Etudiants Erasmus, visites dépendantes de ressources économiques

By 26 March 2013

4.2.1 Des visites dépendantes de ressources économiques et temporelles

Les étudiants Erasmus de milieu favorisé ponctuent assez tôt leur séjour de voyages, durant les week-ends notamment, tandis que ceux d’origine modeste décident plutôt à l’issue de leur séjour de rester pour travailler et voyager. Les déplacements dans leur quantité, mais surtout dans leurs formes, sont ainsi étroitement liés aux ressources possédées par les étudiants, qu’elles soient économiques, en première instance, mais aussi sociales et migratoires, en dernière instance. Loïc, de milieu modeste, explique n’avoir pas pu voyager autant qu’il l’aurait voulu, d’où sa décision de demeurer à Brighton durant les vacances estivales :

« Je suis parti en Ecosse et ça c’était à la fin du mois d’août.. Sinon, j’ai vu aussi Londres, parce qu’on n’était pas loin de Londres, on était à une heure de Londres et c’est tout. Pas plus parce qu’on n’avait pas de moyens de locomotion, on était tous venus en train ou en avion. J’ai pas vraiment visité autant que j’aurais voulu, à part l’Ecosse et Londres. Mais Brighton, je l’ai vu en long, en large et en travers, c’est assez grand quand même on a beaucoup marché, alors ça va… je connais bien maintenant… »
Loïc, 21 ans

61 “When I stay in England for too long I miss France and want to go back because I love being there, but then when I’m in France I miss all the things about England that you just can’t get in France, especially food.”
/>62 “La Spagna come paese mi affascinava. Gli stili di vita, nel mangiare, il cibo, in realtà è un po’ pesante il cibo e non è buono come quello italiano, pero mi sono adeguata”
63 « Mangiavamo spesso cucina italiana perché cucinavo sempre io e l’altro ragazzo, perché la ragazza francese non sapeva fare assolutamente niente, néanche il cafè e la ragazza americana faceva della roba americana che non piaceva a nessuno. La sera, ci telefonavamo, “vieni alle 10 mi raccomando”, era un po’ come una famiglia alle fine, come se fosse la mamma che chiama il figlio, a ora di cena “vieni a casa”, comunque, poi dopo si era formato un rapporto di quel tipo li.. […] noi abbiamo un po’ trasportato il nostro modo di fare diciamo”.

Contrairement à l’image d’une élite culturellement échangeable, l’accès et la diversité des voyages pour ces étudiants n’est pas non plus incompatible avec l’enracinement dans leur propre culture. Ce n’est pas la négation des références nationales, mais au contraire l’accumulation de plusieurs compétences, qui sera valorisée chez les étudiants Erasmus. A la « classe laborieuse » dans le cas de « l’immigration », une critique souvent acerbe de l’union entre co-nationaux, de l’utilisation de sa langue natale, de l’importation dans le pays d’accueil de ses propres rythmes et habitudes alimentaires, aux étudiants en mobilité et aux cadres internationaux de la mondialisation, une absence totale de réflexion à ce sujet. Pourtant les étudiants Erasmus, du fait de leur statut d’étrangers, passent par des phases et comportements relativement similaires à ceux des immigrés de tous milieux. Mais comme étudiants et Européens de catégories sociales privilégiées, ils auront un accès et une disposition au voyage supérieurs. On peut alors se demander, du fait de l’indulgence et de la liberté de mouvements dont ils jouissent, si l’expérience à l’étranger s’accompagnera de ces réelles « richesse » et « ouverture » tant proclamées.

Peut-on alors parler pour les étudiants Erasmus de « voyageurs sur-modernes » qui possèdent une identité nomade, évoluant avec une activité touristique intense, comme le suggère Fred Dervin64? Bien que dans nos entretiens d’enquête, le registre, la catégorie touristique, constituent une part non négligeable des énoncés, nous ne pouvons occulter que des différences demeurent, en fonction des appartenances géographiques et sociales. Beaucoup d’étudiants Erasmus semblent rester des observateurs à la recherche d’une expérience esthétique. Les adjectifs, ponctués des repères géographiques et historiques sur l’environnement culturel, qualifiés en linguistique d’axiologiques, comme « grand », « riche », « magnifique », « beau », « agréable », permettent à l’étudiant de rendre compte de son vécu. L’expérience touristique est souvent racontée et écrite sur le modèle des guides, qui transforment la dimension diachronique en image presque immobile de la culture. Nous rejoindrons Vassiliki Papatsiba65, lorsqu’elle explique que les étudiants semblent exagérer leurs acquis culturels, car leur perception de la notion polysémique de culture est souvent naïve. A la satisfaction presque unanime sur les ressources culturelles du pays d’accueil, s’oppose la légèreté des réflexions sur sa situation sociale, mais surtout politique.

64 Selon les termes employés par Fred Dervin dans sa communication « Mascarades estudiantines finlandaises dans le sud de la France » aux 2ème rencontres Jeunes et Sociétés en Europe et autour de la Méditerranée, Jeunes/ Mobilités/frontières, Marseille, lundi 24 octobre 2005

L’expérience touristique dans sa forme, autant que dans son intensité, est aussi très variable suivant le passé migratoire des étudiants Erasmus et leurs aspirations préalables aux séjours. Au vécu des étudiants partis pour échapper à une insertion professionnelle difficile dans leur pays d’origine, s’oppose l’expérience de ceux dont l’enjeu du séjour se situe ailleurs (retour sur les lieux de la mémoire familiale ou année détachée des pressions et de la compétition scolaire, etc.). L’intensité des voyages fluctue aussi au gré des ressources économiques et temporelles des étudiants, variables selon les nationalités et les disciplines d’études. Suivant la mobilité interne et le niveau de développement économique des pays participant au programme, les étudiants Erasmus n’ont pas la même expérience touristique. Contrairement à la fréquence et à la variété des voyages des étudiants bristoliens, les étudiants turinois par exemple semblent s’être déplacés relativement moins et surtout moins loin. Les nombreuses sorties le soir les ont parfois assignés à demeure dans leur ville d’accueil. Le budget alloué au loisir est variable selon les origines sociales et géographiques des étudiants. Dans les extraits d’entretiens ci-dessous, Sara, Turinoise, évoque un investissement dans les études, qui a réduit son activité touristique. Luca parle d’un budget restreint qui l’a obligé à donner la priorité aux sorties dans la ville d’accueil, éliminant par là-même les possibilités de voyages :

“Tu as voyagé donc…
Oui, oui, j’ai voyagé, pas énormement en vérité, parce que c’était toujours difficile d’avoir vraiment des moments libres pour aller se balader, mais je suis allée, il me semble au moins 3 fois à Madrid et puis, voir des endroits autour de Madrid. Et puis des balades plus courtes, genre un jour comme ça, aux alentours de Barcelone et voilà. En fait, l’Espagne est beaucoup, beaucoup plus grande, c’est pour ça que ça m’a plu, mais c’était vraiment difficile. Puis, aussi il valait mieux me fatiguer un peu plus à étudier, c’est pour ça que j’ai passé plus de temps sur des livres, pour préparer les examens”
Sara, 25 ans66

65 PAPATSIBA (V), op. cit. p.100
66 “Hai viaggiato quindi…

Si, si, ho viaggiato, non tantissimo in realtà, perché era sempre difficile avere proprio dei momenti vuoti per andare in giro, però sono stata, mi sembra almeno 3 volte a Madrid e poi, a vedere anche delle zone intorno a Madrid. E poi delle gite anche più brevi tipo un giorno cosi, nella zona intorno a Barcellona e basta. La Spagna è molto, molto più grande, per cui mi è spiaciuto, però era proprio difficile. Poi io.. un po’ mi sembrava meglio di affaticarmi di più a studiare, per cui ho passato più tempo sui libri, magari per preparare esami…

« Le problème, c’était l’argent, en Italie, plus ou moins, avec l’argent je réussissais… La vie en Espagne coûtait moins, c’est vrai, en comparaison avec l’Italie, mais je dépensais beaucoup d’argent la semaine, parce qu’on sortait beaucoup, ici je ne sors pas tous les soirs, je ne suis pas dehors tous les soirs. Alors, j’ai appris ça, à faire des économies quand j’achète, quand je fais les courses, je regarde les prix, avant je ne le faisais pas »
Luca, 23 ans67

Notre enquête par questionnaire nous permet de quantifier et de relever la significativité des différences d’intensité des voyages, en fonction de l’origine géographique et disciplinaire des étudiants Erasmus. A l’université de Provence, où les étudiants Erasmus d’origine sociale modeste sont les plus nombreux et où il y a peu de cursus scientifiques, d’ingénierie et de gestion, les étudiants qui évoquent plus de trois voyages dans différentes régions du pays d’accueil sont nettement moins nombreux qu’à l’université de Turin et surtout qu’à l’université de Bristol (cf. tableau 48 suivant). Les provençaux sont 2,6% à avoir visité plus de deux autres pays voisins lors de leur séjour, alors qu’ils sont plus de 15% chez les bristoliens.

Tableau 48 : Réparation des étudiants sortants de l’UP, d’UT et l’UB selon le nombre et le type de voyages effectués durant le séjour Erasmus
Réparation des étudiants sortants de l’UP, d’UT et l’UB selon le nombre et le type de voyages effectués durant le séjour Erasmus

67 Il problema erano i soldi, in Italia, più o meno con i soldi riuscivo… La vita in Spagna, costava meno, vero, rispetto all’Italia, però spendevamo un sacco di soldi alla settimana, perché si usciva tanto, in Spagna lì, si usciva tutte le sere, qua non esco tutte le sere, non sono fuori tutte le sere. Allora, ho imparato questa cosa, a fare molta economia quando compro, quando faccio la spesa guardo i prezzi, prima non lo facevo mai.”

Il existe également une corrélation statistique avérée entre un nombre de visites relativement modeste et le fait d’être boursier sur critères sociaux. Ainsi les boursiers sont surreprésentés parmi les étudiants Erasmus n’ayant pas effectué de voyage au delà des frontières du pays d’accueil. Parmi ceux qui ont eu une expérience de mobilité internationale moindre, l’intensité des visites intra-nationales, peux être corrélée positivement à la fois avec le fait d’être « non-boursiers» et avec l’aide financière provenant des parents. Mais les différences de ressources économiques ne sont pas les seules à diviser la population Erasmus en ce qui concerne la quantité, mais surtout la qualité des voyages. Il faut également prendre en compte le critère temporel. Selon les disciplines, les établissements d’accueil, les projets et la durée du séjour, le temps que les étudiants peuvent consacrer aux voyages varie. Comme dans l’exercice d’un travail rémunéré, les divergences de « confort», de « qualité », de pénibilité sont bien plus discriminantes. Les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures sont aussi souvent ceux appartenant à des disciplines dont la charge de cours et de travail nécessite parfois assignation à résidence. D’où la non-significativité de la corrélation entre origine sociale et fréquence des voyages. Une intensité variable peut être également imputable à la durée variable des séjours, de 4 à 9 mois dans nos échantillons.

Quelles que soient les différences de quantité et de qualité au niveau des déplacements entre les étudiants Erasmus, nous pourrions penser que ces voyages constituent, pour l’ensemble, un moyen de sortir du milieu universitaire et étudiant. Mais qu’en est-il vraiment ? S’intéresser au statut social des compagnons de voyage des étudiants Erasmus, nous permet de constater que les déplacements se font principalement avec des co- nationaux ou d’autres étudiants étrangers. Moins de 20% des étudiants interrogés disent avoir visité des lieux avec des étudiants du pays d’accueil. Les voyages en compagnie de personnes extérieures au monde étudiant sont les plus rares. Aucun étudiant bristolien n’a fait de séjour avec une personne dépourvue du statut d’étudiant, contre 2,4% des turinois et 6,5% des étudiants Erasmus de l’université de Provence. Voici ce qui ressort du croisement combinant les modalités de la variable « visites en compagnie de»68 dans le pays d’accueil. Les trois premières modalités suivantes regroupent les deux tiers des voyages effectués :

UP UT UB
Voyages entre étudiants étrangers 14% 29% 27%
Voyages entre co-nationaux 34% 25% 25%
Voyages entre co-nationaux et Erasmus 18% 29% 21%
Autres combinaisons 34% 17% 27%

TOTAL 100% 100% 100%

68 Cette variable avait quatre modalités: Visites avec des étudiants co-nationaux, visites avec des étudiants étrangers, visites avec des étudiants du pays d’accueil et visites avec des « non étudiants ».

En outre, dans les divers déplacements qui accompagnent le séjour Erasmus, il n’y a, à notre sens, ni de modèle monolithique du territoire identitaire, ni de modèle a-spatial d’individus désagrégés, agités de mouvements multiformes perpétuels, mais une circulation de plus en plus intense chez les étudiants Erasmus et un mouvement vers la constitution de territoires circulatoires plus nombreux pour reprendre les termes employés par Alain Tarrius69. L’espace de vie des étudiants s’élargit, car ils désirent découvrir le pays d’accueil et ils le connaîtront « esthétiquement » pour la plupart, mieux que la majorité des citoyens du lieu. Pourtant la connaissance de la société d’accueil est souvent décrite dans sa seule dimension touristique. Les voyages comme les sorties se font la plupart du temps entre étudiants Erasmus. L’organisation des déplacements des Erasmus est, elle aussi, parfois institutionnalisée, émanant d’associations ou de groupements dont le but n’est pas toujours non-lucratif, bien au contraire. Pourquoi alors introduire la notion d’élargissement ? Parce que les étudiants n’ont jamais vraiment quitté leur espace d’origine. Leur séjour à l’étranger est un supplément qui étend leur espace relationnel, donc leur espace de vie, de circulation (au sens large du terme).

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN