Facteurs socio-techniques influençant la consommation d’énergie

By 29 March 2013

2. Analyse des facteurs socio-techniques influençant la consommation d’énergie 9

Pour répondre à la question de savoir si un audit énergétique pourra modifier les comportements de consommation d’énergie, il faut en fait élargir la perspective et s’interroger sur les problèmes suivants : quels sont les facteurs qui mènent à l’action ou au changement de comportements ou qui, au contraire, freinent les changements dans la consommation d’énergie résidentielle ? Nous allons donc tenter d’identifier chez les ménages les freins techniques et comportementaux ainsi que les leviers pour mettre en pratique des économies d’énergie.

2.1 Information environnementale et prise de conscience

On pourrait s’imaginer que le frein principal est le manque d’informations environnementales chez les ménages. Deux enquêtes portant sur les connaissances du public belge à propos du réchauffement climatique montrent que celles-ci ont beaucoup progressé ces dernières années (passant d’un score de 4,9 à 7 sur 10 entre 1998 et 2004)10. Malgré cela, les économies dans la consommation résidentielle d’énergie n’ont pas augmenté en conséquence. Eveiller la conscience écologique des consommateurs d’énergie est donc très insuffisant.

8 Dans le cas qui nous occupe, c’est le plus souvent à la demande des CPAS ou des services sociaux des sociétés de logements sociaux que ces guidances ont lieu.
9 BARTIAUX, F., et alii, « Socio-technical factors influencing Residential Energy Consumption », Document sur internet, Janvier 2006,
http://www.belspo.be/belspo/home/publ/pub_ostc/CPen/rappCP52_en.pdf
10 WALLENBORN, G., et alii, « Détermination de profils de ménage pour une utilisation plus rationnelle de l’énergie », Document sur internet, Août 2006, p. 40, http://www.belspo.be/belspo/home/publ/pub_ostc/CPen/rappCP50_fr.pdf

Ajoutons également qu’une bonne connaissance sur l’énergie et le climat n’est pas souvent associée à des pratiques respectueuses de l’environnement.

2.2. Information aux ménages et résultats

Lors de l’enquête, des “testeurs en matière énergétique” ont reçu des informations précises et personnalisées sur leur consommation d’énergie. De part la façon de sélectionner ces personnes, elles étaient toutes intéressées par le thème des économies d’énergie. Quatre méthodes ont été utilisées. Voici résumé leur principe et leur résultat:

* Le quick scan
o Principe: sur base de données statistiques, les utilisateurs comparent leur niveau de consommation par rapport à d’autres ménages ayant le même profil et peuvent ainsi se situer par rapport à une moyenne
o Résultat : les conseils donnés étaient jugés insuffisants pour faire changer les consommations

* Le journal de bord énergétique
o Principe: les personnes remplissent un journal en y notant leurs consommations. 20 personnes ont participé à cette enquête.
o Résultat : elles n’ont pas changé leur habitudes car elles considéraient en faire déjà suffisamment

* L’audit électrique
o Principe: basé sur la mesure des consommations des appareils électriques
o Résultat: cet audit a « cassé » quelques idées fausses chez certains des 40 participants et les a rendus plus conscients au sujet de leur consommation réelle. Mais à nouveau, la plupart des interviewés ont exprimé la difficulté de changer leur équipement ou leurs habitudes

* L’audit énergétique
o Principe: audit énergétique global auprès 40 ménages
o Résultat : aucun changement ou seulement des changements mineurs

Plus les conseils sont personnalisés, plus ils sont appréciés car les personnes cherchent d’avantage des informations relatives à leur propre consommation que des conseils généraux. Cependant, cela n’implique pas que les recommandat ions reçues soient mises en pratique : un an après l’audit, 11% des mesures proposées ont été réellement mises en pratique et ce furent en général des interventions mineures. Les ménages planifiaient encore de mettre en œuvre 23% des autres mesures, cette fois-ci des interventions plus lourdes et entraînant des économies d’énergie plus importantes.

2.3. Leviers et freins

La prise de conscience est donc loin d’être suffisante. Des entretiens plus approfondis avec les ménages « testeurs » ont permis d’identifier plusieurs facteurs menant aux changements de comportements ou au refus des changements:

* Les politiques énergétiques

Ce facteur apparaît lorsqu’on compare le niveau de consommation électrique en Belgique et au Danemark. Des politiques claires et volontaristes pour encourager les personnes à économiser l’énergie ont un rôle positif, elles suscitent un soutient plus large de la population. Le fait qu’en Belgique l’énergie soit une compétence en partie fédérale et en partie régionale, ainsi que les différences entre les politiques régionales ne vont bien sûr pas dans ce sens.

* La pression du marché

L’énergie est aussi un bien de consommation. L’augmentation de son prix, tout comme dans le cas de la cigarette, peut en décourager certains mais, pour d’autres, ne modifiera pas leurs habitudes.

* La pression sociale

Nous vivons dans une société de consommation qui nous pousse à utiliser toujours plus d’énergie : pour avoir de plus grands écrans TV, sécher son linge, avoir le luxe de pouvoir refroidir son habitation grâce à l’air conditionné…

* Le confort

Le confort à un double rôle car il peut pousser à conserver une température plus élevée dans l’habitation mais également inciter à mieux isoler. Il a en tout cas un rôle central lorsqu’il s’agit de travaux pour améliorer une habitation.

* Les routines quotidiennes

Nos gestes de consommations d’énergie sont ancrés dans nos habitudes et il est difficile de les changer sans l’intervention d’un agent extérieur. Changer nos habitudes demande beaucoup de temps et aussi qu’il puisse y avoir des solutions alternatives qui apparaissent acceptables à nos yeux.

* L’influence des réseaux sociaux

Les personnes ne vivent pas isolées mais sont entourées par d’autres personnes qui peuvent les influencer. Le fait de se sentir soutenu ou encouragé dans ses démarches favorise leur adoption.

* Le revenu

Pour les bas revenus, le prix de l’énergie peut pousser à faire des économises sur ce poste. D’un autre côté, l’investissement dans des systèmes tels que des panneaux solaires, chaudière haute performance, … est plus difficile. Un haut revenu, lui, peut voir dans le fait de faire des économies une contradiction avec sa volonté d’afficher un statut élevé.

* Le sentiment d’une capacité d’action

Les problèmes environnementaux peuvent soit générer le sentiment d’une capacité d’action ou au contraire, un sentiment d’impuissance. Il semble que plus une personne se sentira capable d’agir sur ces problèmes, plus elle recherchera d’informations concernant l’environnement. L’information n’est donc pas une condition préalable à l’action mais, au contraire, est incorporée dans un cercle vertueux fait d’actions, d’informations et de plus d’actions. De plus, le sentiment d’une capacité d’action dépend en partie de la position sociale de l’individu et de ses réseaux sociaux. Ou dit autrement, quelqu’un qui a plus le sentiment de diriger sa vie que de la subir se sentira également plus apte à agir dans les autres domaines, dont celui de l’environnement.

* Les valeurs environnementales

Les valeurs environnementales ne pourront agir comme levier sur les comportements que si elles sont suffisamment intégrées et intériorisées par la personne. Quelqu’un qui considérera ces valeurs comme centrales pour lui agira plus que si ce ne sont que des valeurs périphériques.

* Les facteurs d’identité

Des facteurs d’identité sont également liés aux pratiques en matière d’énergie, que ce soit dans la consommation ostentatoire ou en montrant sa préoccupation pour l’environnement. Les entretiens montrent aussi un souci assez constant de se présenter comme une personne modérée sans pratiques “exagérées” dues à des valeurs écologiques et sans souci “excessif” pour l’environnement.

* Les aspects techniques

Des facteurs techniques peuvent ralentir ou même annuler la motivation à changer. Les gens doivent « faire avec » les logements qu’ils ont achetés, souvent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la consommation d’énergie (comme le fait d’avoir de grandes pièces, assez de luminosité, etc.). D’autres personnes n’ont pas la possibilité de faire des changements en raison de leur statut de locataire, ou parce qu’ils prévoient une durée d’occupation brève.

Ajoutons à cela trois remarques. Tout d’abord, une combinaison de plusieurs facteurs est nécessaire pour provoquer le changement mais un seul suffit parfois à agir comme frein. Ensuite, le poids attribué à ces différents leviers varie en fonction de la pratique à changer. Cette pondération des priorités est souvent non consciente, excepté évidemment dans les situations où des conseils explicites sont donnés, par exemple lors d’un audit énergétique. Enfin, un même facteur peut agir comme frein ou comme levier en fonction des circonstances.

Il n’y a donc pas de solution simple et ceci nous aide à mieux comprendre comment, alors que le souhait d’épargner l’énergie était présent chez les ménages, les changements entrepris se révèlent pour le moins décevants. Les ménages et les individus sont des agents sociaux qui fonctionnent dans un cadre culturel et socio-technique. Leurs pratiques et leurs choix sont modelés par des réseaux, des normes consuméristes ainsi que par les infrastructures existantes. Et derrière ces pratiques et ces choix transparaissent des significations culturellement spécifiques qui sont liées au confort, à la commodité et à la propreté. Toute stratégie visant à modifier les comportements doit tenir compte de l’ensemble de ces facteurs et se doit donc d’être globale.

Lire le mémoire complet ==> (Les économies d’énergie dans le secteur des logements sociaux)
Mémoire de Fin d’Etudes en vue de l’obtention du grade académique de Master en Sciences et Gestion de l’Environnement
Université Libre de Bruxelles – Institut de Gestion de L’environnement et Aménagement du Territoire