Indépendance résidentielle et satisfaction des étudiants Erasmus

By 26 March 2013

3.2.2 Indépendance résidentielle et « satisfaction » des étudiants Erasmus

Presque toutes les études que nous avons mentionnées et/ou commentées préalablement questionnent la « satisfaction » étudiante par rapport au séjour Erasmus et concluent unanimement qu’il existe un quasi-consensus (jamais atteint dans un quelconque autre secteur de formation dans les pays d’origine), pour ce qui est des bienfaits et des avantages de l’expérience. Si dans les propos que nous avons recueillis se lit également cet enthousiasme, qu’il soit pondéré ou non, il est, dans les discours, en partie à relier à ce phénomène de première réelle indépendance résidentielle, comme en atteste tout le vocable qui existe autour de l’autonomie, de la gestion et de la prise en charge de soi. C’est ainsi que l’expérience Erasmus prend la dimension d’une intense expérience personnelle, qui trouve son assise également dans un contexte universitaire nouveau et particulier. Ainsi les étudiants Erasmus italiens et français interrogés par questionnaire étaient environ 80 % à juger leur expérience très positive, alors que leurs confrères britanniques étaient moins de 70%. Les jugements plus modérés (expérience assez positive, positive) sont ainsi davantage le fait des étudiants bristoliens que des provençaux ou turinois (cf. tableau ci- dessous). Les motifs donnés pour les éventuelles insatisfactions, montrent deux aspects, chez les étudiants britanniques. Le premier est relatif à la transmission des savoirs, à la pédagogie et à l’accessibilité des professeurs à l’étranger et le second concerne les lieux d’habitation et notamment de certaines cités universitaires, en France par exemple, dont le confort est sommaire et les activités organisées absentes.

32 Op. Cit DE FEDERICO, page 192

Tableau 38 : Jugement du séjour à l’étranger par les étudiants Erasmus sortants des universités de Provence, Turin et Bristol en 2004-2005 (en pourcentage)

Expérience :

Très négative

UP

0

UT

0

UB

0

ENSEMBLE

0

Négative

0

0,8

2,5

0,8

Assez positive

5,1

3,9

15,8

7,2

Positive

12,3

15,7

14,6

14,0

Très positive

82,6

79,6

67,1

78,0

TOTAL

100(N=155)

100(N=127)

100(N=82)

100 (N=364)

= NS

Source : enquête par questionnaire

Se réinscrire ailleurs, nous dit De Gourcy33, nécessite la possession d’un certain nombre de qualités (le migrant est dépositaire d’un « volume mental » et de figures migratoires de référence). Faire un séjour Erasmus n’est pas accessible à tous, nous l’avons vu, la sélection ou l’auto-sélection divise la population étudiante. L’étudiant Erasmus par ce déplacement s’écarte, se distingue du plus grand nombre. Ce séjour non contraint est un défi, auquel répond cette haute satisfaction d’avoir réussi à vaincre ses appréhensions, à s’accomplir sur le mode de l’émancipation. Il semble aussi que l’expérience de réelle indépendance résidentielle est d’autant plus appréciée que les étudiants, à leur retour, se retrouvent dans leurs familles et y restent même pour certains, durant l’année suivant le séjour. Pour ces derniers la re-cohabitation semble difficile à vivre ou à re-vivre : La nostalgie et l’exaltation du séjour n’en sera que plus grande. Néanmoins, les difficultés vécues mènent à des issues variables : certains restent quoi qu’il en soit au domicile de leur parents (plus souvent les italiens) d’autres déménagent (plus souvent les français). Ainsi Sébastien de l’Université de Provence, gêné par la « re-cohabitation » avec ses parents, cherche un appartement à Aix-en-Provence, mais pas Aurélie et Elisa, qui pourtant soulignent les mêmes difficultés :

« […]Le retour chez les parents a été difficile par contre ! (Rire) C’est comme quand tu quittes un studio étudiant et que tu rentres chez tes parents, tu ne peux plus, parce que tu prends des habitudes, mais bon, on va dire : ça va, la cohabitation se passe bien. Mais bon, moi j’encourage tous les étudiants à partir à l’étranger ! On me l’avait dit, mais là j’ai vraiment pris conscience de l’intérêt. »
Aurélie, 21 ans

33 Op. cit. DE GOURCY (C), L’autonomie dans la migration. p27

« […]Le retour en France fut très difficile, ‘fin non pas très difficile, mais, c’est un peu comme le premier mois en Angleterre, il faut se ré-acclimater à la vie française, d’autant plus que je suis rentré chez mes parents, donc moi, j’ai passé un an où je faisais ce que je voulais en Angleterre, j’avais les horaires que je souhaitais… Puis, je rentre chez mes parents, et il ne faut plus que… Il faut manger à des heures strictes, il faut faire ci, faire ça, il faut aider pour les travaux ménagers. ‘fin, c’est sympa de retrouver ses parents, mais une semaine et après : « I wanna go ! » donc, ça m’a poussé à chercher un appart sur Aix et c’est tout ! »
Sébastien, 23 ans

« […]Je me sentais à peine chez moi [en Espagne], maintenant je suis de nouveau ici. Puis le fait de passer, d’être en appartement, en fait, tu fais… tu es complètement indépendant et rentrer chez toi…
Tu habites chez tes parents
Oui, je vis avec eux. Donc tu dois un peu prendre conscience que de toute façon tu vis avec d’autres personnes, qui sont tes parents, donc tu ne peux pas faire comme si ils n’existaient pas.
Elisa, 23 ans34

Chez ces étudiants existe une forme de gêne à être pris en charge, décroissante en intensité du nord au sud de l’Europe, très développée en Angleterre, elle est mitigée ou inexistante en Italie. En dépit des allocations et des bourses d’études pour les étudiants, les familles restent donc les protagonistes de la gestion de l’allongement de la dépendance. Les injonctions à l’assistance inconditionnelle se prolongeant au-delà de l’adolescence sont ressenties de manières très différentes au Royaume-Uni, en France et en Italie. En Italie, les politiques semblent assez insensibles aux effets du prolongement de la dépendance entre les générations. Les médias, quant à eux, focalisent l’attention plutôt sur l’adolescence et ses formes de violence les plus brutales ou d’apathie les plus déconcertantes comme nous dit justement Vincenzo Ciccheli35. L’Etat est généralement absent de ce questionnement, en raison de la grande faiblesse des politiques familiales dans ce pays depuis l’avènement de la République et du rôle marginal des pouvoirs publics dans la définition de la vie privée. L’Etat italien intervient moins souvent que son homologue français ou anglais et sous d’autres formes dans ce travail de catégorisation de la vie privée comme le remarque Chiara Saraceno36. Ceci est notamment visible par des dispositifs d’allocations familiales moins généreux, bien que la fécondité italienne soit parmi les plus faibles en Europe. La dépendance des jeunes italiens à l’égard des familles d’origine serait alors l’une des manifestations les plus remarquables de ce report des responsabilités

34 “[…]mi sentivo appena a casa, adesso sono qua devo di nuovo. Poi il fatto di passare, di stare in appartamento, comunque, tu fai.. sei assolutamente indipendente e tornare a casa…
Tu abiti con i tuoi.
Si, io vivo con i miei. Quindi devi un attimo prendere coscienze che comunque vivi con altre persone, che sono i tuoi genitori, quindi non puoi fare finto che non esistono.”
35 CICCHELLI (V), La construction de l’autonomie. Parents et jeunes adultes face aux études, Paris, PUF, 2001, 228p.
36 SARACENO (C), Mutamenti della famiglia e politiche sociali della famiglia, Bologna, Il Mulino, 1998* familiales, à l’origine d’une natalité très basse. Si au début des années quatre-vingt-dix, 52% des 25-34 ans étaient déjà parents, ils ne sont plus que 35% dix ans plus tard en Italie37.Nous comprenons alors les raisons qui ont conduit certains sociologues à forger, dès 1988, le syntagme « famiglia lunga »38 (que nous pourrions traduire comme Cicchelli par : famille prolongée), pour caractériser cette situation. En effet, bien que la progression de la cohabitation intergénérationnelle soit un phénomène connu aussi en France et de façon atténuée en Angleterre39, la permanence des jeunes au domicile parental est nettement plus répandue en Italie, y compris pour ce qui est des étudiants.

Ce qui distingue la France de l’Italie au niveau supérieur de l’éducation, est un départ des jeunes Français plus complexe, qui se traduit par des tâtonnements, des expérimentations de la décohabitation, dans des logements non définitifs, qui peuvent donner lieu à des retours éventuels. L’opposition entre permanence et indépendance résidentielle perd donc peu à peu sa pertinence dans le cas des étudiants français. La décohabitation par étapes successives, graduelle et relativement linéaire dans le monde étudiant des « anciennes » universités britanniques, nous l’avons vu, continue, quant à elle, d’être relativement opérationnelle. A ces situations s’oppose donc une permanence des jeunes italiens au domicile parental, liée au climat relationnel qui y règne autant qu’à des contraintes de nature socio-économique. En 1998, un italien sur deux vivant au domicile parental (pour les 18-34 ans) choisissait l’item : « je suis bien comme ça, j’ai mon autonomie ». Seulement 16,8 % des interviewés justifiaient leur permanence par l’absence d’un travail rémunéré nous dit Vincenzo Ciccheli, faisant référence à une étude de Carrà et Mittini (2001). On comprend maintenant mieux pourquoi re-cohabitation rime souvent avec enthousiasme sur l’expérience vécue à l’étranger. Mais cette exaltation, dans son degré, est aussi à mettre en relation avec le passé migratoire de l’étudiant, qui va réduire ou accroître considérablement les difficultés adaptatives. En effet, il est à relever que les expériences préalables de l’étranger influent le départ, mais qu’elles affectent de diverses manières le déroulement du séjour. Si cette expérience passée a été intense, la « satisfaction » des étudiants est moins vécue sur le mode de l’euphorie, que si elle a eu une intensité moindre.

37 SARACENO (C), « Italiani fate più figli ». Giovani generazioni e scelte demografiche, Il Mulino, 2000, XLIX, n° 388*
38 DONATI (P) (eds), La famiglia « lunga » del giovane adulto, In Studi interdisciplinari sulla famiglia, Vita e Pensiero, 1988, n° 7*
39 CAVALLI (A), GALLAND (O), Youth in Europe, Social Change in Western Europe, pinter, London, 1995, 160p.

Le fait de se distinguer en s’éloignant de certains modèles de relations intergénérationnelles et de stabilité, couplé à une valorisation par les pouvoirs publics de ce type de mobilité, tendent à faire oublier aux étudiants Erasmus les difficultés associées à leur déplacement. Pourtant, lorsque l’expérience de mobilité passive est quasi-inexistante, le séjour Erasmus prendra quelquefois des allures de « parcours du combattant ». Pour mieux comprendre les différences d’indépendance résidentielle internes à la population Erasmus, qui influent sur le processus de distinction/satisfaction, regardons où vivaient les étudiants Erasmus sortants des universités de Provence, Turin et Bristol en 2004-2005 avant leurs séjours et pendant leurs séjours.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN