Fonctionnement des Filières Universitaires Francophones FUF de Laos

By 7 March 2013

2-2. Données qualitatives en enquête de terrain

Nous allons maintenant nous pencher sur les raisons qui nous ont poussée à effectuer une enquête de terrain et sur les hypothèses qui en découlent et que nous avons été amenée à formuler.

2-2.1. Problématique

Aujourd’hui, avec la mondialisation des marchés, on constate que l’anglais devient la principale langue internationale. Il s’ensuit que dans les nouvelles réformes promues par le ministère de l’Éducation nationale lao concernant l’enseignement des langues étrangères (cf. I-2.2, p.20) l’anglais a été choisi comme LV1 dans l’ensemble du pays. Le français a été désigné comme LV2 de priorité, mais le chinois et, dans une moindre mesure, le vietnamien et le japonais sont considérés comme des langues d’avenir, et la proportion de francophones, déjà très faible, ne cesse de diminuer (Guillou 2006).

Par ailleurs, les effectifs des filières, bien que connaissant une augmentation, font face à une déperdition relativement importante en cours de cursus, comme nous l’avons déjà évoqué, principalement durant la 1ère et la 2ème année d’études puis de manière généralement moins marquée les années suivantes. Ainsi en trois mois, entre le 30/12/08 et le 31/03/09 (date du début de notre enquête), près de 13 % des étudiants de 1ère année et près de 7,5 % de l’ensemble des étudiants des filières ont abandonné leurs études en filière.
Evolutions et réformes dans le fonctionnement des Filières Universitaires Francophones FUF de Laos

Dans un tel contexte il est apparu intéressant de s’interroger sur les raisons qui poussent aujourd’hui un certain nombre d’étudiants à s’inscrire dans une filière francophone afin de mieux cerner les différentes variables qui entrent en jeu dans leur choix; mais également sur les raisons qui poussent quelques-uns à abandonner les Filières Universitaires Francophones FUF, souvent assez rapidement.

Par ailleurs, on constate que le niveau de français atteint au terme de la formation est relativement faible proportionnellement au nombre d’heures de cours de et en français dispensées : lors de l’année universitaire 2007-2008, plus d’un étudiant sur quatre a échoué au DELF A2 en fin de 2ème année27.

2-2.1.1. Les différentes évolutions et « réformes » dans le fonctionnement des Filières Universitaires Francophones FUF de Vientiane

Cependant pour améliorer les compétences linguistiques et scientifiques des étudiants et les rendre plus aptes à l’entrée sur le marché du travail, les Filières Universitaires Francophones FUF n’ont pas hésité à introduire des changements dans leur fonctionnement et organisation.

Ainsi, les volumes horaires ont été à plusieurs reprises modifiés, tantôt pour les augmenter, tantôt pour les réduire. Ces dernières années, la tendance a été plutôt à une diminution du nombre d’heures car il semble que l’accroissement du volume horaire n’apporte pas nécessairement une amélioration ou une accélération dans la progression des étudiants.

Depuis la rentrée 2008, l’antenne AUF de Vientiane a aménagé les horaires de manière à ce que les étudiants des Filières Universitaires Francophones FUF puissent également suivre un apprentissage de l’anglais et que l’étude d’une langue ne soit pas exclusive de l’autre.

A la rentrée 2004-2005, les manuels d’enseignement/apprentissage utilisés dans les Filières Universitaires Francophones FUF ont été changés. Ainsi, la méthode Studio qui se décline en trois niveaux : Studio 100 (niveau 1 et 2) et Studio + (niveau 3) a été adoptée en remplacement de la méthode le Nouvel Espaces. Ce dernier s’appuie principalement sur un enseignement tourné vers l’écrit et la grammaire tandis que la méthode Studio, basée sur l’approche communicative, donne une grande priorité à l’oral en début d’apprentissage.

27 En théorie, les étudiants doivent avoir suivi 660 heures de français au terme de leur 4ème année d’études en Filières Universitaires Francophones FUF et passer le DELF B1. Il est généralement admis, notamment dans les manuels de préparation aux épreuves du DELF du CIEP, qu’un total de 330 à 400 heures d’apprentissage en moyenne est nécessaire pour parvenir au niveau B1. Or, pour l’année 2007-2008, tous n’ont pas réussi le DELF B1 : 2 sur 11 présents aux épreuves ont échoué. Cf. Rapport d’activités 2007, Bureau Asie-Pacifique, Agence Universitaire de la Francophonie, p. 24

Il y a 5 ans, les Filières Universitaires Francophones FUF de Vientiane ont commencé à accueillir les premiers étudiants provenant de classes bilingues. Cependant leur nombre est resté pendant plusieurs années assez limité, ce qui explique que l’articulation entre les classes bilingues et les Filières Universitaires Francophones FUF commence seulement à se faire maintenant, ce n’est que depuis la rentrée de l’année universitaire 2008-2009 que les étudiants sont en nombre suffisamment important pour pouvoir former des groupes spécifiques avec un enseignement adapté à leur niveau. Il convient donc d’observer de plus près le profil des étudiants de Filières Universitaires Francophones FUF issus de classes bilingues afin de voir notamment si leur progression est plus rapide et si leurs besoins, leurs motivations et leurs attentes sont les mêmes que celles des autres étudiants.

2-2.1.2. Choix d’un type de sujet à la croisée des intérêts personnel, universitaire et institutionnel : l’enquête de terrain

Souhaitant avoir une idée de l’impact et de l’utilité des différentes « réformes » entreprises évoquées plus haut, et cherchant à comprendre les causes des « problèmes » mentionnés ci-dessus, il nous a semblé pertinent d’aller à la rencontre de ces étudiants et de les sonder, afin d’obtenir des réponses directement et non par l’intermédiaire des enseignants. Ainsi, nous avons opté pour une enquête par questionnaire, rédigée par nos soins en français puis traduite en lao afin que l’intégralité des questions soient bien comprises des personnes interrogées et que les réponses ainsi obtenues soient aussi précises que possible.

Ce projet semblait satisfaire à la fois nos intérêts personnels et académiques et ceux de notre institution d’accueil, l’AUF, curieuse d’avoir des « retours » sur le fonctionnement actuel des Filières Universitaires Francophones FUF et de mieux connaître l’opinion des étudiants.

Pour cela, nous sommes partie d’un certain nombre d’hypothèses formulées à partir des données descriptives déjà disponibles et d’informations fournies par l’institution d’accueil ainsi que de notre propre expérience du terrain et de l’enseignement bien qu’elle fût à l’époque relativement modeste. Ensuite, d’autres hypothèses plus spécifiques et plus précises ont été formulées suite à l’enquête exploratoire effectuée afin de réduire au minimum la part subjective de la recherche.

C’est ainsi que plusieurs questions ont émergé : « Quelles sont les motivations qui président aux choix des étudiants de s’inscrire dans une FUF ? Quelles sont les raisons des abandons en cours d’études ? Et enfin, comment tenter de favoriser et d’améliorer les compétences en français des étudiants des filières ? »

Ensemble de questionnements susceptibles d’apporter des réponses à notre propos qui convergeaient vers la problématique : orienter les filières universitaires francophones de Vientiane à partir des motivations, attentes et besoins des étudiants.

2-2.2. Hypothèses

A partir des données contextuelles et descriptives sur le terrain d’étude et de certaines données théoriques exposées dans les chapitres précédents, nous avons formulé un certain nombre d’hypothèses. Ces hypothèses nous ont servi de fil rouge tout au long de notre enquête de terrain. Au départ, elles ont été assez orientées par l’analyse de la situation faite par l’institution d’accueil. Cependant, afin de réduire la subjectivité de ces hypothèses et donc de pouvoir élaborer un questionnaire plus pertinent, nous avons procédé à des entretiens dirigés individuels, à la suite desquels nous avons élaboré des hypothèses plus précises.

L’hypothèse générale de départ s’appuie sur le fait que les Filières Universitaires Francophones FUF, bien qu’ayant des effectifs croissants d’année en année, rencontrent certaines difficultés à atteindre leurs objectifs en termes d’effectifs (ou plutôt de réduction des déperditions d’effectifs), de réussite (notamment au DELF) et donc d’amélioration des compétences des étudiants. En ayant une meilleure connaissance des attentes, des motivations, des besoins, des satisfactions ou insatisfactions des étudiants, il sera possible d’évaluer les effets des différents remaniements effectués jusqu’ici et d’améliorer éventuellement le fonctionnement des Filières Universitaires Francophones FUF de façon à mieux soutenir et renforcer l’excellence universitaire.

Hypothèses relatives aux « réformes » entreprises

H1a : Le volume horaire hebdomadaire actuel d’enseignement du français dans les Filières Universitaires Francophones FUF est satisfaisant pour les étudiants.

Ces cinq dernières années, le volume horaire hebdomadaire d’enseignement du français dans les Filières Universitaires Francophones FUF a été revu régulièrement à la baisse. En effet, au début les étudiants des filières suivaient 10 heures de cours de français par semaine en plus de leurs différentes matières de spécialité, ce qui alourdissait considérablement leur emploi du temps par rapport à des étudiants du cursus « classique ». Progressivement, il a été décidé de réduire ces horaires à 8 heures hebdomadaires, puis sept pour arriver finalement depuis la rentrée universitaire 2008-2009 à 5 heures de français par semaine pour les nouveaux entrants débutants et faux- débutants en français et à 4 heures par semaine pour les nouveaux entrants issus de classes bilingues. Actuellement, les étudiants ne bénéficient pas tous du même volume horaire puisque cela dépend de la « promotion » dans laquelle ils se trouvent. Quoi qu’il en soit, nous avons pensé qu’il serait intéressant de connaître l’opinion des étudiants sur la question. La diminution du volume horaire n’a pas entrainé, semble-t-il, de différences flagrantes au niveau des résultats entre les étudiants ayant suivi un grand nombre d’heures de cours et ceux qui en ont suivi moins. Cependant, il est vrai qu’au cours de ces mêmes années, la méthode a été changée, ce qui brouille la visibilité et rend difficile d’affirmer ou d’infirmer de manière péremptoire le lien entre volume horaire et progression des étudiants.

H1b : L’aménagement de l’emploi du temps des Filières Universitaires Francophones FUF afin de permettre aux étudiants d’étudier également l’anglais augmente l’attractivité des filières.

Depuis la rentrée universitaire 2008-2009, les emplois du temps des Filières Universitaires Francophones FUF ont été aménagés de façon que les étudiants aient la possibilité de suivre les cours d’anglais proposés par l’université, ce que ne leur permettaient pas les horaires précédents. Désormais, les cours d’anglais sont inscrits dans le programme de leur cursus universitaire et ils sont tenus d’assister à ces cours, ce qui leur permet d’acquérir ou bien de perfectionner une deuxième langue étrangère. Au Laos, comme ailleurs, l’anglais devient une langue incontournable dont il convient de connaître au moins les bases afin d’augmenter ses chances de trouver un emploi.

H1c : Le manuel Studio est trop communicatif pour des étudiants laotiens.

Le nombre 100 dans le titre du manuel Studio 100 fait référence au nombre d’heures d’enseignement préconisées. Ce volume horaire doit être réévalué car il n’est pas très adapté à un public asiatique et surtout au contexte laotien.

Ce manuel qui s’adresse aux grands adolescents et aux adultes est basé sur l’approche communicative et donne une grande priorité à l’oral en début d’apprentissage. Il exige du professeur qu’il anime, organise, sollicite afin de permettre aux apprenants de se confronter, à l’intérieur de la classe, à des situations directement transposables qu’ils pourraient rencontrer avec des locuteurs natifs.

Studio oblige les professeurs à se familiariser avec une méthodologie qui privilégie une approche de la grammaire oralisée et en contexte. Cependant, dans les pays asiatiques, et bien que cela paraisse tout à fait paradoxal pour des locuteurs d’une langue de tradition orale comme le lao, les habitudes éducatives dans l’enseignement/apprentissage des langues étrangères privilégient encore souvent une méthode traditionnelle de type frontal, notamment au niveau de la grammaire, avec une approche généralement très explicite et structurale. Le manuel Studio apparaît donc difficile à exploiter aussi bien pour les professeurs que pour les apprenants peu habitués à de telles pratiques communicatives. Il faut savoir que les enseignants procèdent de manière souvent assez académique et ont tendance à suivre à la lettre le programme proposé. Le manuel présente donc des insuffisances au niveau de l’écrit puisqu’il n’offre que très peu d’activités de compréhension écrite et surtout de production écrite, activités qui sont indispensables, même en début d’apprentissage. Enfin si l’on veut que cet enseignement puisse déboucher sur la préparation d’un mémoire en français ou une éventuelle poursuite d’études dans un master francophone, il est nécessaire de développer les compétences écrites des étudiants.

Par ailleurs, comme nous l’avons dit plus haut le peu de référence au monde asiatique et donc « l’éloignement » culturel du manuel d’avec la réalité laotienne ne facilite pas les apprentissages.

Hypothèses relatives à la qualité / aux méthodes d’enseignement

H2 : Un certain nombre d’enseignants, malgré les nombreuses formations méthodologiques suivies visant à diversifier les pratiques, continuent à enseigner selon des méthodes purement traditionnelles.

Les enseignants ont bénéficié de très nombreuses formations organisées par l’AUF entre 1997 et 2009 avec la présence de spécialistes des domaines en question.

Universités ayant bénéficié de formation AUF Droit Eco. – Gestion Génie civil Génie électrique Médecine Agronomie Faculté des lettres+ FPMP Sciences de l’éducation TOTAL
Total de formations diverses 40 7 34 15 49 2 49 6 215
Total de formation de français 23 4 20 3 19 2 39 6 110

Or il semblerait que ces formations n’aient pas un impact notable sur les pratiques d’un certain nombre d’enseignants. Il nous a donc semblé intéressant d’interroger directement les étudiants sur la façon dont ils perçoivent l’enseignement dont ils bénéficient au sein des Filières Universitaires Francophones FUF afin d’avoir une idée des pratiques réelles des enseignants.

Hypothèses relatives aux différences de motivations, d’attentes et de besoins entre les étudiants issus de classes bilingues et les étudiants non issus de classes bilingues

H3 : Les étudiants issus de classes bilingues ne choisissent pas d’étudier et d’intégrer une FUF pour les mêmes raisons que les étudiants non issus de classes bilingues.

Les étudiants issus de classes bilingues ont à leur arrivée dans les Filières Universitaires Francophones FUF neuf ans de français derrière eux. Bien que leur niveau et leur progression ne soient pas forcément très élevés, ils ont toutefois acquis un certain nombre de bases : les familles qui ont fait le choix d’inscrire leurs enfants dans les classes bilingues appartiennent vraisemblablement à des milieux relativement aisés qui ont un intérêt, un lien avec le français ou qui du moins souhaitent que leurs enfants aient une bonne éducation scolaire, et cette bonne éducation passerait dans leur esprit par l’apprentissage poussé d’une langue étrangère. Ces étudiants pourraient donc avoir intégré les Filières Universitaires Francophones FUF avec des motivations, des objectifs et des ambitions assez différentes, que ceux des étudiants non issus de classes bilingues. C’est ce que l’enquête va nous permettre de confirmer ou d’infirmer. Selon le cas, la réponse apportée par l’institution pourrait être diversifiée.

Lire le mémoire complet ==> (Orienter les filières universitaires francophones à partir des motivations, attentes et besoins des étudiants)
(une étude de cas à Vientiane, Laos)
Mémoire présenté pour l’obtention du Master 2 professionnel parcours 3
Université Paris III – Sorbonne Nouvelle – Ingénierie de formation pour les enseignements de français langue étrangère et des langues