Capitalisme parasitaire et Nouvelles contradictions

By 24 March 2013

De nouvelles « contradictions »

Pour les théoriciens liés à Multitudes, cette forme « parasitaire » de l’exploitation capitaliste explique l’apparition de nouvelles « contradictions » propres à la situation actuelle.

La première se joue sur le terrain des droits de propriété intellectuelle. Le renforcement continu de ces droits constituerait en effet « un mécanisme de blocage du mouvement de circulation et de production de connaissances »1. Autrement dit, le cadre rigide de la propriété intellectuelle serait une entrave au processus de collaboration entre sujets, sur lequel repose le capitalisme émergent. Les législations actuelles seraient fondamentalement inadaptées à la nature nouvelle des forces productives. En privilégiant la recherche privée confinée au sein des grands laboratoires de R&D, elles occulteraient l’existence en amont d’une productivité sociale en grande partie indépendante d’incitations marchandes. Elles poseraient des barrières à la coopération sociale, et méconnaitraient ainsi que les principaux gisements de profit résident dorénavant dans le travail vivant et en réseau, et non dans l’exploitation de rentes informationnelles. Elles seraient de plus foncièrement inéquitables dans leurs effets, favorisant – essentiellement via le système des brevets – la prédation par des acteurs privés de travaux développés au sein d’institutions publiques, lesquelles supportent de surcroît la majorité des coûts fixes de la recherche (la formation de la force de travail par exemple)2.

La deuxième « contradiction » tient à la manière dont la productivité sociale, « biopolitique » et « pollinisatrice », met en crise le régime du salariat privé. En effet, dès lors que l’entreprise cesse d’être le lieu unique de création de valeur et que le travail productif s’étend à l’ensemble des temps sociaux3, il semble incohérent de rémunérer exclusivement le temps passé sur le lieu de travail. Plus exactement, le salariat se transformerait en instrument du processus de « prédation d’externalités » caractéristique du nouveau capitalisme. Il deviendrait le moyen d’une appropriation d’activités menées à l’extérieur de l’entreprise, y compris le travail de production et de formation de soi accompli par chaque salarié, et favorisé par les discours managériaux de mobilisation subjective. Les entreprises profiteraient ainsi d’un « capital humain » à« l’accumulation » duquel elles n’auraient pas participé, et exploiteraient les produits d’un travail productif qui ne s’accomplit plus uniquement en leur sein1.

1 Carlo VERCELLONE, « Sens et enjeux de la transition vers le capitalisme cognitif », communication présentée au séminaire « Transformations du travail et crise de l’économie politique » tenu à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne le 12 octobre 2004, texte en ligne : http://www.geocities.com/immateriallabour/vercellone-capitalisme-cognitif.html (consulté le 02/09/2009).
2 Cf. Didier LEBERT et Carlo VERCELLONE, « L’économie de la connaissance et de l’immatériel, entre théorie et histoire : du capitalisme industriel au capitalisme cognitif », Cahiers lillois d’économie et de sociologie, n° 43-44, 1er et 2ème semestre 2004, p. 17-39.
3 Cf. Toni NEGRI et Carlo VERCELLONE, « Le rapport capital/travail dans le capitalisme cognitif », Multitudes, n° 32, printemps 2008, p. 39-50, en ligne : http://multitudes.samizdat.net/Le-rapport-capital-travail-dans-le (consulté le 14/11/2011)

La troisième « contradiction » concerne la mesure du travail. Lorsque celui-ci s’autonomise par rapport à la sphère marchande, et se trouve défini de façon croissante par la collaboration entre sujets, les instruments de quantification de la performance individuelle au sein de l’entreprise paraissent de plus en plus inadéquats. Pourtant, le capitalisme contemporain ne renonce pas à essayer de mesurer ce qui semble impossible à quantifier. Bien au contraire, la mise au point d’indicateurs chiffrés d’objectifs et de résultats pour servir l’évaluation individuelle des performances, de même que l’échelonnage de plus en plus important des rémunérations, apparaissent comme des caractéristiques majeures de la « gestion néolibérale de l’entreprise »2. Ainsi, « plus les socialisations du travail rendent impossible toute mesure du travail, plus les tentatives du capital de mesurer et de contrôler le travail tendent à devenir frénétiques et complexes »3.

Pour les théoriciens liés à Multitudes, ces trois contradictions – crise des droits de propriété intellectuelle, crise du salariat privé, crise de la mesure du travail – ont pour effet de rendre la situation actuelle foncièrement instable. Le nouveau capitalisme rend ainsi « palpable la possibilité d’un monde où le salariat, la forme la plus répandue du travail, n’est plus la norme, et où l’appropriation privative de la richesse n’est plus non plus l’alpha et l’oméga de la vie économique et sociale »4. Autrement dit, ce qui réapparaît à la faveur des contradictions constitutives de la nouvelle donne économique et sociale est l’espoir d’une sortie du salariat, et d’une réduction drastique du champ de la propriété privée. L’analyse marxienne du general intellect fournit des instruments théoriques pour penser ce changement social d’envergure.

L’utopie du logiciel libre, le mouvement du free software
Thèse pour l’obtention du grade de docteur de l’Université Paris 1 – Discipline : sociologie
Université Paris 1 Panthéon/Sorbonne – École doctorale de philosophie