L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software

By 21 March 2013

“… mouvement du logiciel libre (free software) et un certain nombre de phénomènes qui lui sont intimement liés : la naissance d’une économie de l’open source; l’essor de pratiques de collaboration en ligne ouvertes et distribuées; la contestation du régime mondial de la propriété intellectuelle et la constitution…”

Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne

École doctorale de philosophie
Cetcopra (centre d’étude des techniques, des connaissances et de pratiques)

Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1
Discipline : sociologie

L’utopie Du Logiciel Libre
La construction de projets de transformation sociale en lien avec le mouvement du free software

Présentée et soutenue publiquement le 12 janvier 2012 par :
Sébastien BROCA

Directeur de thèse :
Philippe BRETON, professeur des universités.

Composition du jury :
Sylvie CRAIPEAU, professeure, Institut Telecom/TEM (rapporteur).
Serge PROULX, professeur titulaire, Université du Québec à Montréal (rapporteur).
Bernadette BENSAUDE-VINCENT, professeure des universités, Université Paris 1.
Christopher KELTY, professeur associé, Université de Californie à Los Angeles.

Titre : L’utopie du logiciel libre. La construction de projets de transformation sociale en lien avec le mouvement du free software.

Résumé : Dans le mouvement d’extension de la portée sociale du logiciel libre s’est constituée une utopie, qui constitue un pan de l’imaginaire politique contemporain. Cette utopie s’étend désormais bien au-delà de son milieu socio-culturel d’origine (le milieu hacker), du fait des liens tissés entre « libristes » et défenseurs des « biens communs », du poids croissant de l’approche open source, et à proportion de l’intérêt suscité par le logiciel libre chez certains intellectuels critiques à partir de la fin des années 1990. Reprenant l’idéal cybernétique de libre circulation de l’information, l’utopie du logiciel libre se présente comme une contestation de la vision néolibérale de la propriété intellectuelle, et comme une critique des formes d’organisation du travail caractéristiques du capitalisme industriel. Elle se déploie en tant qu’« utopie concrète » (E. Bloch), mettant en jeu des pratiques de collaboration en ligne, des créations juridiques originales, et des formes de militantisme. Elle embrasse un idéal d’auto- organisation de la société civile, fondé sur la valorisation d’un domaine d’activités sociales distinct tant de l’État que du marché. Elle est toutefois condamnée à demeurer en deçà de cet idéal, et reste par ailleurs toujours menacée par les séductions du mythe et les renoncements de l’idéologie.

Mots-clés : logiciel libre, Richard Stallman, hacker, open source, cybernétique, information, connaissance, general intellect, biens communs, propriété intellectuelle, utopie, idéologie, mythe.

Title : Free Software as Utopia. The Building of Social Change Projects in Relation to the Free Software Movement.

Abstract : The social significance acquired by free software has led to the constitution of a utopia, which is part of contemporary political imaginaries. Its scope now reaches far beyond the sociocultural environment where it was born (the hacker world) : the principles of open source have appealed to many, free software supporters have linked to activists defending other types of « commons », and some critical theorists have shown deep interest for free software since the end of the 1990’s. This utopia builds on the free flow of information ideal embraced by cybernetics, and shows deep criticism of the neoliberal vision of intellectual property as of the work organisations characteristic of industrial capitalism. It is a « concrete utopia » (E. Bloch), involving practices of online collaboration, original legal tools, and different types of activism. It conveys an ideal of social self-organisation, and thus emphasizes the development of a sphere of activities independent both from the market and from the state. It is however condemned to fall short of its ideal, and is always threatened by the seductiveness of myth and by the renunciations proper to ideology.

Keywords : free software, Richard Stallman, open source, cybernetics, information, knowledge, hacker, general intellect, commons, intellectual property, utopia, ideology, myth.

Remerciements :

Contrairement à la programmation de logiciels libres, la thèse n’est pas vraiment un projet collaboratif. Mais bien qu’il s’agisse d’un travail individuel, et parfois solitaire, elle bénéficie grandement des apports variés de nombreuses personnes. Que celles-ci soient ici chaleureusement remerciées pour leur contribution au texte qui suit.

Philippe Breton a su, malgré la distance, être présent aux étapes décisives de ce travail pour l’enrichir de ses remarques précieuses, et le recadrer lorsqu’il menaçait d’emprunter des chemins par trop hasardeux. Sylvie Craipeau et Gérard Dubey m’ont offert d’aborder avec eux d’autres sujets et contextes de recherche, dans une atmosphère toujours stimulante et sympathique. Bernadette Bensaude-Vincent m’a transmis une petite partie de son grand dynamisme, et a largement contribué à ce que ce travail ne s’étire pas sur quelques mois de plus. Serge Proulx m’a fait l’honneur d’accepter le rôle de rapporteur. Christopher Kelty a eu la gentillesse de s’arranger pour être à Paris en temps et en heure.

Sophie Poirot-Delpech m’a fait découvrir les plaisirs de l’enseignement et un beau livre d’Isabelle Stengers, tout en me donnant quelques conseils avisés. Caroline Moricot, Valérie Souffron et Marina Maestrutti m’ont obligeamment invité, par deux fois, à intervenir au congrès de l’Association Française de Sociologie. Alain Gras a développé en moi une saine méfiance à l’égard du progressisme et des discours technophiles. Marc Berdet a aiguisé mon intérêt pour l’utopie, m’a intégré au collectif bigarré d’Anthropology and Materialism, et m’a grandement aidé grâce à ses remarques d’une rare pertinence. Raphaël Koster et Baptiste Monsaingeon ont accompagné mes recherches au quotidien ou presque, ont partagé bon nombre d’interrogations et d’étonnements, et sont ainsi devenus bien plus que de « chers collègues ». Je suis également redevable à tous les membres du Cetcopra d’agréables et souvent riches moments de réflexion, dont il n’a pas toujours été simple de faire la synthèse.

La thèse étant aussi une forme de conclusion apportée à un long parcours d’étude, j’ai une pensée pour les professeurs qui ont contribué à celui-ci. Nathalie Chouchan m’a transmis le goût de la réflexion ainsi, peut-être, qu’une certaine idée de l’honnêteté et de la rigueur intellectuelles. Je sais également me souvenir des exigences formelles de Guillaume Le Quintrec, et de sa méfiance caustique pour la « perspective téléologique ».

Les personnes que j’ai interviewées, parfois longuement, ont eu la gentillesse de me faire partager une partie de leur savoir, de leur expérience, et de leurs convictions. J’exprime ici toute ma gratitude à Patrice Riemens, Frédéric Couchet, Alexis Kauffmann, Antoine Moreau, Valérie Peugeot, Gaëlle Krikorian, Philippe Aigrain, Stefano Zacchiroli, Valentin Villenave, David Bérardan, et Simon Guinot. Je sais également gré à Philippe Rivière de m’avoir accordé du temps, à Richard Stallman d’avoir répondu par e-mail aux questions que je lui posais, et à Pascal Robert d’avoir remis en question certaines de mes idées.

Ces années de thèse auraient été infiniment moins agréables et enrichissantes sans ma famille et mes amis. Je remercie vivement les Bellinder et les Broca, tout particulièrement mon frère et mes parents à qui je dois tant. Mes amis, qu’ils aient été compagnons de bibliothèque, camarades de soirée, partenaires de tennis, membres de Toy Fight, colocataires ou condisciples, ont tous constitué un soutien précieux. Tiphaine a partagé avec moi un grand nombre des bons, comme des moins bons, moments qui émaillent un parcours de thèse, et je suis comblé qu’elle en voit l’aboutissement.

Enfin, une mention spéciale à ceux qui ont lu tout ou partie de ce travail : mon père pour sa relecture héroïque de l’ensemble, Marc, Baptiste, Taklith et Alix.

NOTE SUR LES TRADUCTIONS :

Ce travail se fonde sur des sources en français, en anglais et – marginalement – en allemand. Pour les textes étrangers, j’ai en général utilisé la traduction française lorsqu’il en existait une. Le nom du traducteur apparaît alors dans les indications bibliographiques, et les éventuelles modifications apportées au texte sont indiquées par la mention « traduction modifiée ». Lorsqu’il n’existait pas de version française ou que j’ai préféré travailler sur le texte original, j’ai traduit tous les passages utilisés. Les références sont alors données dans leur langue d’origine, les citations étant systématiquement traduites par mes soins.

Eléments D’introduction

Prologue. Réhabiliter l’utopie

On ne peut imaginer de changement fondamental dans notre existence sociale qui n’ait d’abord projeté des visions utopiques comme une comète des étincelles.
F. Jameson

Comment penser l’utopie aujourd’hui ? Cette question ouvre à une série de problèmes à la fois historiques, philosophiques et sociologiques1.

Historiquement, l’utopie est, en tant que genre littéraire, profondément liée à la période moderne. Ainsi le texte de Thomas More2, qui en constitue l’acte de naissance, « coïncide presque exactement avec l’avènement de la plupart des innovations qui semblent avoir défini la modernité (la conquête du nouveau monde, Machiavel et la politique moderne, L’Arioste et la littérature moderne, Luther et la conscience moderne, l’imprimerie et la sphère publique moderne) »3. Dans la mesure où cette période historique est derrière nous, on peut se demander si l’utopie ne constitue pas une forme du passé. En outre, le contexte actuel paraît peu propice à une résurgence de l’utopie, en tant que pensée d’un au-delà de la société existante, où les injustices et les antagonismes seraient enfin abolis. Un tel espoir s’est peut-être définitivement transformé en chimère, lorsque l’idée communiste a dû être confrontée à ses différentes incarnations historiques. Notre époque semble donc être celle où « les élans et alternatives utopiques sont aussi étouffés et annihilés que possible »1, voire celle où l’utopie est devenue obsolète.

1 Ce prologue est une version augmentée et retravaillée de l’article suivant : Sébastien BROCA, « Comment réhabiliter l’utopie ? Une lecture critique d’Ernst Bloch », Philonsorbonne, vol. 6, 2011-2012.
2 Thomas MORE, L’utopie, traduit de l’anglais par Marie Delcourt, Paris, Flammarion, 1987.
3 Fredric JAMESON, Archéologies du futur. Le désir nommé utopie, traduit de l’anglais par Fabien Ollier et Nicolas Vieillescazes, Paris, Max Milo Éditions, 2007, p. 24

La difficulté est aussi philosophique. Dans ce champ, l’utopie a fait l’objet de plusieurs tentatives de conceptualisation, la plus imposante étant sans nul doute l’œuvre d’Ernst Bloch. Celle-ci a été la cible de critiques vigoureuses, notamment de la part d’Hans Jonas. Le principe responsabilité2 se présente ainsi comme une tentative de réfuter la philosophie blochienne, mais il s’agit également d’une attaque contre la pensée utopique en général, accusée d’être tout à la fois irréaliste et dangereuse. La validité philosophique et la pertinence politique du concept d’utopie s’y trouvent ainsi dénigrées de concert. Il ne semble guère possible d’ignorer ces objections. La question est de savoir si elles peuvent être dépassées, et si oui comment.

Dans le cadre du présent travail, l’enjeu de cette discussion est toutefois sociologique avant d’être philosophique. Il s’agit de forger un concept d’utopie satisfaisant sur le plan théorique, mais surtout de voir dans quelle mesure celui-ci pourrait être utile pour analyser et mettre en perspective certaines réalités contemporaines. L’objet de nos recherches est ainsi le mouvement du logiciel libre (free software) et un certain nombre de phénomènes qui lui sont intimement liés : la naissance d’une économie de l’open source; l’essor de pratiques de collaboration en ligne ouvertes et distribuées (Wikipédia par exemple); la contestation du régime mondial de la propriété intellectuelle et la constitution d’un mouvement international des « biens communs » (commons); le développement d’une pensée de gauche liant le caractère « immatériel » du nouveau capitalisme à des possibilités renouvelées d’émancipation. Notre hypothèse est qu’il s’est créé en lien avec le mouvement du logiciel libre, et à partir des réalisations et des revendications que celui-ci a développées dans le domaine informatique, une utopie de portée plus générale. Il s’agit donc d’appréhender le logiciel libre et ses phénomènes connexes comme une forme d’actualisation de la pensée et de la création utopiques.

Avant de creuser cet aspect sociologique, il importe de déblayer, autant que faire se peut, les terrains historique et philosophique. Peut-être arrivera-t-on ainsi à saisir en quel sens il demeure aujourd’hui, malgré les restrictions susmentionnées, pertinent d’user du concept d’utopie. Il sera alors temps de voir dans quelle mesure ce concept peut être appliqué à notre objet d’étude.

Quelque chose se termine

Les années ayant suivi la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS furent celles du triomphe de fait du capitalisme mondialisé et des démocraties libérales.

1 Ibid., p. 279.
2 Cf. Hans JONAS, Le principe responsabilité, traduit par Jean Greisch, Paris, Flammarion, 2008.

L’écroulement du bloc communiste mit fin à près d’un demi-siècle de guerre froide, et survint au terme d’une décennie marquée par la conversion des États occidentaux aux politiques néo-libérales. La déréglementation financière, les privatisations, le contrôle de l’inflation, la lutte contre le pouvoir des syndicats et la réduction des dépenses du Welfare State marquèrent ainsi une rupture nette avec le keynésianisme et le compromis social de l’après-guerre. L’effondrement du régime soviétique s’inscrivit aussi dans le cadre de changements économiques et techniques profonds dans les pays du Nord : développement des technologies de l’information et de la communication, déclin de l’emploi industriel au profit du secteur des services, entrée dans une nouvelle phase de la globalisation libre-échangiste.

Ces bouleversements semblaient manifester le dépérissement du « vieux monde ». La fin de la guerre froide fut ainsi comme l’aboutissement historique de la conviction, exprimée depuis quelque temps déjà, selon laquelle quelque chose d’important se terminait, quand bien même la caractérisation de ce qui s’achevait pouvait prêter à débat. Certains avaient ainsi annoncé dès les années 1960 la fin de l’âge industriel issu de la révolution du même nom, et le passage à une société présentée comme « postindustrielle »1. Chez Daniel Bell, cette analyse économique s’accompagnait de la conviction que les antagonismes politiques et sociaux étaient voués à décliner, en vertu d’une « fin des idéologies »2. D’autres penseurs théorisèrent ensuite l’épuisement de la modernité – définie à la fois comme manière générale de se rapporter au monde, ensemble technologique et réalité politico-institutionnelle – et son remplacement par une « postmodernité »3. Puis dans l’ivresse née de la chute des régimes « communistes », on en vint même à (re)parler de « fin de l’histoire », formule dont le caractère péremptoire assura sans nul doute le succès.

Popularisée par Francis Fukuyama4, cette thèse révélait surtout que la victoire de fait du capitalisme mondialisé s’accompagnait de son triomphe idéologique. La « fin de l’histoire » constituait ainsi une manière frappante de proclamer la supériorité des démocraties représentatives occidentales et du capitalisme néolibéral sur toute autre forme de création politique et sociale. En cela, les idées de Francis Fukuyama étaient exemplaires du climat intellectuel de l’époque. Elles faisaient écho au célèbre « il n’y a pas d’alternative » de Margaret Thatcher, et tendaient à faire de l’échec des alternatives socialistes et communistes une nécessité historique. Comme le synthétisa a posteriori George Friedman dans un article pour l’International Herald Tribune, « l’idéologie du nouvel ordre mondial posait qu’il n’y avait plus de lieux différents, que tous les gens raisonnables se comportaient de la même manière »1.

1 Cf. Daniel BELL, The Coming of Post-Industrial Society. A Venture in Social Forecasting, New York, Basic Books, 1973; Alain TOURAINE, La société post-industrielle. Naissance d’une société, Denoël, Paris, 1969.
2 Daniel BELL, The End of Ideology, The Free Press, New York, 1960.
3 Cf. Jean-François LYOTARD, La condition postmoderne, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.
4 Francis Fukuyama développa pour la première fois cette thèse en 1989 peu avant la chute du mur de Berlin, d’abord dans une conférence puis dans un article publié par la revue The National Interest, alors dirigée par Irving Kristol (Francis FUKUYAMA, « The End of History ? », The National Interest, n°16, été 1989, p. 3-18). L’écroulement du bloc de l’Est donna à ses idées un retentissement considérable, ainsi qu’une apparence de plausibilité. Francis Fukuyama ne prétendait pas qu’il ne se produirait plus d’événements à la surface du globe (ce qui aurait été simplement stupide), mais que l’histoire était en train de conduire la plus grande partie de l’humanité vers la démocratie libérale, présentée comme le régime idéal sur le plan des principes. Cette évolution était selon lui étroitement corrélée au triomphe du libéralisme économique, en vertu du principe (qui ne cessera ensuite d’être repris par les chantres de la « mondialisation heureuse ») qu’« une révolution libérale dans la pensée économique a toujours accompagné […] l’évolution vers la liberté politique dans le monde entier » (Francis FUKUYAMA, La fin de l’histoire et le dernier homme, traduit de l’anglais par Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion, 1992, p. 14). Les thèses de Francis Fukuyama étaient donc incompatibles avec toute forme d’utopisme, dans la mesure où elles posaient comme impossible la pensée (sans même parler de la réalisation) d’un régime plus désirable que la démocratie libérale. On notera toutefois que ce rejet de l’utopie n’a pas été partagé par l’ensemble des penseurs libéraux du XXe siècle. Friedrich Hayek, pourtant rarement présenté comme le critique le plus féroce de l’ordre institué, écrivait ainsi : « Nous devons être en mesure de proposer un nouveau programme libéral qui fasse appel à l’imagination. Nous devons à nouveau faire de la construction d’une société libre une aventure intellectuelle, un acte de courage. Ce dont nous manquons, c’est d’une Utopie libérale, un programme qui ne serait ni une simple défense de l’ordre établi, ni une sorte de socialisme dilué » (Friedrich HAYEK, « The intellectuals and socialism », The University of Chicago Law Review, vol. 16, n°3, printemps 1949, cité par Serge HALIMI, Le grand bond en arrière, Paris, Fayard, 2006, p. 586).

Dans ce cadre, la notion d’utopie semblait reléguée aux oubliettes de l’histoire, ou au mieux réservée à quelques rêveurs inconséquents. Si elle avait pu connaître un certain succès avec les mouvements des années 1960 – leur invocation de l’imagination et leur refus de l’ordre établi –, la victoire des démocraties libérales par abandon de l’adversaire paraissait lui promettre une éclipse prolongée. Elle ne pouvait se trouver que délaissée et discréditée, dans la mesure où toute perspective de changement social radical était renvoyée tout à la fois à une impossibilité de fait et à une dangerosité de droit. Cela ne manquait pas de réjouir certains, qui se félicitaient que l’utopie soit « de nouveau patibulaire »2. Les abominations du communisme réel et son pathétique écroulement final avaient en effet profondément déconsidéré tout au-delà de la société existante, et le capitalisme libéral avait saturé l’espace au point de brider – ou du moins de marginaliser – toute pensée d’un lieu autre. François Furet concluait ainsi Le passé d’une illusion en affirmant que « l’idée d’une autre société [était] devenue presque impossible à penser », et que nous étions désormais « condamnés à vivre dans le monde où nous vivons »3.

1 George FRIEDMAN, « Russian economic failure invites a new stalinism », International Herald Tribune, 11 septembre 1998, cité par Serge HALIMI, op. cit., p. 15.
2 Gilles LAPOUGE, « Postface. Utopie 1990 » in Gilles LAPOUGE, Utopie et civilisation, Paris, Albin Michel, 1990, p. 269.
3 François FURET, Le passé d’une illusion. Essai sur l’idée communiste au XXe siècle, Paris, Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995, p. 572.

Depuis quelques années, il se pourrait que le contexte intellectuel ait quelque peu changé. L’approfondissement de la crise écologique et l’incapacité des gouvernements en place à y faire face, les conséquences sociales désastreuses des excès du capitalisme financier, l’instabilité politique persistante de nombreuses régions du monde ont – entre autres phénomènes – remis en cause l’évidence de la désirabilité du capitalisme néolibéral, et quelque peu entamé le crédit des instances politiques censées en assurer la « gouvernance ». La crise, commencée à l’automne 2008 aux États-Unis, a ainsi brutalement mis en lumière les gigantesques dysfonctionnements du système, mais aussi sa capacité à se perpétuer malgré tout, moyennant des changements plus cosmétiques que structurels.

Le climat intellectuel, à défaut de la réalité sociale effective, s’en trouve aujourd’hui modifié par rapport à la situation qui était celle des années 1990. En témoignent un certain renouveau de la pensée critique1, l’émergence de courants en rupture avec les significations centrales du capitalisme néolibéral (la décroissance par exemple) et de nouvelles formes de mobilisation, dont les « indignés » européens et le mouvement Occupy Wall Street fournissent des illustrations récentes. L’imagination politique retrouve ainsi un semblant de vigueur, et ceux qui moquaient naguère l’ambition de construire une société différente en viennent parfois à appeler de leurs vœux l’élaboration de nouveaux modèles sociaux en rupture avec le « tout marchand ».

À la faveur des multiples crises contemporaines (crises écologique, sociale, économique, de la représentation, du sens, etc.), on redécouvre l’évidence qu’il ne peut y avoir d’état stable et définitif de la société, et qu’il est peut-être urgent de penser d’autres devenirs que celui qui résulterait de la poursuite d’une trajectoire d’inertie. Une pensée de la bifurcation historique semble ainsi redevenir d’actualité, et l’idée d’une transformation sociale majeure apparaît à nouveau digne d’être considérée, à supposer qu’elle ait un jour vraiment cessé de l’être. Un espace semble dès lors se rouvrir pour la création utopique, espace que la chute du communisme et le discrédit projeté par celui- ci sur tout projet de rupture avec l’ordre social institué avait provisoirement fermé.

Quelque chose s’est donc terminé. Mais cette fin n’est plus un aboutissement, c’est une exhortation à inventer autre chose.

1 Ce renouveau est à tempérer dans la mesure où il est largement passé par les succès d’auteurs (Alain Badiou, Antonio Negri, Jacques Rancière) qui n’en étaient pas à leur coup d’essai. Il s’est néanmoins matérialisé par un regain de vitalité de l’édition indépendante et engagée. Citons par exemple Raisons d’agir (1996), Agone (1997), La Fabrique, Exils (1998), Max Milo (2000), Amsterdam (2003), Les Prairies ordinaires (2005), ou encore Lignes (2007). On pourra aussi mentionner les revues Multitudes, Vacarme, Mouvements, Lignes, Contretemps ou encore Agone. Cf. Pierre RIMBERT, « La pensée critique dans l’enclos universitaire », Le Monde diplomatique, n° 682, janvier 2011. Concernant le renouveau des pensées critiques, on consultera avec profit l’ouvrage suivant : Razmig KEUCHEYAN, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques, Paris, La Découverte, Zones, 2010.

Sommaire :

Elements d’introduction
Prologue. Réhabiliter l’utopie
Introduction. La libre circulation de l’information comme idéal utopique
Qu’est-ce qu’un logiciel libre ?
L’extension de la portée du logiciel libre
Premiere partie. Le logiciel libre entre utopie, mythe et ideologie
Chapitre 1. Richard stallman : hacker et utopiste
Chapitre 2. Idéologie ou utopie ?
Chapitre 3. La mythologie de la collaboration distribuée
Chapitre 4. Pratiques et idéologie
Chapitre 5. Extension du domaine de la lutte
Deuxieme partie. L’influence politique et intellectuelle
Chapitre 7. Prodiges et vertiges de l’information
Chapitre 8. Le récit du general intellect
Chapitre 9. Le récit des biens communs
Conclusion

Sommaire :

  1. L’utopie comme fiction
  2. L’utopie concrète d’Ernst Bloch
  3. L’utopie et le mythe d’une société réconciliée
  4. L’utopie et l’imaginaire social
  5. Présent et futur utopique – Quelles utopies concrètes ?
  6. Qu’est-ce qu’un logiciel libre ?
  7. L’extension de la portée du logiciel libre
  8. Libre circulation de l’information, Logiciel libre et Utopie
  9. Les critiques de l’utopie de la communication
  10. La conspiration de l’utopie et de l’idéologie
  11. Le logiciel libre comme utopie concrète
  12. Penser l’utopie sans renoncer à la critique
  13. Les difficultés méthodologiques – l’utopie du logiciel libre
  14. Richard Stallman : hacker et utopiste
  15. La naissance de l’industrie du logiciel
  16. Le laboratoire d’intelligence artificielle du MIT
  17. La naissance du projet GNU
  18. Le copyleft : le meilleur hack de Richard Stallman
  19. La dimension utopique de la création du logiciel libre
  20. Le logiciel libre : Idéologie ou Utopie ?
  21. La naissance du mouvement open source
  22. L’open source : le pragmatisme contre l’idéologie
  23. L’idéologue n’est pas nécessairement celui qu’on croit
  24. Open source et Free software : Modes d’extension du logiciel libre
  25. Open source et Nouveau management de l’intelligence collective
  26. De l’open source au crowdsourcing
  27. L’open source et le self-entrepreneuriat
  28. Le modèle de l’intelligence collective
  29. Le modèle de l’innovation distribuée
  30. Mythologie de la collaboration distribuée et Mouvement open source
  31. Linux : méritocratie et vision managériale
  32. Debian : une communauté de libristes
  33. Wikipédia : Méandres d’une régulation procédurale par les pairs
  34. Les limites des formes de régulation des échanges informationnels
  35. Modèle et idéologie – Collectifs du logiciel libre
  36. Extension du domaine de la lutte contre les brevets logiciels
  37. Le débat sur la brevetabilité des logiciels
  38. L’affaire DeCSS et la lutte contre les DRM
  39. De DADVSI à Hadopi en France
  40. L’opposition à ACTA : aboutissement des luttes des années 2000
  41. L’émergence du lobbying citoyen
  42. Le mouvement du logiciel libre comme public récursif
  43. La transparence : entre mythe et idéologie – le logiciel libre
  44. Free Software, Free Society ? – L’utopie du logiciel libre
  45. L’influence politique et intellectuelle – Le logiciel libre
  46. La découverte du logiciel libre par une partie de la gauche radicale
  47. Les enjeux du mouvement des Creative Commons
  48. Propriété intellectuelle et Nouvelles mobilisations du logiciel libre
  49. La coalition des biens communs et le mouvement du logiciel libre
  50. L’unification autour de la notion d’information
  51. Une critique interne, Partisans des biens communs
  52. Les logiciels et les semences en tant que biens informationnels
  53. L’information et la connaissance : la distinction conceptuelle
  54. L’universalité et la communauté, et le logiciel libre
  55. Le récit du general intellect
  56. Un nouveau capitalisme parasitaire – cognitif et informationnel
  57. Capitalisme parasitaire et Nouvelles contradictions
  58. General intellect et sortie du capitalisme
  59. Le logiciel libre comme modèle productif
  60. Le logiciel libre : emblème du présent, embryon de l’avenir
  61. Le revenu d’existence : une grande proposition utopique ?
  62. Le récit du general intellect : un utopisme (néo-)marxiste
  63. Le récit des biens communs
  64. Modifications des droits de propriété intellectuelle depuis 30 ans
  65. Les 3 effets du renforcement de la propriété intellectuelle
  66. Le logiciel libre, matrice du mouvement pour les biens communs
  67. Une approche jeffersonienne de la propriété intellectuelle
  68. Un 2ième mouvement des enclosures, Défenseurs des biens communs
  69. L’idéal communautaire de la contre-culture californienne
  70. Un libéralisme communautarien, le récit des biens communs
  71. Le récit des biens communs : un utopisme libéral
  72. La société technologique et les enseignements du logiciel libre
  73. L’auto-organisation de la société civile comme idéal utopique
  74. L’État, le marché et l’utopie