Free Software, Free Society ? – L’utopie du logiciel libre

By 23 March 2013

Free Software, Free Society ?

La question de la transparence offre finalement un bon condensé des écueils qui menacent l’utopie en général, et l’utopie du logiciel libre en particulier.

En trente ans, celle-ci s’est peu à peu détachée du milieu socio-culturel bien particulier qui l’avait vue naître (le milieu hacker) et de l’objet qui lui avait donné son impulsion initiale (la programmation logicielle), pour gagner d’autres domaines et séduire d’autres publics. Cette extension s’est déroulée selon deux grandes tendances : une tendance idéologique – incarnée par le mouvement open source – qui a connu des succès importants mais où la radicalité de l’utopie semble se perdre; une tendance utopique – incarnée par le free software – dotée d’une vigueur critique bien supérieure mais parfois moins audible.

Il s’agit là d’idéaux-types, que les diverses formes d’engagement des hackers et le nuancier des positions qu’ils expriment empêchent de considérer comme des reflets parfaitement exacts du réel. Ils signalent néanmoins que le mouvement d’extension de la portée du « libre » ne va pas sans dangers, dans la mesure où il peut conduire à prêter trop, ou trop peu, au logiciel libre. Trop peu, si la spécificité de ses principes et de ses pratiques se trouve dissoute à mesure qu’il gagne des adeptes, des marchés, et de nouveaux champs d’application. Trop, si l’on fait de celui-ci l’alpha et l’oméga du changement social, et le mètre étalon à partir duquel devraient être repensées toutes les activités humaines.

L’utopie court ainsi le risque de se dégrader en idéologie, lorsque qu’elle s’adapte par trop à des injonctions sociales dominantes (sens 1 de l’idéologie), ou lorsque la cohérence entre ses discours et ses pratiques n’est plus assurée (sens 2). Elle est également guettée par la tentation du mythe, quand son idéal en vient à se confondre avec le fantasme d’une société réconciliée, dans laquelle discours et pratiques seraient parfaitement congruents et transparents. Le mouvement du logiciel libre – free software et open source confondus – n’est pas immunisé contre ces deux écueils. Afin de maintenir intact l’élan utopique, il doit se situer dans l’inconfort d’un entre-deux, à distance aussi bien des excès chimériques du mythe que des renoncements pseudo- réalistes de l’idéologie.

1 Cornelius CASTORIADIS, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 166.

Il dispose néanmoins de certains atouts. Il véhicule un idéal – la libre circulation de l’information – dont il faut remarquer que, quoi qu’on en pense sur le fond, il s’est indéniablement trouvé renforcé, sur le plan des représentations collectives comme de ses possibilités concrètes de réalisation, par l’essor d’Internet. Il a par ailleurs développé des outils juridiques (General Public License et autres « licences libres »), des modes d’organisation (les différentes formes de collaboration distribuée) et des modes d’engagement militant (le « lobbying citoyen »), qui font de son utopie non pas un discours déconnecté de formes effectives de réalisation, mais une véritable utopie concrète.

L’objet des pages suivantes sera donc d’examiner dans quelle mesure le pari de l’utopie peut être tenu, lorsque le mouvement du logiciel libre ne renvoie plus tant à des programmes informatiques d’un type particulier, qu’à la recherche d’alternatives à la société qui l’a vu naître. On essaiera ainsi d’éprouver le slogan qui, lors des grands rassemblements du logiciel libre, s’affiche sur les t-shirts de nombreux hackers, « Free Software, Free Society », tout en essayant de préciser à quoi une telle « société libre » pourrait bien ressembler.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie