printemps 2000, en ligne : http://ecorev.org/spip.php?article28 (consulté le 23/08/2011). La version disponible en ligne est une version retravaillée, qui fut publiée dans le numéro 22 du printemps 2006.
4 Ibid.

Cette volonté de lier la dissidence numérique des « libristes » aux valeurs défendues par le mouvement écologiste représentait alors une démarche assez singulière dans la nébuleuse de l’écologie politique en France. Ce positionnement iconoclaste était toutefois en adéquation avec le chemin intellectuel emprunté par André Gorz. Au cours des années 1990, ce dernier avait en effet commencé à relier son engagement écologiste de longue date et ses réflexions sur le travail, aux nouvelles problématiques associées à l’essor du « travail immatériel ». Cette évolution tenait notamment au dialogue engagé avec Jean-Marie Vincent1 à propos du concept marxien de general intellect et de la transformation du savoir en principale source de productivité du capitalisme contemporain2.

Au tournant des années 2000, André Gorz découvrit le mouvement du logiciel libre, notamment par l’intermédiaire de Yann Moulier Boutang3. Il y consacra par la suite plusieurs passages enthousiastes dans des articles pour EcoRev’ et Transversales Sciences/Cultures, où il présentait les informaticiens du « libre » comme porteurs d’une contestation en acte des nouvelles dynamiques capitalistes fondées sur la privatisation du savoir4. Avec lucidité, il vit aussi les formes de recomposition politique que l’émergence des conflits autour de la propriété intellectuelle était susceptible d’entraîner :

La question de la propriété publique ou privée, de l’usage payant ou gratuit des moyens d’accès au savoir devient un enjeu du conflit central. Celui-ci, tout en transcendant d’anciennes barrières de classe, définit de nouvelles formes, de nouveaux protagonistes et de nouveaux terrains de lutte sociale.5

1 Philosophe et directeur pendant plus de trente ans du département de sciences politiques de l’université Paris VIII, Jean-Marie Vincent fonda en 1990 la revue Futur antérieur avec Toni Negri. Après la dissolution de celle-ci en 1998, nombre de ses animateurs participèrent à la création de Multitudes.
2 Cette dette intellectuelle fut reconnue par André Gorz lui-même : « Jean-Marie Vincent, qui a relativement peu publié, m’a initié au Marx des Grundrisse dès 1959. […] Dans les années 1990, avec sa revue Futur Antérieur, il m’a convaincu qu’il me fallait réviser certaines de mes idées » (André GORZ, Écologica, Paris, Galilée, 2008, p. 9-10).
3 Selon Philippe Aigrain, « Gorz doit son extraordinaire compréhension de l’informatique, alors qu’il ne l’a jamais pratiquée, beaucoup à Yann Moulier Boutang avec qui il était en discussion.
Et indirectement à Transversales Sciences/Cultures, dont j’étais un animateur, qui à travers Robin ou des gens comme ça lui transmettait des idées » (Philippe AIGRAIN, entretien cité).
4 Cf. André GORZ, « Richesse, travail et revenu garanti », Transversales Sciences/Cultures, n°68, avril 2001, p. 12-14; André GORZ, « La personne devient une entreprise. Note sur le travail de production de soi », EcoRev’, n°7, hiver 2001-2002, p. 7-10, en ligne : http://ecorev.org/spip.php?article382 (consulté le 14/11/2011).5 André GORZ, « La personne devient une entreprise. Note sur le travail de production de soi », op. cit..ckquote>

La rencontre entre le logiciel libre et une partie de la gauche radicale française s’opéra donc en quelques années au tournant des années 1990 et 2000, autour de collectifs militants (Samizdat.net, uZine), de revues (Multitudes, Transversales Sciences/Cultures, EcoRev’), et d’outils « libres » progressivement apprivoisés (GNU/Linux, Apache, SPIP). Certains individus, que leurs compétences techniques et leurs intérêts intellectuels ou militants prédisposaient à tenir ce rôle, opérèrent comme des « passeurs » entre des milieux sociaux qui avaient tendance à s’ignorer1.

Peut-être cette rencontre était-elle aussi « dans l’air du temps », à une époque où l’enthousiasme général pour Internet n’était pas sans susciter en retour, au sein de la gauche radicale, une méfiance pour un moyen de communication suspecté de « perpétuer le pouvoir des marchands et des maîtres »2. Dans ce contexte, le mouvement du logiciel libre représenta sans doute pour certains une manière de dépasser les critiques assimilant les nouveaux outils de communication à de simples instruments de la mondialisation libérale, tout en se gardant d’un enthousiasme béat pour les nouvelles technologies dans leur ensemble. Le mouvement du logiciel libre semblait en effet matérialiser le fait qu’une « dissidence numérique » était possible, selon la belle formule d’André Gorz.

Tous n’en furent cependant pas convaincus, loin de là. La « conversion » au logiciel libre des uns ne fit parfois que renforcer le scepticisme des autres, et des conflits durables ne manquèrent pas d’émerger sur cette question à l’intérieur même de certains collectifs. Au sein de la revue Multitudes, les perspectives d’émancipation associées au logiciel libre et plus globalement à l’avènement du « capitalisme cognitif » furent l’objet de débats récurrents. L’accent mis par Yann Moulier Boutang sur la nouvelle « intelligence collective » des multitudes, dont les communautés du « libre » représentaient un emblème fort, fut considéré par certains comme un renoncement à prendre en considération la précarité tout à fait concrète de larges pans de la main d’œuvre, et comme un abandon des actions militantes cherchant à soutenir les plus défavorisés. Ces désaccords furent – entre autres facteurs – à l’origine d’une vague de départ au sein du comité de rédaction de la revue à la fin de l’année 2008.

À EcoRev’, la promotion du logiciel libre au rang de « paradigme » d’une possible révolution écologique3 fit aussi grincer quelques dents. L’optimisme technologique d’André Gorz – qui était en partie lié à ses échanges avec Multitudes – fut parfois durement critiqué, notamment par ceux qui insistaient sur les coûts écologiques de la nouvelle économie prétendument « immatérielle ». Enfin, les « libristes » furent eux- mêmes assez souvent surpris par l’ampleur des perspectives de changement social qu’ils suscitaient, chez des intellectuels, qui étaient en effet passés en peu de temps d’une totale méconnaissance de leur mouvement à une admiration sans faille pour celui-ci1.

1 Philippe Rivière était par exemple engagé dans la défense des sans-papiers, tout en étant par ailleurs à l’origine du logiciel SPIP.
2 Serge HALIMI, « Des “cyber-résistants” trop euphoriques », Le Monde diplomatique, août 2000, en ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/HALIMI/14154 (consulté le 24/08/2011).
3 Cf. Jérôme GLEIZES, « Quelle transformation écologique de l’économie ? », EcoRev’, n° 33, p. 52-58, en ligne : http://ecorev.org/spip.php?article832 (consulté le 14/11/2011).

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie