Enquête : la migration étudiante chinoise en France

By 2 March 2013

1.4 Profil des enquêtés

Tous nos quatorze enquêtés sont venus de la Chine continentale (voir Tableau 1) : cinq garçons et dix filles, sept sont venus en France après le lycée et huit ont préalablement une formation universitaire en Chine (huit ont obtenu une Licence dont deux avec une année d’expérience professionnelle en Chine).

En termes de niveau d’études, huit se sont inscrits en licence, sept sont en master.

En termes de filières, six (trois filles et trois garçons) sont dans la filière des sciences; cinq (deux garçons et trois filles) sont en droit et en science économique, et trois (trois filles) en sciences sociale et humaines. Une fille est en arts appliqués dans une école privée.

La durée de séjour en France est de un an et demi à quatre ans et demi.

Tableau 1 : Profil des 15 enquêtés
Profil des 15 enquêtés

1.4.1 Les origines sociales

L’origine sociale constitue une des variables déterminantes. La transformation de l’Université française depuis les années 1960 se traduit par l’évolution de ses effectifs et de la composition de son public selon le sexe et l’origine sociales des étudiants. L’une des évolutions majeurs les plus visibles demeure la croissance de la proportion de femmes présentes dans l’enseignement supérieur (Erlich, 1998, p.48.). On observe également que la proportion d’étudiants issus de milieu ouvrier a augmenté (de 8% en 1965 à 14%en 1996-1997) (p.52.) La prééminence de la classe sociale comme facteur d’explication des comportements étudiants est communément admise (p.195.).

Dans notre études sur les étudiants chinois à l’Université française, tous les interviewés nous ont donné une réponse précise sur la profession et le niveau d’études de leurs parents. Pendant l’entretien, la question du financement des études fut également abordée. Toutes ces informations nous permettent d’avoir une idée sur leur origine sociale. Il faut d’abord préciser le fonctionnement de la catégorisation des groupes sociaux dans la société chinoise en pleine transition.

A partir des années 1980, la société chinoise se stratifie de plus en plus et se diversifie du point de vue de la construction des catégories socio – professionnelles regroupées dans un contexte de développement du capitalisme qui cohabite avec ce qui reste de l’économie planifiée.

Bourdieu, dans son ouvrage « La distinction » (1976), propose une théorie originale de la hiérarchisation de l’espace social à trois dimensions : le capital économique, le capital culturel et le capital social. Par exemple, la position sociale d’un individu est, pour Bourdieu, tout autant déterminée par le diplôme dont il dispose que par la richesse économique dont il a pu hériter. Dans le contexte chinois, il faut considérer que le volume global du capital intègre en plus le capital politique qui intègre les ressources et pouvoir liés à la position politique très décisive en Chine (Laurence Roulleau Berger, 2008, p.29).

Dans cette perspective, les sociologues chinois distinguent trois dimensions significatives dans la stratification des classes : le capital publique ou le pouvoir publique (la fonction dans les organismes publics); le capital économique (les revenus et le patrimoine immobilier) et le capital culturel (titres et diplômes scolaires).

L’enquête, réalisée en 2003 par l’Académie de Science Sociale montre que dans la société urbaine, la hiérarchisation des groupes sociaux est pyramidale (Liu Xin, 2007) : la classe supérieure représente 0,6% de la population urbaine, 7,6% sont de classe moyenne supérieure, 22,3% sont de classe moyenne inférieure. Au total, les classes moyennes représentent 30% de la population urbaine. Si l’on prend en compte l’importance de la population rurale et l’écart énorme entre ville et campagne (60% de la population chinoise), la proportion de la classe moyenne chutera à 12 % par rapport à la population totale chinoise.

Dans le cas des étudiants chinois en France, quelle est l’origine sociale de nos enquêtés ?

Quant à la profession des parents de nos enquêtés (voir Tableau 2), nous avons une proportion importante de cadres-fonctionnaires (trois parmi les pères et une parmi les mères), et des cadres moyens d’ entreprises publiques ou privées (cinq parmi les pères et deux parmi les mères), de commerçants ou entrepreneurs de PME, ce qui constitue les classes moyennes en Chine. Rare sont ceux qui viennent de la classe populaire de ville comme Shanghai.

Tableau 2 : Situation socioprofessionnelle des parents des 15 enquêtés

Situation socioprofessionnelle du père Situation socioprofessionnelle de la mère
Agriculteur 0 0
Artiste, commerçant, chefs des PME 4 3
Fonctionnaire d’organismes publics, enseignant. 4 2
Cadre dans des entreprises privées ou publiques, profession libérale 5 4
Employé 2 6
Ouvrier 0 0
Total 15 15

Ils se distinguent également par le niveau de formation des parents (voir Tableau 3): la plupart des parents ont un niveau au moins équivalent au lycée, deux tiers de nos enquêtés ont un parent qui a un diplôme universitaire (dix parmi les pères, six parmi les mères). Les parents ont fait des études universitaires dans les années 1980. A cette époque, ils étaient encore les « élites », parce que seulement 10% de jeunes de cette tranche d’âge ont eu la chance de faire des études universitaires. Ces formations leur ont permis une mobilité sociale ascendante, ce qui explique la cohérence entre le métier exercé et leur niveau d’études.

Tableau 3 : Niveau d’éducation des parents des 15 enquêtés

Père Mère
Université 10 7
Lycée 2 4
Collège 3 4
Total 15 15

Trois parents de nos enquêtés ont fait leurs études jusqu’au collège, deux d’entre eux se sont enrichi en investissant dans le commerce. Les parents de Xie sont employés cheminots à Shanghai. Ils ont fini le collège.

Nous pouvons conclure d’une matière simplifiée que la majorité de nos enquêtés sont issus de la classe moyenne. Même s’ils peuvent tous entrer dans cette catégorie, leur situation économique est très diversifiée de l’un à l’autre et les écarts peuvent être énormes. D’où la distinction par des sociologues chinois entre les classes moyennes supérieures et les classes moyennes inférieures.

Il faut distinguer l’origine sociale selon le cycle d’inscription des étudiants. La situation des parents (le niveau d’études plus élevée et la condition économique plus aisée) marque également assez fortement les étudiants commençant leurs études en France. Cela s’explique par la connaissance des études dans des pays occidentaux et la possibilité matérielle pour réaliser un tel projet.

Quant aux étudiants s’inscrivant en deuxième cycle, nous pouvons remarquer des exceptions : certains étudiants ont travaillé et ont gagné « l’indépendance » en Chine. Ils ont pu financer par leur épargne pour les premières années et par des boulots à temps partiel. Parmi nos enquêtés, c’est le cas de Xie, une fille de 25 ans, dont les parents ont fini le collège et travaillent comme employés cheminots à Shanghai. Elle a fait des études de médecine (Bac+5) dans une prestigieuse université. Elle pense qu’elle était déjà indépendante à l’université en Chine, en faisant des petits boulots et des stages.

1.4.2 L’expérience scolaire antérieure en Chine

Il nous importe de distinguer les étudiants qui ont fait des études supérieures en Chine et sont venus compléter ou réorienter leurs études en France et les étudiants commençant leurs études supérieures en France juste après le lycée et le « Gaokao » (concours d’entrée à l’université) en Chine. Outre la différence de leurs expériences scolaires antérieures, les deux groupes se distinguent, en termes d’âge et de motivation de départ.

La moitié (six) de nos enquêtés sont venus étudier en France après le lycée. Trois filles ont été dans les filières littéraires et trois autres ont été dans la section scientifique (dont une fille). Ils ont tous passé les concours avec des résultats « plus ou moins satisfaisants », selon leur expression.

Cinq nous ont mentionné qu’ils étaient dans un bon lycée dans leur ville natale. Apparemment, plus la réputation du lycée est grande, plus la pression pour la réussite de leurs études, dans le but d’intégrer les meilleures universités monte. « L’enfer », « le stress » sont les mots qu’ils emploient souvent pour décrire leur expérience au lycée. D’abord, cela se manifeste par l’organisation des études : outres les cours normaux, il y a souvent des cours de soutien les soirs, plus les cours et le travail du week-end. La concurrence entre élèves est forte, la pression de réussir est énorme, disent-ils.

On peut constater que les élèves ont travaillé plus ou moins dur au lycée, ceci étant lié à leur volonté. Quelle est leur performance scolaire ? On peut l’évaluer par leurs résultats dans les concours d’entrée à l’université (Gaokao). Les résultats des nos enquêtés diffèrent plus ou moins, mais ils restent relativement bons : deux ont des notes excellentes qui leur ouvrent les portes d’une université prestigieuse. Deux ont des notes supérieures à la deuxième ligne officielle qui leur permet d’accéder à la catégorie des universités moyennes, c’est à dire pour un cursus long ou Benke (bac+4). Une a été acceptée par une université provinciale pour un cursus court ou Zhuanke (bac+3).

Le bon profil scolaire de nos enquêtés peut être expliqué par trois facteurs : d’abord, depuis 2004, le gouvernement français a pris des mesures de renforcement de la sélection vis- à-vis des étudiants selon leur performance scolaire.

Ensuite, les agences intermédiaires, soucieuses de garantir un maximum de chances dans l’obtention de visa pour ses clients, pratiquent une sorte de présélection dans le choix des prétendants au départ. Une enquêtée nous a informés que seuls les élèves qui avaient eu des notes de Gaokao supérieures à celles des universités de deuxième rang pouvaient demander une préinscription dans une université parisienne. D’autres sont orientés vers des universités provinciales où l’inscription se fait plus facilement.

Enfin, le dernier facteur est lié étroitement à la construction de notre échantillon d’enquêtés. Notre enquête s’est limitée aux étudiants dans les grandes universités parisiennes, où la sélection se fait au cours des études. Dans ce schéma d’entonnoir, ceux qui ont choisi l’université, et non une école privée, sont ceux qui ont confiance en leur aptitude pour les études. Ceux qui ont accepté nos entretiens sont des étudiants qui se considèrent avoir plus ou moins réussi leurs études dans l’Université française.

Intéressons-nous maintenant au groupe des étudiants qui ont fait des études supérieures en Chine et sont venus compléter, même réorienter leurs études en France. Ils sont huit parmi nos enquêtés, dont cinq sont venus directement étudier en France après l’obtention de leur Licence en Chine. Deux garçons ont même un an d’expérience professionnelle. Trois filles étaient dans une université-clé et les autres ont fait une université moyenne.

Les études universitaires sont décrites comme « les examens sont faciles à passer » « la vie est très gaie » et « on vit au jour le jour ». Les deux garçons qui ont eu une expérience professionnelle (un dans une banque, l’autre dans un hôpital) nous ont souligné leur malaise dans le travail : manque d’intérêt ou inadaptation à la complexité de relations au sein d’équipe, un niveau de salaire très bas.

1.4.3 L’enfant unique : la dépendance et la pression

La majorité de nos enquêtés sont des enfants uniques. Leur vie de lycéen s’articule autour de l’école et de la famille. Les élèves n’ont pas d’autre souci que leurs études. Les parents s’occupent de l’aspect matériel en plus de participer au suivi scolaire de leurs enfants.

Quand l’enfant est unique, les parents sont prêts à consacré toutes les ressources dont ils disposent afin qu’il réussisse dans leurs études. Tous les espoirs de la famille se concentrent sur ce seul enfant.

La pression est aussi grande pour l’élève que pour les parents. Soucieux de l’avenir de leurs enfants, certains ont commencé à penser à une solution de secours dans le cas où ceux-ci ne réussiraient pas à entrer dans une université suffisamment satisfaisante : par exemple, les envoyer étudier à l’étranger.

Une fois entrée à l’université chinoise, ils sont plus ou moins loin de leurs parents, mais pour la majorité, ils sont toujours à leur charge.

Conclusion : Les recalés du système universitaire chinois, un étiquetage ?

De plus en plus nombreux en France, ces étudiants sont désagréablement dénommés « les recalés » de la sélection chinoise. Même la lettre d’Egide, journal officiel déclare « La moitié des étudiants sont des recalés du système d’enseignement supérieur chinois ». Dans le revenu académique, cette appellation est également courante : « Il s’agit de ceux que l’on nomme communément les “recalés” du système universitaire chinois. Ainsi, de nombreux jeunes n’ayant pas réussi le concours national à la fin de leur lycée et ne pouvant postuler pour une place en université, se tournent vers l’étranger » (Michael Sztanke ,2005).

Le terme « recalés », est utilisé à tort pour désigner une grande partie de ces étudiants dont les résultats au gaokao n’étaient pas si mauvais, mais restaient insuffisants pour accéder à l’université prestigieuse ou aux cursus qu’ils souhaitaient. Cette confusion dans les termes est due à une méconnaissance de la complexité du système de recrutement de l’enseignement supérieur en Chine.

Il existe en Chine un examen équivalent aux BAC français : le huikao, examen régional, évaluation de l’acquisition des connaissances à la fin des études secondaires. Environ 85% des lycéens peuvent réussir ces examens. Cependant, le certificat n’autorise pas automatiquement l’accès à l’enseignement supérieur.

La différence avec le système universitaire français tient dans l’existence d’un deuxième examen qui régit l’accès à l’enseignement supérieur : le gaokao. Ce dernier est d’une autre nature : il sert à classifier et sélectionner. Le recrutement des universités se base sur les résultats de ce concours. Mais le processus de recrutement reste complexe, héritier du système de planification. Le système de recrutement est loin d’être flexible et raisonnable.

Dans cette perspective, les « recalés » peuvent être des excellents élèves dont les premiers choix n’ont pas été retenus, ou des élèves qui abandonnent leur place dans une université moyenne et optent pour des études à l’étranger. Ils aspirent à pouvoir y recevoir une formation de qualité qu’ils ne peuvent pas recevoir en Chine. J’utilise une expression de barbier René (2004), « il s’agit d’une clientèle d’étudiants chinois qui, dans leur pays, n’ont pas réussi à commencer leurs études supérieures dans une université suffisamment prestigieuse et qui veulent « se faire dorer », par un diplôme étranger ».

On n’est pas ici pour calculer combien sont des vrais « recalés » parmi ceux qui sont venu en France. Une analyse affinée de données officielles de Campus France en Chine peut servir à ce but.

L’utilisation de ce terme est préjudiciable pour ces élèves qui doivent, en plus de cela affronter toutes les difficultés liées au changement de contexte social et scolaire.

Le système de gaokao, malgré ses inconvénients et les nombreuses critiques dont il est l’objet, est toujours considéré comme le moyen la plus égalitaire et le plus juste dans le recrutement en Chine, comme ce dernier se base sur la performance scolaire (Wang Xiaohui, 2005). Une fois accepté, l’université offre ensuite un encadrement fort à tous les étudiants quelque soit leur origine sociale (le faible prix des logements, de la cantine, et la gratuité des soins, etc.), ce qui permet aux plus défavorisés d’avoir de bonnes performances scolaires.

Le système français de l’établissement supérieur interprète le mot « égalité » dans le sens d « égalité de chance », un modèle de justice et d’égalité que les sociologues français ont mis en question ces dernières années (François Dubet, Michel Wieviorka, 2008). Dans cette perspective, je propose l’hypothèse suivante : dans une université française où l’encadrement est faible, la réussite des étudiants chinois ne dépend pas essentiellement de leurs performances scolaires antérieures en Chine, le poids des conditions économiques et sociales pèse aussi dans la réussite de leurs études : un élève au résultat médiocre au gaokao, peut réussir mieux qu’un élève excellent aux gaokao, mais qui sera confronté à toutes les difficultés économiques et sociales (logement, financement d’études, problème de démarche administrative, etc.).

Lire le mémoire complet ==> (L’expérience des étudiants chinois en France : Entre mobilité et intégration)
Mémoire de Master Recherche : Sociologie de l’éducation et de la formation
Université Paris Descartes – Paris V – Faculté des Sciences Humaines et Sociales – Sorbonne

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