Evaluation de la période d’études à l’étranger (Erasmus, France)

By 26 March 2013

4.1.3 Evaluation de la période d’études à l’étranger

Notre travail d’observation, d’entretiens et de lecture analytique des récits des rapports de fin de séjour, nous permet de dégager des différences notables entre pays, quant à l’évaluation des étudiants Erasmus dans les trois pays pris pour l’enquête. Il existe une assez grande mansuétude ou indulgence en ce qui concerne le contrôle des connaissances des Erasmus dans de nombreuses universités anglo-saxonnes. Plusieurs étudiants dont, Nicolas et Marie, évoquent ainsi l’indulgence et la disponibilité des professeurs envers eux, mais aussi bien souvent envers leurs homologues autochtones :

« […]Il fallait que je m’arrange en fait avec les profs là-bas, leur expliquer que faire des disserts de 3000 mots, bon, c’est difficile même si ce n’est pas énorme, par rapport à ce que l’on nous demande en France. Pour un français, c’est difficile, ça va me prendre deux mois, alors que pour les anglais ça va prendre 15 jours. Donc, il a fallu que je m’arrange un peu, qu’ils me fassent des extensions… Pour me permettre de les rendre plus tard. Sinon, ils ont été très à l’écoute et tout. Le coordinateur anglais, Monsieur B., adorable quoi ! toujours là pour te recevoir, pas de problème ! »
Nicolas, 23 ans

« – Tu as dû passer tous les examens comme les étudiants anglais.
Ben, en fait les cours de langues vivantes par exemple, d’anglais, c’était des cours thèmes, versions français/anglais, donc là, on faisait comme les autres… Après en fait, pour chaque cours, j’ai rendu une dissertation, un devoir donc, ce n’était pas sous la forme d’examens… Les étudiants anglais, ont dû passer des examens par contre. Il y en avait, selon les matières, qui avaient des écrits oui. C’était quand même plus facile de passer une licence de Lettres modernes en Irlande qu’en France en fait. »
Marie, 23 ans

Par contre, les étudiants britanniques expriment plutôt la sévérité des professeurs et la rigidité du système d’évaluation des universités et écoles d’ingénieurs français notamment. Comme les étudiants italiens, ils remarquent aussi souvent les longues heures de cours et le peu d’interactivité, voire un rapport hiérarchique fort entre étudiants et professeurs. C’est un modèle universitaire qu’ils comparent quelquefois à l’enseignement secondaire de leur pays, comme Polly:

« […]Et à propos de tes études en France?

Hum, très intensif en matière d’heures, beaucoup d’heures de cours, beaucoup plus que ce que j’ai eu en Angleterre. J’ai trouvé, que c’était une façon très différente d’apprendre. C’était presque comme l’école. La relation entre les professeurs et les étudiants, c’est plutôt professeur/élève, tu sais le prof au dessus de l’élève. Hum.. alors qu’ici c’est plutôt plus égal entre étudiants et professeurs, pas toujours (rire) en particulier avec certains des anciens professeurs. Et, hum.. Ils ont un système de TD, qui est plus intensif que le notre.

As-tu tout réussi ?

Il y a un examen que je n’ai pas réussi, mais ce n’était qu’un seul.

Ça n’a pas été un problème ici ?

Non, hum.. je pense, je pense que c’est rare que les étudiants réussissent tous les examens, parce que les règles Erasmus sont différentes suivant les pays. Parce que j’ai parlé avec beaucoup d’étudiants espagnols et ils allaient passer leurs examens en Espagne en fonction du savoir qu’ils avaient acquis pendant qu’ils étaient en France. Donc, ils devaient les passer dans leur langue, alors que moi je devais les passer en France, en français, donc ça rend les choses plus dures. Et le seul examen que j’ai raté, je l’ai de toute façon eu selon les « standards » anglais, parce que la note de passage est plus haute en France. […] Mais la note qu’ils te donnent à la fin de l’année se base sur les notes d’examens, et on doit aussi écrire un long rapport sur l’année […] Ils ont tes notes depuis une semaine et ils lisent à travers elles et ils te posent des questions techniques sur ce que tu as appris ».
Polly, 21 ans52

Bien souvent ce n’est pas seulement pour justifier d’un échec à une partie des examens que les étudiants Erasmus critiquent les modalités de transmission et d’évaluation des savoirs. C’est parce qu’il s’agit bien là du cœur de leur expérience étudiante. Ces difficultés n’informent-elles pas aussi d’une différence d’attente et de considération des étudiants Erasmus, suivant les pays ? Parmi la population interrogée, les cas d’échec aux examens sont rares dans des établissements d’enseignement de pays anglophones, au contraire des universités italiennes ou françaises, où quelques cas peuvent être observés. Est-ce le fait de la massification des systèmes qui rend le traitement individuel des cas impossible, ou d’effets d’attente des professeurs envers les étudiants Erasmus qui divergent selon les pays ? Cela peut être aussi un agencement de ces facteurs qui en appelle d’autres. Quoi qu’il en soit ce sont bien ici les différences relatives au pôle sélectif des systèmes d’enseignement supérieur de ces pays qui influent au moins directement sur l’expérience scolaire des étudiants Erasmus.

52 “And How did you find the study in France?
Err, very hour intensive, lots and lots of contact hours, much more than I have had in England. [..]I found it a different way of learning. It was almost like a school. The relationship between the lecturers and the students is much more teacher pupil, you know the teacher above the pupil. Erm, whereas here it is a little bit more equal between the student and the lecturers, not always, (laugh) especially with some of the older lecturers. And erm, they have a system of Travaux Dirigés, problem classes, which is much more intensive than ours […] Did you pass everything?
One exam I didn’t pass, but that’s only one.
It wasn’t a problem for here?
No, erm, I think, I think it’s rare that people pass all the exams because the ERASUMS rules are different in different countries. Because I was talking a lot of the Spanish students, and they were taking exams back in Spain on the knowledge that they learnt whilst in France. So they were taking them in there own language, whereas I had to take them in France, in the French Language, so it made it a lot harder for me. And the only Exam I failed, I still passed by english standards, because the pass mark is higher in France. […] but the mark they give you at the end of the year is based on the examination marks, and we have to write a long report on the year […] They have your notes for a week and they read through them and they give you technical questions on everything you learnt.”

Vassiliki Papatsiba, dans sa thèse53, n’a opéré aucune distinction entre les pays, les établissements d’accueil54, les disciplines et les niveaux d’études. Pourtant elle écrit : à l’étranger « les cours semblent s’organiser autour d’échanges oraux entre enseignants et étudiants » ou encore que « les distances semblent se réduire, l’enseignant paraît moins abrité derrière le temple de son savoir, l’étudiant se sent plus responsable et la séance du cours évolue dans une ambiance qui semble, aux yeux des étudiants, être une co- construction et une recherche commune du savoir »55. Peut-on vraiment ne pas s’intéresser aux lieux de départ et d’arrivée, à la diversité des systèmes éducatifs européens pour traiter de cette question ?

Il est vrai que les étudiants relèvent fréquemment les différences dans le contenu, le découpage et l’organisation en niveau d’études, des enseignements dans le pays d’accueil. Mais à tous ces niveaux s’observent de profondes dissemblances dans les discours (d’étudiants au même niveau d’études et dans la même discipline), suivant le pays d’accueil et d’origine. Nous avons ainsi observé ces divergences à travers plusieurs indicateurs. Tout d’abord le nombre d’examens passés lors du séjour par les étudiants Erasmus sortants dans les trois universités étudiées, va encore une fois à l’encontre des généralisations et de l’image romantique d’un étudiant Erasmus uniquement mû par le désir de découverte de soi-même et des autres. Comme le montre le tableau suivant, 87.7% des étudiants provençaux, 83.5% des Turinois et 82.8% des Bristoliens, ont déclaré avoir passé plus de trois examens et rendu des dossiers. Ensuite, si nous nous se penchons sur les types d’examens passés, (oraux, écrits, dissertations, réponses à des questions sur une partie seulement des cours etc.) une grande variabilité se fait jour. Croiser la variable type d’examen avec le pays d’accueil, permet de distinguer certains pays, comme l’Italie, où une grande partie des examens sont oraux (pour les natifs également), d’autres comme la France, où la majorité des évaluations se fait par écrit (cf. tableau 46).

53 PAPATSIBA (V), Le séjour d’études à l’étranger : formation, expérience. Analyse des rapports d’étudiants français ayant bénéficié du programme Erasmus. Thèse de Sciences de l’éducation soutenue le 20 décembre 2001 à l’Université Paris 10, sous la direction de Jacky BEILLEROT
54 Les établissements fréquentés par les 80 étudiants qui ont rempli ces rapports étaient « des universités, des Grandes Ecoles et des Instituts Universitaires Technologiques. On y trouve aussi bien des disciplines littéraires que des disciplines scientifiques », nous dit-elle à la page 77. Elle nous informe également que 11 pays de l’Union Européenne ont constitué la terre d’accueil pour ce séjour temporaire de 5 à 9 mois des étudiants Erasmus. Et dans les 80 rapports retenus, une majorité d’étudiants a effectué un séjour d’études en Angleterre.
55 Op. Cit. Papatsiba (V), De la page 214 à 219

Tableau 45 : Répartition des étudiants Erasmus sortants des Universités de Provence, de Turin et de Bristol selon le nombre des examens passés à l’étranger -en 2004-2005- (en pourcentage)

Aucun

UP

1,3

UT

3,1

UB

11,0

ENSEMBLE

4,2

De 1 à 2

11,0

13,4

6,1

10,7

3 à 5

44,2

52,0

30,4

43,8

Plus de 5

39,6

29,1

52,4

38,8

Dossiers à rendre

3,9

2,4

0

2,5

TOTAL

100

100

100

100

(N)

(155)

(127)

(82)

(364)

= 30,6 p < 0, 001
Le tableau se lit ainsi : 1,3% des étudiants sortants de l’Université de Provence en 2004-2005, n’ont passé aucun examen pendant leur séjour Erasmus.

Tableau 46 : Répartition des étudiants Erasmus sortants de l’UP, l’UT et l’UB selon les types d’examens passés à l’étranger -en 2004-2005- (en pourcentage)

Pas d’examen

UP

1,3

UT

5,6

UB

11,0

ENSEMBLE

5,0

Uniquement des oraux

1,9

3,3

0

2,4

Uniquement des écrits

29,4

38,4

42,7

35,6

Majorité d’oraux

9,1

14,4

12,2

11,7

Majorité d’écrits

49,0

31,2

23,2

36,9

Autant d’oraux que d’écrits

7,8

10,4

8,5

8,9

TOTAL

100

100

100

100

(N)

(153)

(125)

(82)

(360)

= 30,6 p < 0, 001Le tableau se lit ainsi : 3,3% des étudiants sortants de l’Université de Provence en 2004-2005, ont passé uniquement des oraux lors de leur séjour Erasmus.

Enfin, le sentiment des étudiants quant à l’indulgence ou à la sévérité des professeurs varie, là aussi, d’un établissement d’appartenance à l’autre. Les Bristoliens sont beaucoup plus nombreux à avoir ressenti une sévérité d’une partie des professeurs, alors que les Turinois relatent à plus de 80% un traitement égal à leur encontre. Les étudiants provençaux sont les plus nombreux à avoir évoqué l’indulgence (cf. tableau 47). Mais rappelons que la composition des échantillons (par pays d’accueil et disciplines) pourrait expliquer une partie de ces différences, puisque le pourcentage de ceux ayant effectué un séjour au Royaume-Uni dans l’échantillon français et de ceux s’étant dirigés vers l’Espagne dans l’échantillon italien est d’environ 40%. De même plus de 50% des Bristoliens de l’échantillon avaient effectué leur séjour en France, dont une partie non négligeable en écoles d’ingénieurs, en 2004-2005. Ainsi ce sont bel et bien les systèmes d’enseignement supérieur avec leur degré variable de compétition interne et de massification qui rendent plus ou moins possible le traitement individuel des cas. Ceci couplé avec des différences d’attente de la part des professeurs quant à la valeur ajoutée disciplinaire présupposée des enseignements à l’étranger. Des attentes qui rejaillissent autant sur les comportements des étudiants Erasmus sortants, que sur ceux entrants dans les universités d’accueil.

Tableau 47 : Sentiments quant à l’évaluation des connaissances par les étudiants Erasmus sortants de l’UP, l’UT et l’UB à l’étranger -en 2004-2005- (en pourcentage)

UP UT UB ENSEMBLE

*Indulgence en raison

du niveau de langue

18,9

6,4

12,2

12,9

*Pas d’indulgence, ni de

sévérité, traitement égal

61,5

83,3

29,3

61,8

*Indulgence d’une partie

des profs seulement

16,2

0

25,6

12,6

*Sévérité en général

1,3

3,2

19,5

6,2

*Autres/Ne sais pas

2,0

7,2

13,4

6,5

TOTAL

100

100

100

100

(N)

(148)

(126)

(82)

(356)

= 101,9 p < 0, 001
Le tableau se lit ainsi : 18,9% des étudiants sortants de l’Université de Provence en 2004-2005, ont déclaré que les professeurs ont été indulgents à l’étranger en raison de leur niveau de langue.
Source : enquête par questionnaire

Qu’en est-il finalement de la réussite à ces examens ? D’après les grandes enquêtes évaluatives du programme Erasmus citées précédemment56, la grande majorité des étudiants Erasmus partis faire un séjour d’études à l’étranger valident leurs unités d’enseignement, ce qui contraste avec les taux d’échecs importants des premiers cycles universitaires en France et les abandons nombreux en Italie. Mais il est assez difficile de calculer et de comparer des taux de réussite, étant donnée la variabilité des niveaux, des projets d’études à l’étranger, des seuils de passage et des mentions suivant les pays57. Quel dénominateur commun prendre pour évaluer la “réussite” scolaire? Tous les étudiants Erasmus ne passent pas d’examens (il peut s’agir par exemple de travaux de recherche). De plus, même s’ils en passent, leur nombre et les résultats obtenus n’ont pas la même signification du nord au sud de l’Europe. Néanmoins, le fait que les étudiants Erasmus restent beaucoup sur les lieux d’études et adhèrent souvent à des associations étudiantes, pour pallier l’absence des rapports familiaux (en présence) est un indicateur qui mérite d’être relevé. Les contacts sont également plus fréquents avec le personnel de l’université d’accueil. L’université semble donc être un noyau sans frontières hermétiques, mais qui reste le lieu central de l’expérience des étudiants Erasmus, par le temps qu’ils y passent, par la manière dont ils l’investissent, dont ils la scrutent et l’observent. Un noyau sans frontières, car le séjour Erasmus est aussi investi d’autres désirs, notamment celui du voyage et de la découverte. Comment ces aspects interagissent-ils avec l’expérience scolaire sous l’emprise de la sélection ?

56 MAIWORM (F), TEICHLER (U), Study Aboard and Early Carer. Experiences of Former Erasmus students, Erasmus Monograph n°21, Jessica kingsley Publishers ltd, UK, 1996
MAIWORM (F), TEICHLER (U), The Erasmus Experience, Major Findings of The ERASMUS Evaluation Research Project, European Communities, 1997
JALLADE (JP) GORDON (J) LEBEAU (N), Student mobility within the European Union : A statistical analysis, rapport publié par la Commission Européenne, European Institute of Education And Social Policy, mai 1996
57 Voici par exemple les mentions que l’on trouve dans les universités italiennes : 1=Sufficiente, 2= Discreto, 3= Buono, 4= ottimo, Et dans les universités britanniques 1= Pass, 2= 3rd, 3= 2:2, 4= 2:1, 5= 1st

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN