La création d’entreprises innovantes et la carrière des chercheurs

By 20 March 2013

III. Un peu de calme et de sang-froid

La création d’entreprises innovantes par les chercheurs est sans aucun doute un thème très à la mode, dont une grande diversité d’acteurs aiment parler, en avançant plusieurs arguments en sa faveur. Néanmoins, une minorité de nos interlocuteurs a tout de même jugé qu’il en était beaucoup trop question, qu’une trop grande importance était accordée à un phénomène qui restait somme toute quantitativement marginal et dont l’avenir était incertain. Nous avons donc décidé d’essayer de prendre du recul par rapport à l’enthousiasme ambiant et d’apprécier par nous-mêmes l’ampleur du phénomène.

Quelques chiffres

Nous avons vu qu’à partir de 1999, le rythme de création d’entreprises innovantes issues de la recherche publique a fortement augmenté. Cependant, cette augmentation et le niveau atteint sont à relativiser.

Tout d’abord, il ne faut pas oublier que l’augmentation constatée résulte certainement en partie de la légalisation de la création d’entreprises par les chercheurs, mettant fin à un flou juridique dissuasif. Par ailleurs, durant la même période, le nombre total d’entreprises créées ex nihilo dans les secteurs technologiquement innovants49 a lui- même fortement augmenté : d’après le Tableau de bord de l’innovation50, il a connu entre le deuxième semestre 1999 et le premier semestre 2000 une augmentation de 34%. Le niveau atteint a été maintenu jusqu’à fin 2000, puis a connu une baisse progressive sur 2001. Par conséquent, il apparaît délicat de juger à partir des chiffres s’il y a vraiment un engouement d’un nombre croissant de chercheurs pour la création d’entreprises. L’environnement légal et économique plus favorable à partir de 1999 a peut-être simplement incité certains chercheurs, qui ont toujours eu l’idée de créer une entreprise à partir de leur travail, à passer à l’acte.

D’autre part, 252 entreprises innovantes issues de la recherche publique ont vu le jour entre juin 1999 et décembre 2001. Même si la conjoncture économique redevenait plus favorable, rien ne garantit que ce rythme soit maintenu à l’avenir, car il y a vraisemblablement eu un phénomène de « déstockage » de projets en attente, rendus possible par la Loi sur l’innovation. De plus, il faut rappeler que, durant la période 1999-2001, le nombre total de créations d’entreprises dans les secteurs technologiquement innovants s’élève à 27818, ce qui relativise l’ampleur du phénomène de la création d’entreprises par les chercheurs. En outre, la proportion de chercheurs impliqués dans la création d’entreprise reste somme toute faible. Par exemple, sur environ 44000 enseignants-chercheurs, 46 fonctionnaires seulement ont bénéficié, depuis 1999, d’un agrément de la Commission de déontologie au titre des articles 25-1, 25-2 et 25-3. Du côté du CNRS, 54 chercheurs et ingénieurs de recherche ont bénéficié d’un agrément, alors que le CNRS compte près de 11500 chercheurs. Les ratios sont donc de l’ordre de quelques pour mille, ce qui paraît peu eu égard à la révolution parfois annoncée par certains. Il faut préciser que ces proportions faibles sont bien imputables aux chercheurs et non pas à une Commission de déontologie trop sévère, puisque cette dernière n’a refusé que 21 demandes sur un total de 189 de 1999 à 2001. Enfin, on peut noter que les incubateurs publics, créés pour accompagner des projets issus de laboratoires publics, accueillent une part importante d’entreprises ne correspondant pas à ce profil : entre la moitié et un quart des projets financés par les incubateurs IDFI à Paris, Eurasanté à Lille ou Crealys à Lyon ne sont pas portés directement par des chercheurs. Certains n’ont même aucun lien direct avec une institution de recherche. En fait, la mobilisation des chercheurs semble finalement modeste par rapport à l’essor global de l’entrepreneuriat depuis 1999.

49 Il s’agit des secteurs liés aux technologies de l’information et de la communication, aux matériaux nouveaux et aux biotechnologies.
50 Tableau de bord de l’innovation, 6ème édition, novembre 2001.

Certains diront à juste titre que peu importe la quantité, seule la qualité compte. D’ailleurs, les créations d’entreprises directement issues de la recherche publique ne représentent qu’un flux de quelques centaines d’entreprises par an aux Etats-Unis51 (de 200 à 300 d’après un chercheur que nous avons rencontré). Au Royaume-Uni, souvent pris comme exemple en Europe du fait de sa plus grande maturité sur le sujet, les jeunes pousses créées ne se distinguent pas par leur nombre mais par leur capitalisation plus élevée qu’en France ou en Allemagne. Malgré ces remarques, qui appellent à ne pas rester obnubilé par la faiblesse des chiffres, demeure néanmoins un décalage en France entre l’engouement, les attentes, les discours qui entourent la création d’entreprises innovantes par les chercheurs et l’ampleur réelle que prend et pourra prendre ce phénomène.

En outre, l’étude des statistiques disponibles révèle que les créations d’entreprises innovantes se concentrent pour l’essentiel dans un très petit nombre de domaines scientifiques. Le bilan au 31 décembre 2001 sur les mesures de soutien à l’innovation et au développement technologique est révélateur à cet égard.

En effet, il indique que les entreprises destinataires des personnels agréés par la Commission de déontologie se répartissent ainsi :

les entreprises destinataires des personnels agréés par la Commission de déontologie
SHS : Sciences Humaines et Sociales
NTIC : Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication
SPI : Sciences pour l’Ingénieur

Quant au concours d’aide à la création d’entreprises innovantes, la répartition est la suivante :

Répartition selon le domaine d’activité 1999 2000 2001
Informatique 30% 36% 28%
Biotechnologies, santé, pharmacie 26% 20% 24%
Electronique, télécommunications 17% 19% 20%
Mécanique des matériaux n. d. 5% 5%
Chimie des matériaux 21% (1) 10% 12%
Génie des procédés n. d. 9% 11%
Energie et environnement 3% n. d. n. d.

(1) Inclus la mécanique des matériaux en 1999.

Enfin, la répartition selon les secteurs technologiques des projets bénéficiant ou ayant bénéficié de l’appui des incubateurs publics se présentait comme suit à fin octobre 2001 :

Secteur technologique % des projets incubés
Sciences de la vie / Biotechnologies 37%
NTIC / Télécommunications 29%
Sciences et technologies de l’ingénieur(chimie, mécanique, matériaux, etc.) 27%
Sciences sociales et humaines, et services 6%
Autres 1%

Quel que soit le dispositif concerné, on constate que l’informatique et les nouvelles technologies de l’information et de la communication, ainsi que les sciences du vivant, sont les domaines qui concentrent l’essentiel des créations d’entreprises innovantes. Par rapport aux autres, ces domaines ont l’avantage de ne pas nécessiter une capitalisation initiale trop importante pour le lancement d’une entreprise et de correspondre à des marchés qui ont aujourd’hui un très fort potentiel de croissance. Plusieurs interlocuteurs nous ont d’ailleurs expliqué que la création de valeur à partir d’une politique d’essaimage ne peut réussir sans s’appuyer sur des marchés en plein essor.

Au vu de l’ensemble de ces données chiffrées, l’ampleur du phénomène de la création d’entreprises par les chercheurs, semble devoir être relativisée. C’est pourquoi nous avons trouvé qu’il existe une certaine disproportion entre l’enthousiasme suscité par le phénomène et ses divers impacts potentiels, et son étendue réelle.

Un mode de valorisation parmi d’autres

Comme l’indique le rapport du Comité National d’Evaluation sur la valorisation de la recherche52, « valoriser, c’est rendre utilisables ou commercialiser les résultats, les connaissances et les compétences de la recherche ». Cette définition, qui est très large, montre combien la valorisation peut prendre des formes diverses.

On distingue actuellement cinq canaux principaux :
– Les contrats de coopération entre les laboratoires publics et les entreprises, sur un sujet en amont de l’innovation ;
– Le courtage technologique, qui consiste à breveter des résultats de la recherche publique et à les faire exploiter sous licence par des entreprises ;
– Les prestations aux PME par les Centres de Ressources Technologiques, qui sont les services à l’innovation qui aident les PME à intégrer les technologies adéquates à leurs projets d’innovation ;
– La mobilité des chercheurs publics vers l’industrie, se traduisant par leur embauche dans les entreprises ;
– L’essaimage, c’est-à-dire la création d’une entreprise en liaison avec le chercheur qui est à la base du projet fondateur (ou à son contact).

Toutes ces formes de valorisation favorisent l’innovation. A ce titre, une large partie des bénéfices escomptés concernant la création d’entreprises par les chercheurs (cinquième canal) vaut en fait pour chacune d’entre elles.

Pourtant, si chacun s’accorde sur l’importance de toutes ces formes de valorisation, nous n’avons pas entendu de discours aussi unanimement enthousiastes, ni ressenti la même pression médiatique et politique que pour le cinquième canal. Un de nos interlocuteurs soulignait d’ailleurs qu’il ne comprenait pas que l’essaimage, forme spectaculaire mais limitée de valorisation, occulte à ce point la recherche partenariale. A son avis, cette dernière est bien plus essentielle, car elle profite à la fois aux entreprises et à la recherche publique, se développe dans un large éventail de domaines et mobilise un très grand nombre de laboratoires et de chercheurs. Un autre interlocuteur soutenait que la priorité absolue était d’aider les PME existantes à innover, car elles irriguent le tissu économique local et créent des emplois.

Encore une fois, la création d’entreprises par les chercheurs est mise en avant de manière surprenante.

La dure réalité

Avec la bénédiction des autorités publiques et de leurs pairs, des chercheurs se sont lancés dans la création d’entreprise. Mais créer n’est pas un but en soi, il faut durer et prospérer. Or, le système né dans la dynamique des mesures de 1999 est loin d’être parfait. Les progrès accomplis et l’enthousiasme des uns et des autres ne doivent pas faire oublier que la France est toujours loin d’être un paradis pour les jeunes pousses et que la formation des chercheurs à l’entrepreneuriat reste faible.

Par exemple, le rapport de l’IGAENR53 montre que le dispositif lié aux incubateurs publics présente certaines faiblesses, soulignées également par le rapport « Les incubateurs : émergence d’une nouvelle industrie »54 : certains incubateurs ne disposent que d’un responsable et d’une assistante ; le professionnalisme des équipes n’est pas toujours « à la hauteur des motivations » ; l’articulation des incubateurs avec les structures de valorisation des universités est insuffisante, ainsi que leur ouverture sur le monde industriel et les réseaux locaux d’affaires ; des incertitudes pèsent sur la pérennité du soutien public ; le problème du statut juridique des incubateurs n’est pas réglé (celui- ci devrait permettre de recevoir de l’argent public et en même temps de bénéficier d’une gestion souple, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui), ni celui du statut des porteurs de projet quand ceux-ci sont des étudiants-chercheurs.

52 La valorisation de la recherche, Comité National d’Evaluation, 1999.
53 Les incubateurs publics d’entreprises technologiques innovantes, Inspection Générale de l’Administration de l’Education Nationale et de la Recherche (IGAENR), août 2001

Le secteur privé n’échappe pas non plus à la critique. En particulier, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer la frilosité du capital-risque français, notamment vis-à-vis des phases précoces de financement. La France manque également de business angels, ces investisseurs qui apportent à la fois de l’argent pour l’amorçage et de précieux conseils sur les difficultés juridiques, les problèmes stratégiques et la politique de partenariat. De ce fait, en France, la période d’amorçage dure longtemps (12 à 18 mois pour l’ensemble des secteurs, parfois trois ans dans les biotechnologies). Les difficultés conjoncturelles de 2001 ont accentué ce phénomène, le capital-risque se désengageant des premières phases jugées trop risquées et se concentrant sur le refinancement des projets déjà en portefeuille. Des créateurs d’entreprise nous ont fait part de leurs difficultés à lever des fonds suffisants lors du premier ou deuxième tour de table, même lorsque leur projet a été jugé très prometteur par divers comités d’experts.

La France est toujours poursuivie par ses vieux démons, parmi lesquels figurent un faible penchant pour l’entrepreneuriat, une aversion du risque, une perception très négative de l’échec et la lourdeur administrative.

L’enthousiasme ne peut donc se passer d’une politique incitative s’inscrivant dans la durée et traitant l’ensemble des freins à la création d’entreprises innovantes.

Quel impact sur la carrière des chercheurs ?

Comme nous l’avons vu plus haut, la proportion de chercheurs se lançant dans la création d’entreprise reste pour l’instant faible. Par ailleurs, l’essor du phénomène en question est sujet à débat. Pourtant, nous avons rencontré des chercheurs-créateurs très enthousiastes, pour qui la création d’entreprise était visiblement une source d’épanouissement et une orientation positive de leur carrière. Nous avons donc cherché à comprendre l’impact réel qu’aura cette nouvelle opportunité sur la carrière des chercheurs.

Le profil des chercheurs-créateurs :

Au cours de nos entretiens, nous avons pu constater qu’en fonction de leur âge, de leur organisme de rattachement, du poste qu’ils occupent, de leur notoriété, de leur domaine de compétence, les chercheurs n’ont pas du tout la même approche vis-à-vis de la création d’entreprise. Beaucoup ne l’envisagent pas, car elle paraît difficile dans leur domaine, ou parce qu’ils préfèrent valoriser leur recherche en nouant des partenariats avec les entreprises. Ils nous ont parfois décrit le parcours du combattant qu’ils ont dû effectuer pour devenir chercheurs statutaires : un statut si durement acquis ne s’abandonne pas, « surtout quand on a une famille à nourrir ». Ils ajoutent qu’ils sont chercheurs et non pas entrepreneurs, qu’ils ne sont pas formés pour appréhender la logique d’une entreprise et que, de toute façon, ils préfèrent accorder tout leur temps et toute leur énergie à leur passion, la recherche. A contrario, des chercheurs-créateurs d’âge divers (ayant souvent entre 25 et 35 ans, mais aussi entre 35 et 45 ans) nous ont avoué avoir été atteints très jeunes par le virus entrepreneurial et qu’ils savaient depuis longtemps que tôt ou tard ils aimeraient se lancer dans la création d’entreprise. Nous avons remarqué que ces chercheurs avaient souvent déjà eu une expérience en dehors de la recherche publique avant d’être créateurs : il s’agissait soit de personnes ayant une double compétence (diplôme d’ingénieur et doctorat le plus souvent), soit de docteurs ayant profité d’un post-doc aux Etats-Unis pour se frotter au capital-risque. Il nous a semblé qu’ils correspondaient bien aux « profils déviants » identifiés par Alain d’Iribarne55. D’autres chercheurs-créateurs ont choisi de se lancer dans la création d’entreprise de manière non préméditée, après un long travail de recherche, pour aller jusqu’au bout de leur idée et ne pas laisser à d’autres la valorisation de leur « bébé ». Ils trouvaient très appréciables de développer eux-mêmes un nouveau procédé ou produit à partir de leur propre recherche. Mais ils prenaient visiblement plus de plaisir à être chef de projet que chef d’entreprise, n’ayant pas d’attirance particulière pour le management. Nous avons également rencontré un jeune doctorant qui a décidé de devenir porteur de projet pour créer son propre emploi à partir d’une technologie découverte durant sa thèse, et de remédier ainsi à la faiblesse du nombre de postes offerts par la recherche publique. De son côté, une ancienne directrice de laboratoire nous a expliqué qu’elle vivait la création d’entreprise comme une issue de secours face au ras-le-bol que lui inspiraient les conditions de travail dans son organisme de recherche. Dans ces deux derniers cas, la création d’entreprise semble davantage correspondre à un choix par défaut.

Ces témoignages illustrent la très grande diversité du regard des chercheurs sur la création d’entreprise. Néanmoins, nous avons globalement eu l’impression que la création d’entreprise n’est pas vécue comme une composante logique du métier de chercheur. La majorité des chercheurs académiques aspire avant tout à mener librement leur travail de recherche et à publier pour être reconnus par leurs pairs. Le système actuel d’évaluation des chercheurs les conforte d’ailleurs dans cette attitude. C’est pourquoi Alain d’Iribarne qualifie les chercheurs-entrepreneurs de « profils déviants ». De ce fait, on peut rester dubitatif devant des thèses affirmant que la possibilité de créer une entreprise aura un fort effet attractif auprès des jeunes intéressés par le métier de chercheur. Seuls ceux motivés dès le départ par la création d’entreprise y verront une réelle opportunité, et ils n’attendront pas nécessairement d’être chercheurs statutaires pour se lancer. Les titulaires récents d’un doctorat constituent d’ailleurs une grande part du nombre total de chercheurs porteurs de projet. L’attrait de la recherche publique dépend avant tout de la qualité des conditions de travail dans les organismes de recherche.

55 Intervention d’Alain d’Iribarne, Directeur de recherche au CNRS (Laboratoire d’économie et de sociologie du travail), lors du 2ème Forum international de la gestion de la recherche, de l’innovation et des nouvelles technologies (14 et 15 février 2002).

L’avenir du concours scientifique :

Toutefois, il faut souligner que parmi les 252 entreprises directement issues de la recherche publique sont comptabilisées les jeunes entreprises bénéficiant du concours scientifique d’un chercheur (article 25-2). Le chercheur n’est pas le créateur proprement dit, mais le projet repose largement sur son expertise et ses résultats scientifiques. Or, les données de la Commission de déontologie révèlent que les demandes d’autorisation accordées au titre du 25-2 l’emportent sur celles liées au 25-1, qui correspond à la création d’entreprise (88 contre 66). Le rapport de l’IGAENR56 précise de même : sur 893 individus bénéficiant de l’appui des incubateurs publics, 99 ont fait appel aux dispositions de la Loi sur l’innovation : 34% au titre de l’article 25-1 et 56% au titre du 25-2. De plus, la grande majorité des chefs de projet se situe dans les tranches d’âge de 25 à 35 ans (46%) et de 36 à 45 ans (32%). D’où la conclusion : « on a affaire beaucoup plus à de jeunes chercheurs d’âge moyen qu’à des chercheurs installés, les organismes de recherche ne sont pas dominants ; les chercheurs en majorité souhaitent rester chercheurs et s’intéresser à l’avenir de la valorisation de leurs travaux mais en privilégiant les retours financiers à court terme (contrat de consultance) ».

Cette analyse confirme que la création d’entreprise proprement dite ne constitue pas pour la plupart des chercheurs un nouveau débouché après plusieurs années dans la recherche publique : elle apparaît plutôt comme une nouvelle voie possible pour de jeunes scientifiques, en dehors d’une carrière de chercheur statutaire. Par contre, le passage ci-dessus apporte un élément important : il semblerait que les chercheurs statutaires soient particulièrement intéressés par la consultance ou l’idée d’être conseiller scientifique d’une jeune pousse en création à partir d’un travail qu’ils ont suivi. Cet intérêt conduit des chercheurs statutaires à s’associer à un jeune doctorant, post-doctorant ou ingénieur, porteur de projet, à qui ils prêtent leur concours scientifique lors de la création de l’entreprise. La formation de tels binômes devrait être favorisée, car elle confère une plus grande solidité aux jeunes pousses créées.

Diriger une jeune pousse : un métier très difficile.

Par ailleurs, la création d’une entreprise innovante est un vrai métier en lui-même, qui demande des compétences spécifiques pour lesquelles les chercheurs ne sont actuellement pas formés. Les chargés de mission de Génopole Entreprises, qui accompagnent les porteurs de projet, nous ont ainsi expliqué que les projets de création d’entreprise qui fonctionnent le mieux sont ceux où le chercheur fondateur s’associe rapidement avec un manager et lui laisse la direction de la jeune pousse. Il semblerait préférable que le chercheur devienne directeur scientifique de la nouvelle entreprise que de vouloir tout gérer tout seul. La règle « à chacun son rôle » assurerait une plus grande pérennité des jeunes pousses. Les chercheurs-créateurs ont parfois du mal à accepter de partager le pouvoir avec un tiers, considérant qu’ils sont les seuls à maîtriser les connaissances sur lesquelles repose l’entreprise, donc à pouvoir décider. Néanmoins, plus l’entreprise croît, plus les compétences managériales deviennent cruciales et plus la formation d’un duo dirigeant est précieuse. C’est pourquoi la création d’entreprises innovantes ne pourra prendre toute son ampleur et montrer tout son potentiel sans une vigoureuse politique de développement de l’esprit d’entreprise dans les écoles d’ingénieurs et les formations initiales universitaires françaises. La France manque aujourd’hui cruellement de ces managers d’un nouveau genre, qui font en partie le succès de la Silicon Valley : des personnes ayant une bonne expérience du monde de l’entreprise et des affaires, familières du capital-risque, et si possible avec déjà quelques aventures périlleuses à leur actif. Un cadre brillant dans un grand groupe industriel sera désarmé dans une start-up, où l’environnement est instable, où il faut en permanence se remettre en question.

Inciter les chercheurs à créer des entreprises innovantes est donc largement insuffisant pour assurer la naissance d’un tissu solide et dynamique de jeunes entreprises.

Les encourager à s’associer rapidement avec des managers et à jouer un rôle de conseiller scientifique semble bien plus prometteur.

En conclusion, nous avons vu que l’ampleur du phénomène de la création d’entreprises par les chercheurs doit être nuancée, ce que ne laissent pas supposer l’enthousiasme et l’engouement de ceux qui en parlent. Le nombre de chercheurs « ayant fait le saut » demeure faible en valeur absolue et en proportion, malgré des effets de « déstockage » de projets en attente et l’excellente conjoncture économique qu’a connue la France en 1999 et 2000. A l’exception de certains individus épris d’entrepreneuriat et qui sont en majorité de jeunes chercheurs, les chercheurs statutaires ne considèrent pas la création d’entreprise comme une opportunité de carrière majeure. Elle constitue un autre métier, qui ne les attire pas nécessairement. De ce fait, on peut s’interroger sur l’importance réelle que peuvent prendre les bénéfices attendus de la création d’entreprises par les chercheurs, notamment par rapport à d’autres formes de valorisation. Par ailleurs, l’environnement français n’est pas des plus favorables pour les jeunes pousses : il manque de professionnels pour accompagner les créateurs, le capital- risque est frileux, etc. Néanmoins, certaines formules gagnantes voient le jour et pourraient répondre aux attentes des uns et des autres. Elles montrent qu’une jeune pousse gagne à ne pas reposer sur une seule personne : il est souhaitable qu’un jeune doctorant qui porte le projet bénéficie du concours scientifique d’un chercheur statutaire ; il est important qu’un vrai manager soit rapidement associé, le chercheur assurant les fonctions de directeur scientifique au sein de l’entreprise ou apportant son expertise sans quitter son laboratoire. Le concours scientifique semble devoir trouver un écho plus large auprès des chercheurs que la création d’entreprise.

Lire le mémoire complet ==> (Recherche et entreprises : Eloge de la folie)
Mémoire d’Ingénieurs Elèves
Ecole des Mines de Paris – Corps Techniques de l’Etat