Une approche sociale et documentaire de l’obésité

By 17 February 2013

B. Une approche sociale et documentaire de l’obésité

L’obésité est maintenant reconnue comme fléau mondial et on s’intéresse de plus en plus au problème conjoncturel. On montre de plus en plus les malades obèses dans la presse pour sensibiliser dans un premier temps, et stigmatiser cette maladie, la vie qu’elle suscite et les traitements en visageables. L’obésité étant très importante dans la société américaine, c’est d’abord aux Etats-Unis que sont apparus les centres de thérapie collective pour enrayer ce que l’on considère comme une menace pour la santé publique. Une politique de prévention incite à produire des reportages sur ces centres, nouveaux lieux de soin où règne une discipline martiale. Attachons nous à comprendre ce que ces deux reportages sur les camps pour obésité infantile réalisés par les photographes américains, Lauren Greenfield et Donald Weber nous apprennent.

Ici, l’obésité n’est pas montrée sous les traits d’une recherche esthétique mais en tant que témoignage de la lutte contre la maladie, déployée différemment. Le reportage de Lauren Greenfield traite plus des adolescents obèses dans un camp alors que celui de Donald Weber observe la vie d’un camp pour adolescents obèses. Dans les deux propositions photographiques, on est mis face à des moments quotidiens dans le centre, banalités du cours de la vie adolescentes. Les deux visions se rapprochent et diffèrent cependant par certains traitements de l’image car ces deux points de vue constituent des messages distincts reposant des enjeux de formalisation.

Lauren Greenfield, Obesity, 2006
Lauren Greenfield, Obesity, 2006

Le reportage chez Lauren Greenfield peut être intégré à sa recherche sur les formes des excès de son pays allant de l’anorexie au ravage de la chirurgie esthétique. Elle balaye les termes du consumérisme de cette société en portant un regard critique sur les valeurs discutables créées par ce monde. Ainsi, lorsqu’elle photographie ces adolescents, elle les pose en victimes d’une société dans laquelle le spectateur est inclus, tout comme elle d’ailleurs. Ses images utilisent la violence et affiche une extrême brutalité pour causer un électrochoc aux spectateurs. Les photographies peuvent avoir le même effet que les campagnes les plus violentes de prévention routière dans l’intention de susciter une véritable prise de conscience. Ces photographies agressent, émeuvent, elles ne sont pas subtiles. Pourtant leur principe de lecture en deux temps successifs développe une notion de communication élaborée. Pour les spectateurs, elles lui sautent à la gorge et aux yeux, dans un premier temps et lui prennent le cœur ensuite. On se sent au nom de la société responsable et par la suite notre regard se fait compassionnel, ces sentiments sont contenus dans les photographies intrinsèquement. Comment Lauren Greenfield fait débat par la photographie d’un sujet comme l’obésité infantile ?

Lauren Greenfield, Obesity, 2006 Lauren Greenfield, Obesity, 2006
Lauren Greenfield, Obesity, 2006

Tout d’abord, il y a ces points de vue et toujours ces cadres semblant brinquebalants, comme en perte d’équilibre. Très souvent en légère plongée par rapport au modèle, ou se balançant vers la droite ou la gauche;tout cela éprouvant le cadre dans sa composition. Ici le point de fuite se perd dans un hors champ, le spectateur a du mal à rattacher son attention sur quoi que ce soit dans l’image et se sent vulnérable par rapport à une image riche en éléments et instable. Point de ligne droite et d’horizon apaisant, les lignes, en diagonale sont source de dynamiques, mais cette profusion en devient entêtante, presque écoeurante. Ces points de vue ne nous présentent pas la photographie comme une image distante à observer, non, ici, ces cadres font incarner le spectateur en voyeur de ces scènes comme si c’était lui qui voyait à la dérobée cela et le vivait. Ce cadre instable concorde à l’impression de furtivité;les photographies semblent être prise dans un sursaut, le modèle est figé dans une expression, une grimace, un mouvement contrairement à l’impression de dilatation du temps qui se faisait sentir des photographies de Erwin Olaf et d’Achinto Bhadra. La vision de série d’images telle une foulée haletante que fait vivre la photographe au spectateur. Tout concorde à l’idée d’une extrême tension dans les points de vue, la profusion de détails et de choses à voir, l’attitude des modèles amis également au sein de la relation qui s’établit entre la photographe et les adolescents. C’est comme si elle rentrait dans leur vie pour en saisir l’essence, l’image, qu’elle leur prenait tout sans aucun retour pour eux. C’est également ce rapport qui rend la culpabilité plus forte pour le spectateur, car nous sommes voyeurs de cette intrusion. Ces enfants nous semblent pathétiques, presque repoussants et ce n’est pas cet effet de plongée qui les masse qui contredit cette impression, bien au contraire. La première sensation de recul du spectateur, de refus de cette violente vérité est ainsi créée. Le spectateur culpabilise de la monstruosité créée par la société qu’il habite et de laquelle il fait partie. La deuxième sensation après cette culpabilité est une tristesse, un abattement; ce problème semble rester sans issue. Que ces enfants nous soient montrés comme ayant maigri, jamais Lauren Greenfield ne nous les montre dans des moments de joie. Ils semblent faire partie d’une destinée qui les dépasse. Cette culpabilité, c’est Lauren Greenfield qui nous la procure directement par ces images mais indirectement, ce sont ces adolescents qui nous reprochent dans ces regards, dans la souffrance dans laquelle ils vivent. Lorsque la satisfaction et la réussite de ces jeunes pourraient être montrées, c’est-à-dire après une perte de poids qui pourrait couronner de succès, Lauren Greenfield ne nous montre pas celle qui pourrait l’être mais son père. Dans le travail de Lauren Greenfield, les photographies créent un point de vue et l’on passe d’une question technique à une question théorique et politique.

Donald Weber,Fixing generation XXL,2006
Donald Weber,Fixing generation XXL,2006
Donald Weber,Fixing generation XXL,2006

Donald Weber lui nous parle plus de la vie et du quotidien de ces adolescents dans ces camps. Ici, c’est un véritable reportage, un document sur le quotidien de ces adolescents qui vont dans ces camps d’amaigrissement. Et le terme de « camp » a son importance. En effet, c’est un déroulement militaire que semblent ressusciter ces photographies. On suit là aussi les jeunes dans toutes les étapes de leur cheminement au sein du centre pour perdre du poids mais là où Lauren Greenfield portait plus d’attention où adolescents eux-mêmes, à leur relation entre eux et à la manière dont ils vivaient personnellement cette expérience, comme ce regard vers la balance qui en dit long sur le ressenti de cette jeune fille ou encore ces chewing- gums dissimulés dans des emballages de serviettes hygiéniques. C’est aussi pour Lauren Greenfield de voir les relations sociales qui s’instaurent entre eux avec ces photos de groupe et ces échanges de regard, comme le regard porté sur une partie de la société coupable d’appartenir à une plus grande société. Donald Weber nous montre le cheminement. Lui nous montre les aliments et les assiettes avec une objectivité qui nous ferait presque penser à l’ironie des photographies de Martin Parr. Ce paquet de sucre se déversant sur cette salade de fruit nous rappelant presque les drogues dans l’évocation lumineuse qui le rend presque précieux et magique. Dans ces photographies, le regard de Donald Weber est objectif, il documente, nous montre à voir la réalité. Il ne cherche en aucun cas à faire naître un sentiment particulier chez le spectateur tandis que l’expressionnisme de Lauren Greenfield ne pouvait laisser insensible. De ce fait, le regard se stabilise, il est frontal avec les sujets, le cadre est plus travaillé. Certaines images montrent même un esthétisme inachevé. Les images pourraient relever d’une image esthétiquement parfaite sans le sujet principal, l’adolescent obèse. Le cadre est d’ailleurs bien plus réfléchi. Mais le plus terrible et dramatique est presque que le cadrage semble gâché par la présence de ces adolescents obèses quand ils ne sont pas inclus dedans. Ainsi, cette photographie où les deux corps viennent se rejoindre pour ne former plus qu’un lui même, intégré à ce canapé fait de courbes et de volutes, un corps meuble et masse. Dans d’autres, c’est l’adolescent obèse qui semble déranger par sa présence et ici le message implicite ne serait-il pas que s’il dérange dans la société, c’est la raison pour laquelle il est envoyé dans un centre dans lequel il n’est plus imposé aux autres dans sa difformité et dont il reviendra « normal et normé ». Cette photographie de piscine où toutes les couleurs se complètent dans l’opposition qu’elle font du jaune et du bleu saturé; ici, si seule l’adolescente semblant jaillir de l’eau dans les éclaboussures d’une plongeuse était présentes sans les quatre autres, alors la photographie serait parfaite. Tout comme cette photographie nous présentant l’intérieur d’une salle de bain dans laquelle trois jeunes filles se préparent pour sortir, la plus grosse des trois ne fait-elle pas tache en arborant cette couleur sombre qui vient contraster l’équilibre des tons pastels.

Donald Weber,Fixing generation XXL,2006
Donald Weber,Fixing generation XXL,2006

Dans ces deux reportages, jamais le corps obèse n’est photographié dans ce qu’il pourrait évoquer de joli, de mise en valeur. Et lorsque cette notion peut être approchée, c’est pour le montrer dans ses efforts de mise en valeur comme lorsque les adolescents usent d’artifices pour aller à une surprise-party. Car en étant qu’avec ses compères, comment se comparer aux autres ?

Cette documentation cruelle pour Lauren Greenfield et frontale pour Donald Weber a deux buts très différents qui sont présentés dans le texte même de présentation qu’ils ont chacun rédigé. Lauren Greenfield pour expliquer et introduire son reportage parle de la place des obèses dans la société actuelle; elle abreuve le lecteur de chiffres, de quantité. Car oui, l’obésité est une affaire de quantité, de cellules graisseuses en prolifération, de nourriture et en nombre dans la société. C’est vis-à-vis de la société qu’elle la réfléchit en la documentant pour en faire part, mais elle ne l’accepte pas et, ne la critique pas non plus directement. Elle adopte juste un point de vue critique. Donald Weber quant à lui présente son reportage comme un suivi de la vie des adolescents obèses qui séjournent en camp. Il informe et documente et c’est de l’analyse attentive des images que survient la critique.

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière