Comment identifier et accompagner les entrepreneurs sociaux ?

By 24 March 2013

“…l’offre de la pépinière aux entrepreneurs sociaux? Cela revient à s’interroger sur les besoins spécifiques des entrepreneurs sociaux, et sur les moyens opérationnels d’y répondre. Cette réflexion nous mènera à une question plus globale sur le sens et le rôle de la pépinière par rapport au mouvement de l’entrepreneuriat social…”

Université LUMIERE LYON 2

Mémoire de stage
Master II Economie Sociale et Solidaire

Réflexions autour du montage de projet de la pépinière de l’entrepreneuriat social:

Comment identifier et accompagner les entrepreneurs sociaux ?

Lieu de stage : Pépinière d’entreprises CARCO Vaulx-en-Velin (69)

Sandrine FORZY

Jury: MM. Saïd YAHIAOUI et Jean-Luc VESSOT

Année universitaire
2008 – 2009

Introduction

Les crises financière et économique mondiales que nous traversons aujourd’hui mettent plus que jamais en lumière la nécessité de repenser les rapports entre prospérité économique et bien-être social. La croissance économique n’est pas nécessairement vecteur de développement humain et de réduction des inégalités. A titre d’illustration, la commission sur « la mesure de la performance économique et du progrès social », présidée par le prix Nobel d’économie Joseph Stieglitz, a rendu public en juin dernier son rapport dans lequel il fait état des limites du produit intérieur brut comme indicateur de bien être social. Il est donc communément admis aujourd’hui qu’il faut réfléchir à de nouvelles approches du champ de l’économie qui puissent garantir sa participation à l’amélioration du bien être collectif.

Ces doutes par rapport à la corrélation entre système capitaliste et bien être collectif sont anciens. Ils ne sont pas synonymes d’un abandon total de la confiance dans les bienfaits de la croissance économique. Bien au contraire, ils sont porteurs d’approches alternatives sur les manières de mettre le dynamisme économique au service du bien être collectif.

En France, ces approches alternatives ont été portées par le mouvement de l’économie sociale, qui s’est développé depuis le XIXe siècle en réponse aux dérives du système économique dominant. L’économie sociale est un ensemble d’entreprises (coopératives, mutuelles, associations, fondations), ainsi qu’un projet politique construits en réaction à la révolution industrielle. La principale différence qui les distingue des sociétés de capitaux est le principe de non lucrativité: les profits ne sont pas redistribués aux actionnaires, mais réinvestis dans l’entreprise pour servir le projet social.

A la fin du XXe siècle apparaît le concept d’économie solidaire, face à la montée du chômage et de l’exclusion que l’Etat ne parvient pas à résoudre. Les entreprises d’insertion par l’activité économique, le commerce équitable, les énergies renouvelables, etc… sont autant d’activités disparates qui tentent de trouver des réponses aux problèmes de société.

L’économie sociale et solidaire est donc composée d’une grande variété d’activités dans des secteurs très divers, constitués sous des statuts variés, mais réunis autour d’un système de valeurs commun: l’activité économique doit rester un outil au service du développement humain, il faut replacer l’homme au cœur de l’économie et non à son service. Aujourd’hui, l’économie sociale et solidaire regroupe dans la Région Rhône-Alpes près de 23000 structures employeuses, ce qui représente plus de 210000 emplois salariés, soit environ 10% de l’emploi dans la région.

Le mouvement historique de l’ESS est aujourd’hui rattrapé par un concept nouveau: celui d’entrepreneuriat social, qui se pose en héritier de l’économie sociale et solidaire, tout affirmant des principes forts liés à l’initiative individuelle. L’entrepreneuriat social cherche ainsi à réconcilier l’initiative individuelle, qui émane nécessairement de la société civile, et la solidarité. Il ne s’agit pas de réclamer de nouvelles formes de régulation de la part de l’Etat, mais au contraire de responsabiliser chacun des citoyens, et de croire en leur capacité à entreprendre pour le bien être collectif. Il y a bien une dimension très individuelle dans la notion d’entrepreneuriat social, qui n’est pas née dans des milieux de contestation politique de l’ordre dominant, mais dans les grandes écoles de commerce telles que la Harvard Business School, qui a créé en 1993 aux Etats-Unis la Social Entreprise Initiative1.

Muhammad Yunus, Prix Nobel de la Paix en 2006 et inventeur du microcrédit, confiait le 13 août dernier à deux journalistes sur le site de RUE 89: «Aujourd’hui, nous sommes au cœur d’une crise financière internationale. Cette crise est pire que ce que nous avions imaginé. Mais c’est aussi une formidable occasion de tout recommencer correctement. » Ce fervent défenseur du social business véhicule une conception résolument optimiste de la capacité de notre système économique à prendre la mesure des défis sociaux et environnementaux qui s’imposent aujourd’hui. Pour lui, l’entrepreneuriat social est à portée de tous, et il a vocation à « changer le monde ». « Les dirigeants des grandes entreprises internationales ne sont pas des monstres assoiffés de profits. Ils se comportent ainsi parce que c’est la mission qu’on leur a confiée. C’est le challenge qu’ils relèvent. Si on leur disait d’utiliser les moyens et les technologies de leurs entreprises pour changer le monde, ils le feraient », ajoutait encore le Professeur Yunus.

L’ESS et l’entrepreneuriat social sont donc fondés sur un projet humaniste commun, face aux dérives du système capitaliste. Mais alors que l’économie sociale se constitue en projet politique, l’entrepreneuriat social semble rester bien plus consensuel: c’est un concept qui apparaît résolument ouvert et optimiste en misant notamment sur de nouvelles alliances entre les entreprises « sociales » et les autres.

Le mouvement de l’entrepreneuriat social cherche aujourd’hui à se faire connaître, et pourquoi pas à contribuer au renouvellement de l’économie sociale2. Il s’agit d’encourager les initiatives entrepreneuriales à but social, d’une part pour répondre à la montée croissante du chômage, et donc créer des emplois, et de l’autre pour trouver des solutions à la crise de notre société caractérisée par la hausse des inégalités, la hausse de l’abstention et le désintérêt pour les affaires politiques, les crises économique, financière et environnementale, etc… Tous ces maux semblent appeler à de nouvelles façons de travailler, de produire et de consommer.

Quels sont donc les véritables contours de l’entrepreneuriat social? Il se revendique aujourd’hui comme héritier de l’économie sociale et solidaire, mais il semble dans le même temps réfuter tout positionnement politique radical, et préconise au contraire des alliances avec le marché capitaliste traditionnel. Alors que les principes de non lucrativité définissent un cadre aux entreprises de l’économie sociale, l’entrepreneuriat social préfère à ces contraintes statutaires une dynamique d’ouverture. Comment alors distinguer un entrepreneur social d’un autre, « non social »?

Ce sont ces questionnements auxquels doit faire face le projet de pépinière de l’entrepreneuriat social à Vaulx-en-Velin, auprès duquel j’ai fait mon stage. Le projet est lui même hébergé au sein de la pépinière d’entreprises CARCO, lieu d’hébergement, d’accompagnement et de services aux entreprises pendant leurs trois premières années de création. La norme AFNOR de 1997 a officiellement reconnu ces trois missions aux pépinières, aussi le projet de pépinière d’entrepreneuriat social vise à remplir ces mêmes fonctions auprès d’entrepreneurs sociaux.

C’est un projet novateur, puisqu’il n’existe pas à l’heure actuelle de pépinière dédiée à l’entrepreneuriat social en France qui ait fait les preuves de sa réussite. C’est aussi un projet complexe et difficile à mettre en place : les portes de la pépinière de l’entrepreneuriat social ont ouvert il y a plus d’un an et demi, et il n’y a à ce jour aucun entrepreneur social au sein de CARCO. Le projet se heurte en effet aux questionnements caractéristiques de l’entrepreneuriat social évoqués plus haut.

Ces questionnements concernent le périmètre de la pépinière, ainsi que le contenu de son offre. En effet la pépinière ne peut fonctionner sans un cadre délimité qui lui permettra de sélectionner les entrepreneurs qu’elle veut soutenir. La définition d’un périmètre suppose la mise en place de critères qui permettent de juger de l’utilité sociale d’une entreprise. Mais ces critères ne font pas consensus, tant chez les chercheurs qui se sont penchés sur la question, que chez les partenaires du projet de pépinière, ce qui nuit à la mise en œuvre du projet. D’autre part, il faut s’interroger sur la plus-value que pourrait apporter la pépinière de l’entrepreneuriat social par rapport à la pépinière généraliste, et aux autres dispositifs d’accompagnement existants.

L’enjeu de ce mémoire est donc de revenir sur des conceptions théoriques ainsi que sur les points de vue d’acteurs engagés en faveur de l’entrepreneuriat social, pour définir des outils opérationnels qui permettront au projet de pépinière de devenir réalité.

Je suis consciente que le travail présenté ici comporte des interprétations. En effet il est issu de ma propre compréhension de l’état du projet, suite aux discussions que j’ai pu avoir avec les différentes personnes impliquées de près ou de loin dans la pépinière de l’entrepreneuriat social. Etant donné qu’il n’y a pas une parole unique sur ce projet, mais plusieurs discours correspondant à plusieurs partenaires, j’ai tenté d’en produire une synthèse et d’apporter des éléments complémentaires, argumentés par des recherches théoriques. Ma démarche a donc consisté à recueillir le point de vue des partenaires du projet ainsi que d’autres personnes ressources, ce qui m’a aidé à orienter mes recherches. Voici la liste des personnes que j’ai rencontrées:

– Jean-Luc Vessot, directeur de la pépinière CARCO
– Saïd Yahiaoui, président de la pépinière CARCO
– Danielle Andréani, service économique de la ville de Vaulx-en-Velin
– Guillaume Moutet, Promess
– Louis-Marie Blanchard, District Solidaire
– Sandrine Collot, CIDFF
– Fabien Lianzon, RDI (stagiaire)
– Sylvain Brun, CRESS (chargé de mission DLA)
– Michel Rohart, URSCOP
– Hélène Couvreur, La Pousada (pépinière d’entreprises à Grenoble, couplée à un hôtel d’activités de l’économie sociale et solidaire)
– Denis Colongo, secrétaire général de la CRESS
– Eric Béasse et Charles Basset, UREI
– Hervé Sultana, dans le cadre du parcours d’intégration du réseau L_VE
– Jean Louis Raymond, Elycoop (le 10 juillet)
– Guillaume Papelard, Equi’sol (le 21 juillet)

Je me suis également beaucoup appuyée sur le mémoire de Jeanne Garnier3, qui m’a précédée en tant que stagiaire à la pépinière CARCO l’été dernier sur ce même projet. Son travail m’a apporté les clés essentielles pour dresser un état des lieux du projet lorsque je suis arrivée à la pépinière.

3GARNIER J., (2008), ‘’L’accompagnement de la démarche entrepreneuriale en économie sociale et solidaire’’, mémoire de stage de fin d’études.

La problématique de mon travail est la suivante: comment la pépinière de l’entrepreneuriat social, qui a besoin d’un cadre et de règles pour fonctionner, peut-elle venir appuyer le développement de l’entrepreneuriat social, mouvement caractérisé par son caractère polymorphe et peu défini?

Nous reviendrons tout d’abord sur le cadre du stage et nous nous attacherons à bien définir les termes du projet. Quel est le rôle des pépinières? Dans quel contexte ont-elles été créées? Quelles sont les particularités de la pépinière CARCO de Vaulx-en-Velin? D’autre part, comment définir l’entrepreneuriat social et quels sont les questionnements qui règnent autour de cette notion? Cette première partie introductive visera également à faire le point sur les origines du projet et son état d’avancement à l’heure actuelle, pour bien identifier les causes de son blocage et les axes de réflexion qui en résultent.

La deuxième partie sera consacrée à la réflexion autour des critères d’utilité sociale qui pourraient permettre de définir le périmètre de la pépinière. Jeanne Garnier a déjà réfléchi à ces questions l’an dernier, et son travail avait abouti à la proposition au comité de pilotage d’une grille de critères d’utilité sociale à laquelle le comité de sélection pourrait se référer pour décider de l’admission des structures à la pépinière. Ma mission sur ce sujet a consisté à reprendre cette grille et à comprendre comment elle a été construite, pour poursuivre la réflexion théorique d’une part et vérifier son caractère opérationnel d’autre part, en la testant sur des structures existantes. Je proposerai ainsi une nouvelle grille de critères d’utilité sociale pour la pépinière, construite à partir de la grille de Jeanne Garnier.

Enfin la troisième partie traitera du second axe de réflexion principal qui caractérise ce projet: quel pourrait être le contenu de l’offre de la pépinière aux entrepreneurs sociaux? Cela revient à s’interroger sur les besoins spécifiques des entrepreneurs sociaux, et sur les moyens opérationnels d’y répondre. Cette réflexion nous mènera à une question plus globale sur le sens et le rôle de la pépinière par rapport au mouvement de l’entrepreneuriat social.

Introduction
Première partie introductive – le cadre du projet de pépinière de l’entrepreneuriat social: enjeux et axes de réflexion
a- Les pépinières d’entreprises outils de développement économique local
b- La pépinière de l’entrepreneuriat social
Deuxième partie – Définir une convention d’utilité sociale pour la pépinière de l’entrepreneuriat social
a- Entrepreneuriat social et utilité sociale: deux notions complémentaires qui dépassent le cadre de l’économie sociale et solidaire
b- Quels critères d’utilité sociale pour la pépinière?
c- L’évaluation de l’utilité sociale
Troisième partie – comment définir l’offre d’accompagnement de la pépinière de l’entrepreneuriat social?
a- Les besoins d’accompagnement post-création spécifiques aux entrepreneurs sociaux
b- L’offre de la pépinière de l’entrepreneuriat social: soutien pragmatique ou rôle de défense du mouvement d’entrepreneuriat social?
Conclusion

  1. Les pépinières d’entreprises outils de développement économique
  2. La pépinière d’entreprises CARCO de Vaulx-en-Velin
  3. Pépinière CARCO, Partenariat avec le Groupement des Jeunes Créateurs
  4. La pépinière de l’entrepreneuriat social et la pépinière ESS
  5. Projet de la pépinière de l’entrepreneuriat social : les blocages
  6. Partenaires du projet de la pépinière de l’entrepreneuriat social 
  7. Qu’est-ce que l’entrepreneuriat social ?
  8. L’utilité sociale et la pépinière de l’entrepreneuriat social
  9. Comment définir l’utilité sociale des entreprises ?
  10. Utilité sociale, entrepreneuriat social et ancrage territorial
  11. Quels critères d’utilité sociale pour la pépinière en France?
  12. Critères d’utilité sociale pour la pépinière qui posent problème
  13. Proposition de nouveaux critères d’utilité sociale – la pépinière
  14. L’évaluation de l’utilité sociale : enjeux et outil de démocratie
  15. La pépinière porteuse d’une culture de l’évaluation
  16. Besoins d’accompagnement post-création aux entrepreneurs sociaux
  17. Offre d’accompagnement de la pépinière de l’entrepreneuriat social
  18. Orienter les entrepreneurs sociaux vers les structures spécialistes
  19. Pépinière de l’entrepreneuriat social et Acteurs de l’économie