Debian : une communauté de libristes

By 23 March 2013

Debian : une communauté de « libristes »

Debian1 est un autre projet extrêmement emblématique du monde du logiciel libre. Il n’a pas pour visée de développer un logiciel particulier, mais de réaliser ce qu’on appelle une distribution Linux, c’est-à-dire un ensemble cohérent de logiciels assemblés autour du noyau Linux2. Les distributions Linux ont ainsi vocation à réunir les différents logiciels (le noyau Linux, mais aussi des utilitaires, des pilotes, etc.) nécessaires à l’obtention d’un système complet, et à faciliter l’installation et l’utilisation de celui-ci. Debian, lancée en 1993 avec le soutien de la Free Software Foundation par Ian Murdock, fut l’une des premières distributions à voir le jour. Ian Murdock a par la suite expliqué que le projet était né de la volonté de mettre en œuvre, pour la réalisation d’une distribution, une approche semblable à celle développée par Linus Torvalds pour la production du noyau Linux3.

Traditionnellement utilisée sur des serveurs et réservée à un public techniquement averti, la distribution Debian rencontre un succès croissant. Elle a par exemple été choisie en 2003 par la ville de Münich pour équiper tous les ordinateurs municipaux4. Elle sert aussi de base à d’autres distributions (dites « distributions dérivées » ou children distros), notamment Ubuntu qui, du fait de sa simplicité d’usage, a largement contribué à répandre GNU/Linux dans le grand public. Il s’agit aujourd’hui d’un des collectifs du logiciel libre les plus importants numériquement. Il compte environ neuf cents membres appelés Debian Developpers, auxquels il faut ajouter une grosse centaine de personnes collaborant régulièrement au projet, et disposant de ce fait d’un statut spécial (Debian Maintainer)5.

1 Le nom Debian est la contraction du prénom de son créateur, Ian Murdock, et de celui de sa femme, Debra.
2 Des projets sont cependant en cours pour porter Debian sur d’autres noyaux que le noyau Linux, par exemple Debian GNU/Hurd et Debian/kFreeBSD. Par ailleurs, on notera qu’il existe, outre Debian, de très nombreuses « distributions Linux » adaptées à différents publics. Il est en effet possible d’associer le noyau Linux à un grand nombre de logiciels, afin de satisfaire différents besoins dans différents environnements.
3 Cf. Gabriella COLEMAN, « The Hacker Conference : A Ritual Condensation and Celebration of a Lifeworld », Anthropological Quarterly, vol. 83, n°1, 2010, p. 47-72.
4 Lancé en 2003, le projet LiMux a pour objectif de faire basculer les quinze mille ordinateurs des administrations de la ville de Münich vers Linux et Open Office. Le projet a connu plusieurs contretemps, et en avril 2011 seule la moitié du parc informatique avait effectivement migré vers Linux. Cf. Cyrille CHAUSSON, « Linux à Münich : le projet pédale dans le choucroute », LeMagIT, 29 juin 2009, en ligne : http://www.lemagit.fr/article/microsoft-windows-licences-linux-poste-travail-budgets-allemagne-open-source/3683/1/linux-munich- projet-pedale-dans-choucroute/ (consulté le 04/01/2010); Oliver DIEDRICH, « The history of Linux », 23 août 2011, en ligne : http://www.h-online.com/open/features/The-history-of-Linux-1331088.html (consulté le 05/09/2011).
5 Ces chiffres m’ont été fournis par Stefano Zacchiroli, chercheur en informatique et project leader élu du projet Debian.

Le projet dépend d’une association, dont le nom décrit l’ambition : SPI, soit Software in the Public Interest. Il n’a pas de visée commerciale, et il est mené par des bénévoles. Ainsi, personne n’est payé par Debian, à la différence d’Ubuntu par exemple, dont la partie main est prise en charge essentiellement par des employés de la société Canonical. Certains développeurs peuvent en revanche bénéficier de clauses dans leurs contrats de travail à l’extérieur, qui leur permettent de consacrer une partie de leur temps à Debian si leur entreprise y trouve un intérêt. Ce cas de figure demeure néanmoins assez peu fréquent, sans commune mesure avec la situation qui prévaut pour le développement du noyau Linux.

Originairement organisée de manière informelle autour de quelques dizaines de volontaires communiquant essentiellement par e-mails, la communauté Debian s’est dotée au cours de son histoire de procédures formalisées pour encadrer l’augmentation vertigineuse du nombre de ses membres. Elle a adopté des documents « fondateurs » et « régulateurs », énonçant les valeurs défendues par le projet et ses principes de fonctionnement. Un « contrat social », des « principes du logiciel libre selon Debian », et une « constitution » ont ainsi été approuvés entre 1997 et 1998, au moment où le projet connaisait un afflux de participants.

Debian a aussi mis en place une procédure originale nommée « New Maintainer Process », afin de sélectionner les développeurs admis à devenir « développeur Debian officiel » (Debian Developper). S’il n’est pas nécessaire de posséder ce titre pour contribuer à Debian et proposer des améliorations1, il s’agit d’une forme d’adoubement qui offre des droits supplémentaires (par exemple celui de voter pour les grandes décisions concernant le projet) et une reconnaissance symbolique importante. Le New Maintainer Process s’avère donc incontournable pour qui veut faire preuve d’un haut niveau d’implication dans le projet. Il s’agit d’une procédure complexe, précisément spécifiée, qu’il vaut ici la peine de décrire en détail, dans la mesure où elle est extrêmement révélatrice du mode de fonctionnement de la communauté.

Pour déposer sa candidature, le postulant doit être impliqué dans Debian depuis un certain temps, et avoir donné des gages de motivation et de compétence technique. Sa demande a besoin d’être appuyée par un « intercesseur » (Advocate), qui est souvent aussi un « parrain » (Sponsor), c’est-à-dire une sorte de tuteur sur le plan technique. Elle est suivie par un « responsable de candidature » (Application Manager), avant d’être finalement acceptée ou rejetée par un « responsable des comptes de Debian » (Debian Account Manager)2.

1 Le grade inférieur, Debian Maintainer, permet déjà d’être responsable d’un paquet et de faire des uploads de manière autonome. Il s’acquiert une fois qu’un certain travail effectué sur Debian a été supervisé et approuvé par des membres du projet.
2 Debian donne les définitions suivantes de ces termes : « Intercesseur : Membre de Debian qui soutient une candidature. Il devrait assez bien connaître le candidat et pouvoir fournir une vue d’ensemble du travail du candidat, de ses centres d’intérêt et de ses projets. L’intercesseur est souvent le parrain du candidat. Parrain : Membre de Debian qui agit en tant que mentor du candidat : il vérifie les paquets fabriqués par le candidat et l’aide à résoudre les problèmes et à améliorer l’empaquetage. Lorsque le parrain est satisfait du paquet, il le met dans l’archive Debian au nom du candidat. Le candidat est considéré comme le responsable de ce paquet même s’il n’a pas encore le droit de mettre des paquets dans l’archive. Responsable de candidature : Membre de Debian auquel est attribué un candidat afin qu’il rassemble les informations nécessaires au responsable des comptes de Debian pour prendre une décision sur la candidature. Un responsable de candidature peut se voir attribuer plusieurs candidats. Responsables des comptes de Debian : Membres de Debian auxquels le responsable du projet Debian a délégué la gestion de la création et de la suppression des comptes de Debian. La décision finale concernant une candidature appartient aux responsables des comptes de Debian ». Cf. « Le coin du nouveau responsable Debian », Debian.org, en ligne : http://www.debian.org/devel/join/newmaint.fr.html (consulté le 04/01/2009).

Le déroulement de la procédure comporte plusieurs temps. La première étape (« Identification ») consiste en une vérification d’identité, plus compliquée qu’il n’y paraît de prime abord. En effet, chaque développeur Debian dispose d’une clé OpenPGP1 personnelle, attachée à son nom et à son adresse e-mail, qui lui permet de signer ses messages et ses données en les codant, de manière à ce que seul le destinataire puisse les lire. Tout nouveau postulant se voit attribuer une clé. Celle-ci doit cependant être authentifiée par la signature cryptographique d’un autre membre de la communauté Debian, à la suite d’une rencontre physique durant laquelle le candidat fournit une pièce d’identité. C’est uniquement à l’issue de cette rencontre, que l’identité du candidat est considérée par le responsable de candidature comme vérifiée.

La nécessité de la rencontre physique n’est parfois pas sans poser problème, s’agissant d’une communauté dont les membres sont éparpillés aux quatre coins du monde, et dont certains sont susceptibles de vivre dans des endroits relativement isolés2. Cette première étape est cependant considérée comme indispensable par la communauté. Elle permet d’établir un « réseau de confiance » (« web of trust »), c’est- à-dire un ensemble d’interconnexions au sein duquel chaque développeur a rencontré en personne un développeur, qui a lui-même rencontré en personne un autre développeur, etc. La « vérification d’identité » a ainsi pour fonction de permettre des rencontres physiques, par ailleurs assez rares3. Au cours de celles-ci, les nouveaux venus peuvent discuter de la « philosophie » et de l’organisation de Debian avec des membres confirmés. Comme le remarquent Gabriella Coleman et Benjamin Hill, cette étape n’a donc pas uniquement une fonction de contrôle, mais elle a aussi pour but de créer un « fort sentiment d’appartenance à la communauté »1, et de préparer ainsi à la deuxième phase de la procédure : « Philosophy and Procedures ».

1 OpenPGP « est une norme de cryptographie de l’Internet Engineering Task Force (IETF), normalisée dans la RFC 4880. Cette norme décrit le format des messages, signatures ou clés que peuvent s’envoyer des programmes comme GNU Privacy Guard. Ce n’est donc pas un programme, mais un format pour l’échange sécurisé de données, qui doit son nom au programme historique Pretty Good Privacy (PGP) ». Cf. « OpenPGP », Wikipédia (version française), en ligne : http://fr.Wikipédia.org/wiki/OpenPGP (consulté le 05/01/2010).
2 En dernier recours, si la rencontre physique est vraiment impossible, Debian peut cependant proposer au candidat un « mode d’identification alternatif ». Cf. « Debian – Étape 2 : Vérification d’identité », Debian.org, en ligne : http://www.debian.org/devel/join/nm-step2 (consulté le 04/01/2010).
3 Les DebConf, grands rassemblements annuels des développeurs de Debian, constituent toutefois une exception notable à cette absence de rencontres physiques. Sur ce sujet, voir l’excellent article de Gabriella Coleman : Gabriella COLEMAN, « The Hacker Conference : A Ritual Condensation and Celebration of a Lifeworld », op. cit.. On peut également citer les grands rassemblements hackers, non liés à un projet particulier, comme le Chaos Computer Camp organisé tous les quatre ans en Allemagne par le Chaos Computer Club.

Celle-ci consiste en une vérification de la bonne connaissance par le candidat des principes et des règles considérés comme fondateurs pour la communauté, tels qu’ils sont énoncés dans le « contrat social » et dans les « principes du logiciel libre selon Debian ». Il s’agit donc d’une étape que les développeurs Debian aiment à décrire comme « philosophique ». La procédure laisse cependant place à une certaine ambigüité. En effet, elle a pour but de vérifier la connaissance par le candidat des principes qui sous-tendent la communauté Debian, mais aussi de juger de son adhésion à ce socle de valeurs. Aussi, si les développeurs Debian rejettent vigoureusement ce qui pourrait s’apparenter à de l’endoctrinement et valorisent l’esprit critique, ils refusent par ailleurs tout ce qui serait susceptible de remettre en cause les fondements de la communauté. Historiquement, le New Maintainer Process a en effet été mis en place « pour préserver les valeurs de Debian chez tous les nouveaux membres du projet »2.

Le passage suivant, extrait du site de Debian, illustre bien ces ambigüités :

On attend du candidat qu’il se fonde dans la communauté Debian qui est construite autour de la philosophie du logiciel libre. […] Debian ne tente pas de contrôler ce que le candidat pense sur ces sujets, mais il est important pour la stabilité d’un projet aussi grand et sans structuration hiérarchique que tous les participants travaillent selon les mêmes principes et convictions.3

L’étape « Philosophy and Procedures » consiste la plupart du temps en une série de questions posées au candidat, à propos des principes du logiciel libre en général, et plus spécifiquement du « contrat social » et des « principes du logiciel libre selon Debian ».

1 Cf. Gabriella COLEMAN et Benjamin HILL, « The Social Production of Ethics in Debian and Free Software Communities : Anthropological Lessons for Vocational Ethics » in Stefan KOCH, Free/Open Source Software Development, Idea Group Publishing, Hershey, PA, 2004, chapitre XIII, p. 273-295. Texte disponible en ligne : mako.cc/writing/coleman_hill- social_production.pdf (consulté le 04/01/2010).
2 Stefano ZACCHIROLI, project leader de Debian, entretien réalisé à Paris le 9 novembre 2010 dans les locaux de l’IRILL.
3 Cf. « Debian – Étape 3 : Philosophie et procédures », Debian.org, en ligne : http://www.debian.org/devel/join/nm-step3 (consulté le 04/01/2010).

Un degré élevé de maîtrise de ces sujets est attendu. Un exercice classique consiste à demander au postulant de comparer plusieurs licences entre elles, afin de montrer si et pourquoi elles sont libres ou non. Il lui est même parfois demandé de réécrire certaines licences « fautives », afin de les mettre en conformité avec les principes de Debian, ce qui requiert un niveau d’expertise juridique certain1. Enfin, la maîtrise par le candidat des règles et procédures en vigueur dans la communauté est vérifiée, afin de s’assurer de sa capacité à être autonome dans son travail futur et à encadrer les contributions des bénévoles. Au final, cette étape philosophique est donc non seulement un test des connaissances et des aptitudes du futur développeur, mais aussi un moment crucial d’intégration de celui-ci dans la communauté, avec ce que cela implique d’adhésion à des valeurs, des codes et des habitudes de travail partagées.

La troisième phase de l’examen (« Tasks and Skills ») est plus spécifiquement technique. Il s’agit d’évaluer les compétences du candidat dans le domaine où il souhaite s’impliquer par la suite : la gestion de paquets, la documentation, le débogage, etc. À cette fin, le futur développeur doit en général présenter un travail fini, du type de celui qu’il souhaite réaliser ensuite pour la communauté. Parfois, d’autres questions techniques lui sont posées. À l’issue de cette dernière épreuve, le responsable de candidature rédige son rapport final, dans lequel figure une recommandation pour accepter ou rejeter la demande d’admission. La décision finale appartient cependant au responsable des comptes de Debian2.

Le New Maintainer Process met en lumière plusieurs traits caractéristiques de Debian. Il est tout d’abord frappant de constater le niveau élevé d’organisation du projet. L’élaboration et le degré de formalisation des « épreuves » mises en place contredit nettement le topos présentant les collectifs du libre comme des groupes plus ou moins « anarchiques », au sein desquels chacun ferait exactement ce qui lui plaît comme il lui plaît. De même, l’importance des procédures de contrôle (que ce soit la vérification d’identité, l’examen des connaissances « philosophiques », ou la mise à l’épreuve des compétences techniques) amène à préciser et à nuancer le sens donné par le mouvement du logiciel libre au principe d’ouverture. Pour Debian, l’ouverture consiste à accepter l’aide de n’importe qui, mais à condition que cette aide soit techniquement pertinente, et ne remette pas en cause les fondements sur lesquels s’est constituée la collectif. Le principe d’ouverture y est donc tempéré par au moins deux autres principes : un principe méritocratique, et un principe de préservation de l’ethos propre au logiciel libre1.

1 Cf. Gabriella COLEMAN, « Code is Speech : Legal Tinkering, Expertise, and Protest among Free and Open Source Software Developers », op. cit..
2 Il ne nous a pas été de possible de trouver de données précises sur le taux de réussite des candidats, mais selon Stefano Zacchiroli celui-ci est élevé, dans la mesure où le fait que la procédure apparaisse longue et compliquée opère une sélection en amont parmi les postulants potentiels. Seules s’y engagent ainsi les personnes dont l’investissement à l’égard du projet est fort, et dont les compétences techniques sont déjà en partie reconnues.

Les spécificités du New Maintainer Process (et notamment l’existence d’une partie « philosophique ») mettent en lumière le fait que Debian forme à proprement parler une « communauté », c’est-à-dire un collectif uni par le sentiment de partager un certain nombre de buts et de valeurs. Ce point doit être mis en exergue, dans la mesure où il distingue nettement Debian du projet de développement du noyau Linux, à propos duquel les participants rechignent en général à parler de « communauté »2. Cet aspect communautaire est de plus en accord avec l’esprit originel du logiciel libre, dont la création tint – rappelons-le – à la volonté manifestée par Richard Stallman de faire vivre l’ethos bien particulier des hackers du M.I.T. L’insistance sur l’importance d’une adhésion partagée aux principes et aux valeurs du logiciel libre a en fait toujours été caractéristique de l’approche free software. Cette dimension est beaucoup moins prononcée dans le discours de l’open source, et chez de nombreux développeurs pour qui le vocabulaire de la communauté est perçu comme une violence faite à la singularité des convictions et des motivations de chacun. De ce point de vue, on peut considérer Debian comme un des projets qui incarne le mieux l’esprit originel du logiciel libre, et bien moins son tournant « pragmatique » ultérieur3.

Par ailleurs, une fois franchie la barrière du New Maintainer Process, la communauté Debian se caractérise par une très grande égalité de statut entre ses membres. Il n’existe ainsi que quelques postes spécifiques. Un Project Leader est élu chaque année, avec pour missions de représenter Debian vis-à-vis de l’extérieur, de gérer les ressources de l’organisation, et de donner certaines grandes impulsions au projet. Pour trancher les controverses techniques, il existe un Technical Committee, dont les membres (huit au maximum) sont cooptés ou nommés par le Project Leader. Hormis ces fonctions particulières (et quelques autres d’importance assez mineure), tous les membres du projet ont le même statut : celui de Debian Developper.

1 Précisons que personne ne peut évidemment se voir retirer l’accès au code source, et la posibilité de modifier les logiciels libres qui figurent dans la distribution Debian; cela serait contraire au principe même du logiciel libre. Mais étant donné la complexité des logiciels, l’intérêt de ces « libertés » est évidemment bien moindre sans le soutien et la coopération d’un collectif.
2 « Il n’y a pas cet esprit communauté dans Linux, où les gens viennent d’horizons différents pour des motivations différentes, pas forcément par conviction personnelle mais parce que leur employeur leur demande. […] Les gens sont réunis dans l’objectif de faire fonctionner le noyau, et puis c’est tout. Debian, c’est une “mission” en fait » (Simon GUINOT, entretien cité).
3 Cette parenté avec l’esprit du free software est reconnue par Stefano Zacchiroli : « Je dirais qu’en général Debian est plutôt du côté free software : c’est-à-dire que ce n’est pas seulement une chose pragmatique pour nous, c’est vraiment donner des libertés à nos utilisateurs. Après, c’est vrai qu’on a aussi beaucoup de développeurs qui sont plutôt sur le côté pragmatique. Mais même s’il n’y a pas une position générale de Debian, on utilise partout le terme free software et non open source, et mon impression c’est que la culture c’est généralement plus free software » (Stefano ZACCHIROLI, entretien cité).

Chaque Debian Developper a pour fonction principale d’assurer la maintenance d’au moins un paquet logiciel1, seul ou en tant que membre d’une équipe (team) attachée à une tâche spécifique. Pour accomplir son travail, il dispose d’une grande autonomie, celle-ci lui étant même garantie par la « constitution ». Il peut ainsi « prendre n’importe quelle décision technique ou non technique en rapport avec son propre travail »2. Au sein de la communauté Debian – et plus largement dans le monde du logiciel libre – , on désigne souvent ce principe de fonctionnement comme une « docracy » : « Si tu as la responsabilité de faire quelque chose, tu as le droit de prendre toutes les décisions que tu veux sur la chose dont tu es responsable »3. Cette forme de travail non prescrit va de pair avec une certaine auto-organisation. Il n’y a ainsi pas vraiment d’interventions hiérarchiques au sein de Debian, sauf dans le cas où les attributions librement décidées de chacun entrent en conflit. Le Technical Committee se pose alors comme un dernier recours, afin de trancher des différends qui n’ont pu être résolus par la discussion entre les diverses parties prenantes.

Le travail est néanmoins encadré par des normes techniques, auxquelles les développeurs doivent se plier. La « Charte Debian » (Debian Policy) fixe ainsi des standards ayant pour fonction d’assurer la cohérence entre les différents paquets, et la « Référence du développeur Debian » (Debian Developper’s Reference) détaille les procédures à respecter. Il est aussi à noter que le consensus est appréhendé comme un gage de justesse des orientations choisies pour tout ce qui concerne les questions techniques. Stefano Zacchiroli explique ainsi :

En fait la démocratie à Debian elle est là, mais en général on essaie de ne pas l’utiliser pour toutes les questions techniques. Pour les questions techniques, il y a une culture qui descend de la culture hacker et de la culture technique même des universités, où tu dois être capable d’arriver à un consensus. Parce qu’en fait les décisions techniques choisies par vote ne sont pas forcément les bonnes.1

1 Un paquet logiciel est un morceau de logiciel prêt à être installé. Wikipédia en donne la définition suivante : « Archive (fichier compressé) comprenant les fichiers informatiques, les informations et procédures nécessaires à l’installation d’un logiciel sur un système d’exploitation au sein d’un agrégat logiciel, en s’assurant de la cohérence fonctionnelle du système ainsi modifié » [« Paquet (logiciel) », Wikipédia (version française), en ligne : http://fr.Wikipédia.org/wiki/Paquet_%28logiciel%29 (consulté le 03/03/2011)]. Le rôle de « mainteneur » peut être techniquement distingué de celui de développeur. Comme le précise Christophe Lazaro, les mainteneurs « se contentent en général de partir d’un logiciel existant pour le transformer en paquet afin de l’intégrer dans l’ensemble de la distribution Debian » (Christophe LAZARO, op. cit., p. 88). C’est ce qu’on appelle couramment le travail de packaging. Le développeur est lui le créateur et l’auteur du logiciel. Dans le cadre du projet Debian, de nombreux membres assurent cependant les deux fonctions, certains logiciels ayant besoin d’être (ré)écrits en interne, avant d’être transformés en paquets.
2 DEBIAN, « Constitution du projet Debian », version 1.4 ratifiée le 7 octobre 2007, article 3.1.1, en ligne : http://www.debian.org/devel/constitution (consultée le 03/03/2011).
3 Stefano ZACCHIROLI, entretien cité.

Par ailleurs, comme dans tous les projets de logiciel libre, la collaboration est rendue possible par un certain nombre d’outils techniques. Plusieurs d’entre eux (listes de diffusion, canaux IRC2, wikis) ont pour fonction essentielle de permettre la communication entre les développeurs. D’autres répondent à des objectifs techniques spécifiques : le « système de suivi des bogues » (Bogue Tracking System) permet de traiter efficacement les rapports de bogues; le « système de suivi des paquets » (Package Tracking System) rend lui possible l’identification des tâches à réaliser sur chaque paquet. Debian utilise également un grand nombre de systèmes de gestion de versions (Source Code Management Systems), avec une prévalence de Git et SVN3.

La collaboration entre développeurs au sein du projet Debian est donc largement auto-organisée (au sens du principe de docracy) et laisse une place de choix à l’autonomie de chacun. Ce constat doit cependant être nuancé et complété de plusieurs manières. D’une part, cette forme de coopération n’est possible que parce qu’elle est technologiquement outillée, encadrée par des procédures bien définies et des normes techniques strictes. Il ne s’agit donc nullement d’une coopération « anarchique » ou purement spontanée, si l’on entend par là qu’elle serait indépendante de règles suivies par les participants. D’autre part, comme dans tout projet de logiciel libre, le travail est évalué a posteriori par les pairs et certaines contributions peuvent être rejetées.

1 Stefano ZACCHIROLI, entretien cité.
2 IRC (Internet Relay Chat) est « un protocole de communication textuelle sur Internet. Il sert à la communication instantanée principalement sous la forme de discussions en groupe par l’intermédiaire de canaux de discussion » [Article « Internet Relay Chat », Wikipédia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Internet_Relay_Chat (consulté le 01/06/2011)].
3 Par ailleurs, on notera qu’il existe depuis une dizaine d’années une tendance à la standardisation des infrastructures techniques utilisées par les différents projets de logiciels libres. Il était auparavant d’usage que chaque projet dispose de son serveur, de son système de contrôle des versions, de son système de suivi des bogues, etc. Il existe désormais sur des plateformes d’hébergement dédiées (GitHub, Google Code Hosting, SourceForce, Launchpad) des offres « tout en un », qui ont été adoptées par de nombreux projets de développement. Les grandes distributions Linux gardent néanmoins des outils spécifiques, en fonction de leurs besoins particuliers. Ainsi, Debian a par exemple développé la Ultimate Debian Database (UDD), afin de rationaliser le traitement de ses données, en vue entre autres d’améliorer l’identification des paquets « bogués » en besoin urgent d’être corrigés. Sur ce sujet, voir : Lucas NUSSBAUM et Stefano ZACCHIROLI, « The Ultimate Debian Database : Consolidating Bazaar Metadata for Quality Assurance and Data Mining », 7th IEEE Working Conference on Mining Software Repositories (MSR 2010), 2 et 3 mai 2010, article disponible en ligne : www.loria.fr/~lnussbau/files/msr2010-udd.pdf (consulté le 21/06/2011).

Enfin, l’absence de hiérarchie formelle ne signifie pas que certains développeurs n’acquièrent pas, sur la base de leurs mérites techniques et des travaux qu’ils ont accomplis, un certain pouvoir de fait. En effet, la reconnaissance personnelle et la révélation des mérites individuels jouent un rôle majeur dans la dynamique du collectif (ce qui explique pourquoi il est important que les lignes de codes soient signées et puissent être attribuées). Or, ceci contribue à installer certains membres de la communauté dans des positions éminentes. Comme le remarque Christophe Lazaro, « sur la base d’un échange “horizontal” des savoirs se déploie […] une dynamique de hiérarchisation en fonction de la compétence technique des participants »1. Debian peut donc être abordée comme une communauté – au sens où les développeurs sont unis par leur adhésion à un même socle de valeurs –, mais comme une communauté qui n’exclut pas totalement le développement d’inégalités de statut en son sein.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie