Erasmus : Un outil de distinction dans une université massifiée

By 26 March 2013

2.2 Erasmus : Un outil de distinction dans une université massifiée

Les données que nous avons mises au jour semblent aller dans le sens d’une inégalité de réussite scolaire et sociale grandissante entre les groupes à l’université, par une diversification croissante des parcours. Erasmus serait-il alors un outil de distinction investi des mêmes espoirs par tous les étudiants Erasmus européens, indépendamment de leurs appartenances géographiques et sociales? Pour répondre à cette question et pour prendre réellement la mesure des prédispositions à la mobilité, ces éclairages statistiques doivent être complétés par une analyse des motivations, des aspirations et du passé migratoire que les étudiants expriment. Car les discours des étudiants nous informent, qu’au-delà du désir affiché de « vivre à l’étranger pendant une période assez longue », des stratégies de distinction sont bien à l’œuvre. Ainsi nous allons voir qu’à parents stratèges, enfants garants de la continuité.

2.2.1 Des étudiants plus stratèges et studieux que bohèmes

De profondes différences de stratégies étudiantes se dessinent, entre les pays, les disciplines et les destinations choisies. Alors que l’étudiant Erasmus français semble vouloir se distinguer dans une université massifiée, l’étudiant Erasmus anglais envisage cette expérience davantage comme un voyage initiatique, à l’instar de celui qui a donné son nom au programme, Erasme de Rotterdam. Quant à l’étudiant Erasmus italien, son objectif consiste, le plus souvent lorsqu’il s’oriente vers le nord, à échapper à une insertion professionnelle difficile. Ces idéaux-types ne sont ici qu’indicatifs. Ils traduisent la diversité culturelle des usages sociaux de ce dispositif, leurs variations selon les contextes institutionnels, politiques et économiques des pays d’appartenance. Mais au sein même de ces contextes nationaux, la dualité ou la pluralité des systèmes et les divergences entre les filières et les origines sociales des étudiants ne doivent pas être non plus occultées. Nous allons donc tenter de discerner ce qu’il y a de commun et ce qui différencie la population des étudiants Erasmus.

Qu’est-ce qui a incité les étudiants Erasmus à opter pour ce programme d’échange ? L’apprentissage d’une langue étrangère constitue la raison principale évoquée, que ce soit en terme de préparation à une formation, à un emploi qui requiert un certain niveau en langue ou plus simplement pour rendre son « CV » plus attractif. L’idée que les études à l’étranger augmentent les chances d’entrer dans des filières sélectives est très souvent présente. Pour un grand nombre d’étudiants français et italiens interrogés, le désir de mobilité est souvent directement associé à la construction de projets académiques ou professionnels ambitieux et quelquefois bien arrêtés. Dans leurs discours, au-delà du désir affiché de vivre à l’étranger, se dessinent par conséquent des stratégies distinctives et promotionnelles. L’image de grandeur et de prestige, associée aux institutions étrangères de formation supérieure, représente à ce titre un des facteurs jugés importants, comme le souligne Alex, étudiant français et Anna, étudiante italienne:

« […] ça doit aider forcément, scolairement et sur le CV évidemment c’est marqué ! « Ah, vous avez passé un an en Grande-Bretagne ! » on nous dit souvent dans les entretiens. Puisque [les Anglais] sont en avance sur nous, c’est même un prestige. Ca doit forcement aider, mais ce n’est pas la raison principale de mon départ. ‘fin si, ‘fin… Quand on vous vante les qualités d’Erasmus, on vous dit forcément, allez-y et puis après sur votre CV, au lieu de dire que vous avez fait trois ans à Marseille, vous avez fait deux ans à Marseille puis une année en Grande-Bretagne, ça la fout toujours mieux, quelles que soient les notes, ça la fout toujours mieux que de dire « vous avez passé trois ans à Marseille ». Ca veut dire que vous êtes capable de bouger, d’avoir des initiatives et puis c’est vrai de toute façon ! »
Alex, 22 ans.

[…] Avant tout, parce que… simplement, le critère pour choisir l’Erasmus était de trouver un pays dans lequel la physique est valorisée, réputée et étant données les possibilités que nous avions, il y avait la Suisse, qu’en effet, j’ai mis comme seconde destination et l’Allemagne. Parce que par exemple l’Espagne, ils nous ont tous dit : vous pouvez y aller pour vous divertir, puis vous rentrez et nous, on ne vous reconnaitra pas les crédits.
Anna, 23 ans148

Deux grandes catégories peuvent être créées, lorsque nous nous s’intéressons aux autres raisons données au départ par les étudiants. L’une est constituée d’éléments répulsifs dans le pays d’origine (à l’université principalement) et l’autre d’éléments attractifs du pays d’accueil. Suivant les individus l’ordre d’importance de ces catégories peut varié : elles peuvent être mises sur le même plan ou l’une peut prendre le dessus sur l’autre. C’est ce qui est nommé communément :

Push logics : les logiques répulsives

Pull logics: les logiques attractives

148 […] Prima di tutto, perché… semplicemente il criterio per scegliere l’Erasmus era quello di trovare un paese in cui la fisica fosse valutata, reputata e rispetto alle possibilità che avevamo c’era la Svezia, che infatti ho messo come seconda destinazione e la Germania. Perché per esempio la Spagna, tutti ci hanno detto: potete andare a divertirvi, poi tornate e noi non vi riconosciamo i crediti.

Les logiques répulsives jouent une part décisive dans la décision de partir. Celles-ci sont de différents ordres et dépendent en partie des caractéristiques du système universitaire, qui maintient plus ou moins longtemps les individus dans la compétition jusqu’à des niveaux très avancés de l’enseignement supérieur. Dans les entretiens, certains étudiants évoquent souvent la forte sélection lors du passage d’un niveau universitaire à un autre, d’autres les conditions d’études. Se détourner un instant d’un système universitaire sélectif s’accompagne parfois d’une volonté de s’éloigner de sa famille, d’un certain environnement affectif, pour gagner une plus grande indépendance ou maturité ou pour fuir des problèmes familiaux ou conjugaux. Les filles évoquent plus souvent le côté « personnel », intime, de leur projet. Il est important de préciser cependant que les raisons relatives à la construction de la personnalité sont plus souvent le fait d’étudiantes souhaitant passer les concours de la fonction publique, alors que les filles dont les ambitions scolaires ou professionnelles sont plus importantes, notamment celles qui souhaitent faire de la recherche, donnent des motivations beaucoup plus académiques et détachées de leur individualité. Pour Claire, qui souhaite passer les concours de l’enseignement, il s’agissait avant tout « de souffler » :

« Je suis partie seule, parce que je voulais vraiment me retrouver seule, faire le point, essayer de me connaître un peu, évoluer… C’était un peu personnel en effet je crois comme projet[…].Au début, c’était vraiment pour partir, pour souffler. C’était un peu par rapport à ma famille aussi, mais je n’ai pas envie de m’étaler là-dessus. »

Claire, 20 ans

Les logiques attractives, quant à elles, interviennent aussi dans les motivations au départ chez les étudiants en mobilité institutionnalisée. S’ajoutent alors à la rhétorique associée aux prestiges de certaines formations et de certaines langues, des raisons d’ordre pratique et financières. Les bourses, ainsi que l’importance du statut Erasmus, qui facilitent l’installation résidentielle et réduisent les démarches administratives auprès des universités, ainsi que les frais qu’un séjour d’études hors programme d’échange engagent, sont appréciés. C’est ce que souligne Mevegni, étudiant étranger de l’université de Provence :

« La bourse Erasmus, on me l’a donnée et on me l’a reprise quand je suis rentré. Madame S. m’a dit que lorsqu’ils ont fait les comptes ils se sont rendu compte que je n’étais pas européen et ils nous ont dit qu’ils n’auraient pas dû nous la donner, donc, j’ai dû la rendre. Mais, à l’origine en fait, vu que l’on était parti sur le principe d’y aller et de tout financer, ça m’a quand même été très utile, parce que j’ai économisé tout ce qui était frais de scolarité. Donc, pour la bourse, je ne leur en veux absolument pas. Je leur suis déjà reconnaissant d’avoir accepté de me laisser partir. Ca nous est revenu cher, mais étant donné que c’était planifié… »

Mevegni, 22 ans

Après une enquête exploratoire par entretiens qui nous a permis d’établir des items, nous avons demandé (dans notre questionnaire) aux étudiants Erasmus, d’indiquer une raison principale à leur départ et autant de raisons secondaires qu’ils le souhaitaient. Les réponses varient ainsi d’une université à l’autre et d’une filière à l’autre. L’apprentissage langagier à « objectif déterminé » est de loin la raison principale la plus citée par les étudiants Erasmus, comme le montre le tableau 33 suivant. Lorsque ce n’est pas le cas, elle est la plupart du temps au moins mise au rang des raisons secondaires. En outre, le prestige de la discipline d’étude dans le pays d’accueil constitue pour environ 25% des étudiants français et 15% des étudiants italiens (mais pour moins de 5% des étudiants anglais) la raison principale du départ en Erasmus, pour l’entrée dans une formation particulière ou l’exercice d’un métier particulier.

Tableau 33 : Etudiants Erasmus ayant cité ‘l’apprentissage de la langue’ comme élément ayant influencé le départ selon l’université d’origine: 2004-2005 (en pourcentage)

« pour l’entrée dans

une formation particulière ou de l’exercice d’un métier particulier »

Université de

Provence

Université de

Turin

Université de

Bristol

ENSEMBLE
Raison principale 47,0 59,1 52,4 52,0
Raison secondaire 30,5 38,6 42,7 35,9
Ne constitue pas une

raison

22,5 2,3 4,9 12,1
Total 100

(N=151)

100

(N=98)

100

(N=80)

100

(N=329)

= 29,1 p < 0, 001

Source : enquête par questionnaire

Ce tableau se lit ainsi : 47% des étudiants Erasmus sortants de l’Université de Provence ont donné comme raison principale à leur départ : l’entrée dans une formation particulière ou l’exercice d’un métier particulier, en 2004-2005.

Le fait que le séjour soit obligatoire dans le cursus est annoncé comme raison principale chez 28,1% des étudiants Erasmus de l’Université de Bristol, alors que moins de 2% de ceux de l’Université de Provence se sont exprimés de la sorte. Il est important de souligner également qu’aucun étudiant Erasmus de l’Université de Turin, que se soit en raison principale ou secondaire n’a évoqué cet élément. Par contre « gagner en autonomie » est plus souvent cité par les étudiants italiens, constituant pour 18,1% d’entre eux une raison principale. Pour les étudiants français et également anglais dans une moins large mesure, ceci ne forme qu’une raison secondaire, comme le montre le tableau 34 suivant.

Tableau 34 : Etudiants Erasmus ayant cité ‘l’autonomie’ comme élément ayant influencé le départ selon l’université d’origine (en pourcentage)

« envie de gagner en

autonomie, se

« couper » de la famille »

Université de

Provence

Université de

Turin

Université de

Bristol

ENSEMBLE
Raison principale 8,4 18,1 0 9,1
Raison secondaire 58,0 54,3 31,7 50,5
Ne constitue pas une

raison

33,6 27,6 68,3 40,4
Total 100

(N=151)

100

(N=98)

100

(N=80)

100

(N=329)

= 16,9 p < 0, 005

Ce tableau se lit ainsi : 8,4% des étudiants Erasmus sortants de l’Université de Provence ont donné comme raison principale à leur départ : envie de gagner en autonomie, se couper de la famille, en 2004-2005

Source : enquête par questionnaire

Contrairement à l’image véhiculée par de nombreux media, la raison « année de détente ou sabbatique », n’a presque jamais été la raison principale donnée au départ des étudiants Erasmus et constitue une raison secondaire pour seulement 6,5% des étudiants français et 5,5% des étudiants italiens, mais pour 30,5% des étudiants anglais ! Par contre « rencontrer de nouvelles personnes » et « voyager, découvrir de nouveaux paysages » sont des facteurs influents, très souvent mis au rang des raisons secondaires (alternativement entre 70% et 85% selon les pays d’appartenance), mais constitue là aussi rarement une raison principale donnée. Ceci n’est pas surprenant au regard aux parcours universitaires antérieurs des étudiants Erasmus interrogés. Non seulement, comme déjà explicité, ces étudiants ont eu un parcours rapide et souvent brillant dans l’enseignement secondaire général, mais ils ont également fait preuve de discernement lors des bifurcations et des paliers d’orientation, grâce aux échanges réguliers avec des membres de leur famille et/ou de l’institution scolaire. Ils ont très souvent été suivis et soutenus par leur famille. Ainsi lors de l’orientation vers les études supérieures, les étudiants Erasmus disent avoir discuté plus fréquemment avec leurs parents que les étudiants « sédentaires », que ce soit lors du choix de l’établissement comme de la discipline. Presque 60% des étudiants Erasmus de Provence, plus de 80% de leur homologues Turinois et plus de 75% des Bristoliens ont dit avoir discuté « souvent » avec leurs parents de leur orientation post-baccalauréat. La différence est de 10 points de moins pour les étudiants interrogés de la population témoin, respectivement dans les trois universités.

Leurs échanges sont aussi plus fréquents avec d’autres types d’interlocuteurs, que ce soit au sein de l’institution scolaire (professeurs, conseillers d’orientation par exemple) ou à l’intérieur du groupe de pairs. En outre, les acteurs de l’institution scolaire seront d’autant plus sollicités, que l’origine sociale de l’étudiant est modeste. Selon les pays, la part de tel ou tel acteur dans la prise de décision de l’étudiant varie aussi quelque peu. Les étudiants anglais semblent se tourner davantage vers leurs professeurs que les étudiants français ; la différence s’accroit encore davantage avec les étudiants italiens. Ces derniers mobilisent beaucoup plus la famille élargie et les amis.

Cet intérêt de la part des familles est en général aussi corrélé avec une assiduité aux cours et aux travaux dirigés des étudiants Erasmus plus régulière que celle des étudiants sédentaires. Mais surtout, l’année précédant leur départ en Erasmus, plus de 80% des étudiants Erasmus interrogés estimaient avoir accompli plus de six heures hebdomadaires de travail universitaire à la maison, alors que parmi les sédentaires interrogés, ils étaient 49,4% à n’avoir effectué qu’entre 1 et 6 heures de travail personnel. Les différences d’implication laborieuse sont encore plus accentuées pour les étudiants Erasmus des universités de Provence et de Turin comme le montre le tableau 35 suivant. Plus de 10% des étudiants Erasmus provençaux et turinois estimaient avoir effectué plus de 20heures de travail personnel, contre 7,3% des bristoliens. De même, les écarts d’investissement studieux entre étudiants Erasmus et leurs homologues sédentaires semble plus importants au sud qu’au nord de l’Europe. A l’université de Turin, la majeure implication des étudiants Erasmus dans leurs études (mesurée par le nombre de cours suivis et d’examens passés annuellement) est évidente. Plus de 60% des non-Erasmus italiens ont déclaré avoir suivi moins de sept Unités d’Enseignement (corsi), contre moins de 40% chez les Erasmus l’année précédent leur départ. A l’université de Provence, ils étaient dans la population témoin plus de 60% a être passés par la session de rattrapage en septembre, contre moins de 20% des étudiants Erasmus.

Tableau 35 : Temps de travail personnel estimé (en moyenne) par semaine, des populations Erasmus* et « sédentaires » -2004-2005- (en pourcentage)

(à la maison

ou en bibliothèque)

Université de Provence Université de Turin Université de Bristol Ens.

Erasmus

Ens.

Tém.

Erasmus ‘Témoin’ Ens. ERAS Tém. Ens. ERAS

.

Tém. Ens.
De 1 à 6 heures 24,5 57,1 37,7 17,3 45,7 32,9 7,3 47,0 29,1 18,1 49,4
De 6 à

10heures

43,9 28,6 37,7 41,0 37,3 38,9 35,4 36,0 35,7 41,0 34,4
De 11 à

20heures

20,0 10,5 16,1 29,9 14,4 21,4 50,0 15,0 30,8 30,2 13,4
Plus de

20heures

11,6 3,8 8,5 11,8 2,6 6,8 7,3 2,0 4,4 10,7 2,8
TOTAL 100

N=155

100

N=105

100

N=260

100

N=127

100

N=153

100

N=280

100

N=82

100

N=100

100

N=182

100

N=364

100

N=358

= 29,6 p < 0, 001 = 33,8, p < 0, 001 = 45,2 p < 0, 001 = 94,6 p < 0, 001

* l’année précédent le départ. Source : enquête par questionnaire

Différencier la population des étudiants Erasmus selon la destination choisie, fait apparaître également que migrer au nord, au sud ou bien à l’est de l’Europe, obtenir son premier choix ou au contraire accepter une place de second choix, a un réel sens sociale. Intériorisant les critères de « qualité » des « standards internationaux », les étudiants sont en effet nombreux à vouloir se rendre dans des pays où le peu de places dont disposent les universités et facultés visées oblige à une sélection plus forte des étudiants. Ce qui a pour conséquence de renforcer davantage les modalités de la sélection scolaire : les étudiants qui se rendent en Grande-Bretagne ont en général un parcours scolaire rapide et brillant, alors que ceux se dirigeant vers les pays d’Europe de l’Est ou du sud sont moins sélectionnés comme nous le confirme notre enquête.

Dans notre échantillon d’étudiants Erasmus français, aucun de ceux qui se sont rendus en Pologne, en Grèce ou à Chypre, n’est issu de Classe Préparatoire aux Grandes Ecoles. Par contre, parmi ceux qui se sont rendus en Angleterre ou en Allemagne, on en trouve plus de 10%. Les étudiants qui ont obtenu un baccalauréat scientifique sont également sur- représentés parmi les partants pour le Royaume-Uni, l’Allemagne et la Finlande. De même les étudiants âgés de 17 ans ou moins lors de l’obtention du baccalauréat sont sur- représentés parmi ceux ayant séjourné au Royaume-Uni et en Irlande. Dans notre échantillon d’Erasmus sortants italiens, aucun de ceux qui ont séjourné au Royaume-Uni, en Norvège ou en Finlande, ne possède de baccalauréat technique ou professionnel, à la ifférence de ceux qui se sont rendus en Estonie, Hongrie ou Grèce. Ceux ayant obtenu une maturità scientifica sont sur-représentés parmi les sortants pour l’Angleterre et la Suède. De plus la totalité de ces derniers, avaient obtenu une mention bien ou très bien. (entre 81 et 100 points au baccalauréat). Ce qui n’est pas le cas de ceux qui ont eu pour destination la Grèce et même l’Espagne. De la même manière aucun étudiant s’étant rendu au Royaume-Uni, n’avait fréquenté moins de 5 cours l’année précédant le départ, contrairement à ceux ayant choisi d’autres destinations149. Très peu d’étudiants s’orientant vers le nord de l’Europe, déclarent également moins de 11 heures de travail personnel par semaine, l’année précédant leur départ, contrairement à ceux se rendant au sud ou à l’est. Toutes les destinations ne requièrent pas la même sévérité sélective. Ceci est, entre autres, repérable par le sérieux de la grande majorité des étudiants qui s’y rendent pour un séjour Erasmus.

Nous pourrions alors nous demander si tout les étudiants Erasmus ont été pareillement studieux durant l’année universitaire qui a précédé leur départ parce qu’il exerçaient moins souvent une activité rémunérée que leurs homologues sédentaires. En dehors du cas français, c’est effectivement le cas, durant l’année universitaire. Par contre, ils ont été relativement nombreux à travailler pendant les vacances. Mais les différences que nous pouvons observer avec la population « témoin » se situent moins dans le fait de travailler ou pas, que dans le nombre d’heures consacrées et le type d’activité rémunérée exercé. Ainsi le temps partiel, le soutien scolaire et les activités en rapport avec le domaine d’études de l’étudiant, sont plus fréquents chez les étudiants Erasmus que parmi les étudiants sédentaires. Dire que, contrairement à ce qui était constaté (ou estimé) dans les années soixante, l’origine sociale aurait désormais une incidence mineure sur l’exercice d’un travail rémunéré, (sinon lors des vacances d’été, du moins en cours d’études), semble donc trompeur. Pouvons nous parler d’une situation totalement bouleversée par rapport au temps des étudiants « héritiers »? Les données fournies par l’O.V.E150 et nos analyses permettent de confirmer que les étudiants originaires des classes supérieures exercent aujourd’hui une activité rémunérée en cours d’études aussi fréquemment (voire un peu plus fréquemment) que les étudiants d’origine populaire. Nous ne pouvons cependant occulter l’incidence de l’origine sociale sur le type d’activité exercée.

149 Le nombre de cours suivis par les étudiants en Italie peut être considéré comme un indicateur pertinent d’investissement dans les études, étant donné le choix laissé aux étudiants italiens en la matière.
150 EICHER (JC), GRUEL (L), Le financement de la vie étudiante, Cahiers de l’OVE, La documentation Française, 1997

L’interprétation que donne Valérie Erlich151 de ce phénomène nouveau est ici confirmée par nos investigations dans les trois pays : la décision de travailler en cours d’études supérieures n’est pas exclusivement régie par la contrainte matérielle, à côté du travail ordinairement subi se dessine une dimension croissante de travail choisi, source « d’argent de poche » susceptible d’étendre les loisirs ou de contribuer au financement de voyages, mais aussi comme contribution à la constitution d’un curriculum présentable à la sortie de l’université. En ce qui concerne le travail rémunéré durant l’année (à mi-temps ou à temps partiel), il est principalement le fait des étudiants interrogés d’origine sociale élevée. Mais les types d’activité cités par ces étudiants, montrent que les services aux particuliers tels que le baby-sitting ou les cours à domicile sont nombreux et que les activités exercées en institution (association, administration, collectivité territoriale) sont plus qualifiées que pour l’ensemble. Il arrive fréquemment aussi que ces étudiants obtiennent une place dans l’entreprise où leurs parents ont un poste à responsabilité. Les jeunes étudiants de milieux moins aisés tendent, quant à eux, à effectuer des activités plus astreignantes : ils sont plus fréquemment voués au travail manuel ou apparenté. Conformément à la composition sociale de la population des étudiants Erasmus, l’exercice d’un emploi est souvent fonction des investissements d’énergie et de temps « rentable » du point de vue du cursus choisi.

Il existe aussi une forte inégalité selon les origines sociale et nationale, entre ceux qui utilisent ces revenus du travail uniquement à l’occasion d’activités festives et ludiques ou lors de voyages et ceux qui utilisent cet argent à l’acquisition de matériel universitaire ou pour le paiement de certaines dépenses courantes. Dans les principales dépenses mensuelles des étudiants Erasmus, l’argent provenant d’un travail rémunéré exercé essentiellement pendant les vacances, sert généralement à couvrir les dépenses relatives aux loisirs, aux sorties, aux voyages, c’est-à-dire au « surplus». L’observation directe des comportements permet de confirmer l’utilisation souvent ludique que font les étudiants Erasmus des revenus perçus, reflétant ce que nous dévoilions sur les processus de sélection scolaire et sociale du programme Erasmus. Et cela est d’autant plus vrai que les étudiants sont d’une origine sociale plus élevée, par conséquent, qu’ils sont anglais et inscrits dans une université prestigieuse. Ceci doit cependant être pondéré en fonction de l’âge des étudiants, car si la rémunération d’un travail pour les plus jeunes ne représente qu’un complément, elle devient fondamentale pour les plus âgés.

151 Op. cit. ERLICH (V) Les étudiants, un groupe social en mutation ; Etudes des transformations de la population étudiante Française et ses modes de vie.

Toutefois, bien que les facteurs socioéconomiques soient influents, tous les étudiants de milieux favorisés ne participent pas -et n’ont pas toujours participé- à ce type de mobilité académique. Le programme Erasmus inciterait-t-il alors certains étudiants à effectuer un séjour qu’ils n’auraient pas réalisé s’ils n’avaient pas été inscrits dans ce dispositif ? Quelles compétences combinées à une certaine position sociale permet de distinguer parmi les étudiants mobiles potentiels, ceux qui réaliseront ce projet ? En guise d’élément de réponse, on soulignera que l’étudiant Erasmus n’est pas un voyageur novice. Une des caractéristiques de cette population est, en effet, son passé migratoire relativement riche.

L’expérience de mobilité des étudiants ERASMUS
Les usages inégalitaires d’un programme d’«échange» Une comparaison Angleterre/ France/Italie
Thèse pour obtenir le grade de DOCTEUR EN SOCIOLOGIEO – UFR Civilisations et Humanités
l’Université AIX-MARSEILLE I & Università degli studi di TORIN