Une affirmation anthropologique et sociologique de la culture

By 24 February 2013

1.1.2 Une affirmation anthropologique et sociologique de la culture

Ces deux sciences sont interdépendantes l’une de l’autre et leur co-construction permet une nouvelle définition de la culture en fonction de deux angles de recherche. A travers l’évolution de l’interprétation de la notion de culture et son analyse au regard de l’anthropologie puis de la sociologie, une définition la plus exhaustive possible pourra être donnée. Pour cela, il convient tout d’abord de présenter rapidement l’historique de l’interprétation de la notion de culture qui est communément reconnu comme le facteur premier de l’analyse anthropologique puis sociologique de la culture.

La science sociologique est le fruit d’un travail avant tout anthropologique qui lui- même fut rendu possible par l’accumulation de données diverses sur l’homme et sa construction. L’anthropologie n’est pas une science innée et bien qu’existante depuis des siècles, elle ne fut théorisée que très récemment à l’échelle historique. Le premier anthropologue connu pourrait être Hérodote qui compila de nombreuses informations sur la manière dont s’organisaient les sociétés de la Grèce Antique concernant les peuples méditerranéens notamment. Ces sujets d’études alors occupés par les mœurs, les actes de la vie quotidienne et les croyances de ces peuples représentaient déjà une amorce à la définition globale et commune de la culture. Avec la Renaissance et les grandes épopées maritimes, les récits de voyages côtoyant les réflexions philosophiques humanistes ouvrent le champs de recherche et de pensée sur la question de la culture. L’anthropologie dans son axe d’étude consacré au domaine social et culturel (anthropologie sociale et culturelle qui se différencie de l’anthropologie biologique) est enfin adoubée par la création en 1799 de la société des observateurs de l’Homme puis en 1842 aux Etats-Unis avec l’officialisation de l’American Ethnological Society. Ces créations précédent la publication en 1851 de l’ouvrage de Morgan consacré au peuple Iroquois, Ancient Society, généralement reconnu comme le premier ouvrage ethnographique.

L’anthropologie sociale et culturelle pouvait donc naitre et avec elle, l’étude des phénomènes culturels complexes qui organisent la société humaine. Ces précisions fixent les origines d’une discipline maitresse dans l’étude du fait culturel. L’anthropologie sociale et culturelle se définit communément comme la science qui s’intéresse aux groupes humains organisés en étudiant notamment les phénomènes sociaux qui s’expliquent par des facteurs culturels. Cette science est donc centrale dans l’affirmation de la culture comme objet d’étude à part entière. De manière préalable mais complémentaire, il convient de noter que ce cheminement intellectuel et scientifique fut également secondé par un lourd travail de réflexion philosophique au cours du dix-huitième siècle notamment en Allemagne. En effet, la tradition littéraire (Goethe ou Hengel) et politique (Bismark) allemande fut toujours notablement influencée par le passé germanique et le désir de grandeur nationale. Cette première approche philosophique du fait culturel est expliqué par le fait que les penseurs d’alors considéraient l’historicité et l’ethnicité du peuple allemand comme prédominantes et surtout fondatrices du Volksgeit, l’esprit du peuple allemand. Cette approche marque le soubresaut d’une analyse factorielle et culturelle d’un ensemble organisé, ici le peuple allemand. Max Weber développera notamment l’idée que le Volksgeit serait le fondement réel de la totalité des manifestations culturelles d’un ensemble humain organisé et dont la langue et la transmission de savoirs seraient les outils privilégiés de pérennisation (vision hégélienne du fait culturel). Cet ensemble idéologiquement ancré reste une des bases inspirante du tournant anthropologique dans la définition du fait culturel. Cette première philosophie systémique a pour vocation de créer un véritable registre des sciences de la culture dont les études seront basées tout à la fois sur l’étude des langues qui sont alors acceptées comme la base de l’activité de transmission et de symbole inhérent au fait culturel mais également sur l’observation descriptive du fait culturel à travers l’anthropologie culturelle et sociale. Cette démarche anthropologique empirique se base par définition sur un ensemble d’observations concrètes permettant de diriger la réflexion du concret vers la théorisation.

En ce sens, cette discipline réalise une typologie des variables culturelles observables qui sont autant de notions supplémentaires à la définition la plus exhaustive possible de la culture. Afin de pouvoir baser ses observations sur des phénomènes concrets, l’anthropologie sociale et culturelle divise en trois domaines ce qu’il convient de considérer comme des « biens culturels ». Il existe tout d’abord les biens culturels matériels relevant d’une existence physique à l’image des vêtements et des objets de manière générale. Ainsi ce qu’il convient d’interpréter comme les objets d’art et la culture dans son sens « muséologique » est à considérer dans cette interprétation anthropologie matérielle. Viennent ensuite les biens culturels dits corporels qui pourraient être illustrés par les habitudes observables (au sens béhavioriste du terme) telles que la manière de se saluer ou le maintien du corps dans une certaine position dans un contexte particulier qui sera très variable en fonction des cultures. Enfin, les biens immatériels se composent de l’ensemble de la dimension symbolique, langagière, de valeurs et de mœurs… Il convient en effet de noter ici la dominante immatérielle dans la définition de la culture qui relève avant tout d’un ensemble complexe de codification au regard des définitions qui en sont données par des auteurs tels que Mauss ou Lévi-Strauss. Ces sous hiérarchisations sont en fait l’expression observable d’une division plus large et générale du fait culturel entre les faits de langue (notamment à la base de la dimension symbolique de la culture), de l’existence de l’idée (consécutive à la création du fait culturel par la croyance et les mythes chargeant au passage certains objets ou rituels de sens comme ont pu le démontrer des auteurs comme Durkheim ou Mauss) et enfin des pratiques culturelles dans leur dimension plus organisationnelle (institutions, échange de biens, jeux de pouvoir…).

Ce courant anthropologique se scinde en deux interprétations d’analyse totalement différentes mais qui chacune, apporte leur précision au domaine culturel tout en se basant sur une démarche empirique d’observation et de classification concrète détaillée dans le propos précédent. En effet, l’évolutionnisme propose une définition de la culture dans son contexte d’historicité basé sur la continuité historique de l’organisation humaine qui serait rythmée par des phases sociétales relatives au progrès technique et aux grandes inventions humaines (agriculture, commerce et industrie). Son plus éminent représentant, Edward Burnett Tylor marquera également l’approche empirique propre à l’anthropologie sociale et culturelle en général. En effet, sa définition de la culture reste une référence dans le domaine anthropologique et même sociologique et elle conditionne encore aujourd’hui trois courants relatifs aux divisions explicitées dans le propos précédent. La culture serait donc selon Tylor

« le tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société ». Cette définition mérite d’être discutée notamment au regard de la définition sociologique de la culture à travers les écrits de Marcel Mauss plus particulièrement. En parallèle de cette vision évolutionniste, un second courant anthropologique plus empirique encore s’intéresse au contexte spatial de la culture. En effet, dans une perspective dynamique, le courant diffusionniste se propose d’étudier la culture au prisme des échanges culturels. La véracité des échanges culturels s’observe dès les origines de l’humanité et notamment lors de la période paléolithique avec l’échange d’artisanat et de coutumes propres à des groupes humains organisés mais dont les traces s’observent de manière très éloignée de leur appartenance géographique originelle. Cette approche ajoute à la définition de la culture un fait important qu’est celui de l’échange et de l’adaptation de l’homme à son milieu et aux impondérables de son développement (rencontre avec d’autres peuples, inspiration de coutumes différentes, le tout créant une diversité culturelle chère à l’UNESCO). La définition anthropologique de la culture avance donc l’idée d’un ensemble organisé, observable de manière empirique et constitué à la fois d’objets existants, de comportements factuels et d’un contexte organisé. Il convient de compléter cette première définition avec une approche plus sociologique du fait culturel.

La transition entre anthropologie et sociologie est en partie due à Franz Boas, professeur d’ethnolinguistique à l’université de Columbia qui développa le concept de relativisme culturel. Cette évolution fut le fruit des réflexions anthropologiques et notamment du courant diffusionniste détaillé dans le propos précédent dans la mesure ou l’approche empirique et systémique de la discipline a permis à Boas de considérer que les groupes humains étaient organisés, capables d’évolution par rapport à leur milieu culturel. Cette notion fait de facto disparaitre la légitimité d’une notion de race dans l’espèce humaine dans la mesure où celle-ci n’est pas étanche aux cultures et aux échanges avec d’autres groupes humains de culture différente. Chaque société serait donc un ensemble humain organisé, une « totalité culturelle dont l’esprit imprègne le comportement des individus » pour paraphraser Boas. Ce changement d’interprétation dans la définition de la culture permet l’émergence de deux courants sociologiques qui se distinguent dans le statut qui est conféré à la culture. Il convient de présenter rapidement ces deux courants sociologiques car ils apportent des précisions supplémentaires à ce qui pourrait être la culture. En effet, le fonctionnalisme accorde à la culture le rôle « d’organisateur social » et d’outil d’adaptation de l’homme à son milieu. La culture serait en fait un instrument d’organisation du vivre ensemble et de réponse aux besoins humains primaires (adaptation au milieu naturel) et secondaires (adaptation au milieu social) par le biais d’instruments matériels (réalisation des besoins organiques) et d’instruments organisationnels (réalisation des besoins de coopération), le tout formant une culture au sens de Tylor. Cette analyse institutionnelle presque utilitariste de la culture fut vivement critiquée dans la mesure où l’organisation des sociétés humaines comprend un grand nombre d’impondérables et qu’il n’existe pas de société parfaitement organisée. Cette limite à l’organisation concrète de la vie en collectivité limite l’influence de la théorie sociologique fonctionnaliste.

Le culturalisme se base sur une approche psychologique et psychanalytique de la culture en tant qu’objet d’organisation du comportement humain en société. En ce sens, le culturalisme avance le fait que la culture est un univers symbolique conditionnant le « patterns of culture » : le modèle culturel en vigueur dans cet ensemble organisé. Chaque société est un modèle culturel original et base son existence sur des valeurs dominantes qui elles-mêmes conditionnent la personnalité des membres de cette société. Cette approche est critiquable dans la mesure ou la culture conditionnerait la pensée des individus se réclamant d’elle et ôterait toute idée de projection et de stratégie aux membres de cette société culturelle. Le culturalisme, s’il permet une mise en contexte de la culture dans une approche moins utilitariste que l’approche fonctionnaliste tout en notant l’influence psychologique notable de la culture sur l’individu (qui est un élément intéressant d’une définition globale), les nombreuses analyses de psychologie cognitive notamment ont prouvé que les individus élaboraient en permanence des stratégies psychologiques dans l’opération de leur choix même les plus anodins et l’image d’une culture toute puissante ne peut ainsi être soutenue. Les premières approches sociologiques ne permettent donc pas la définition sociologique de la culture.

Deux éléments sociologiquement fondateurs méritent ici d’être développés dans la mesure ou ils permettent une réelle adéquation entre la sociologie culturelle et la définition de référence de Tylor. Max Weber est le premier sociologue à aborder directement le fait culturel. Son principe d’ethos (ensemble structuré de comportement et de pratiques) pourrait résumer ce qu’est la culture et interroge la définition de Tylor dans son rapport à la société. L’exemple le plus parlant concernant la sociologie de Max Weber reste l’étude de l’influence culturelle dans les actes économiques des individus ou comment la culture dans sa définition la plus vaste organise voire conditionne l’action des individus à la fois dans l’organisation de la société mais tout autant dans leur action individuelle. Ces notions furent développées dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ou comment un univers culturel se développe peu à peu au sein d’un ensemble organisé par le biais de normes et de valeurs (dont l’origine, ici le protestantisme, n’est pas forcément partagé par l’ensemble des membres de la société) et qui fixe le cadre d’action des individus créant et pérennisant par là même l’ensemble culturel. Ce premier élément sociologique démontre l’influence très forte que peu avoir la culture sur l’organisation de la société au point d’en devenir l’élément fondateur. La définition de la culture est donc ambiguë dans la mesure ou elle est à la fois l’ensemble de principes qui peuvent influencer notablement l’organisation des sociétés humaines tout en constituant elle-même cet ensemble organisé.

La culture est donc à la fois le principe d’organisation d’un groupe humain et le référentiel global de ce même groupe humain. Pour reprendre l’exemple développé par Weber, l’éthique protestante serait le principe organisationnel de la société (culture dans son sens fondement de la société) et le référentiel de pensée protestant définirait cet ensemble (culture dans son sens définition de la société). Le fait culturel est donc prépondérant, constitutif et fondateur dans l’analyse des sociétés et de leur organisation. On peut cependant s’interroger sur la nature universelle de la culture dans la mesure ou celle-ci semble être l’élément fondamental de l’organisation humaine si ce n’est l’organisation humaine elle- même. En ce sens, l’étude de la notion de « fait social total » développée par Marcel Mauss peut apporter une réponse à cette interrogation. Cette théorie sociologique met en exergue la définition « canonique » de Tylor dans une approche empirique et, d’une manière presque révolutionnaire, dans un contexte global. En effet, Mauss intègre dans cette notion de fait social total l’ensemble des tenants et des aboutissants qui structurent la définition de la culture au regard de ses nombreuses approches et théories. Marcel Mauss considère le fait social total comme l’ensemble structurant de la société en y intégrant l’ensemble des formes de culture pour finalement n’en créer qu’une, la plus exhaustive et globale possible. La culture au sens de Marcel Mauss serait donc l’ensemble complexe (le « tout complexe » de Tylor) intégrant les trois dimensions fondatrices que sont la psychologie (approche culturaliste voire philosophie allemande), la physiologie (culture faite de symboles et soulignement de l’importance corporelle de l’individu dans le fait culturel) ainsi que la dimension sociale (symbolisme, diffusionnisme, évolutionnisme, ethos de Max Weber, fonctionnalisme…).

La définition du fait social total de Marcel Mauss intègre donc l’ensemble des définitions et des approches pourtant très diffuses de la culture dans un ensemble complexe qui respecte la définition donnée par Tylor. Ainsi, la culture tout en influençant profondément l’individu est tout autant constituée par lui. Par sa capacité d’adaptation et d’évolution démontrée par le courant évolutionniste, l’individu permet à la société de se pérenniser et à la culture d’exister. La culture serait donc le ciment entre l’individu et la société, rendant interdépendants ces deux éléments constitutifs du fait culturel. Lévi-Strauss relisant Mauss considère le fait social total comme devant résider dans un système organisé. L’approche de Mauss aura permis la lecture globale du fait sociologique et sa relecture au prisme de l’approche culturelle qui en est faite dans ce travail de recherche. Le système dont discute Lévi-Strauss est à considérer selon lui dans sa globalité (historique, physio-psychologique, sociale), globalité qui n’est pas sans rappeler la définition de la culture telle que le cheminement d’étude nous permet maintenant de considérer.

La culture est donc une notion éminemment complexe à définir notamment au regard de sa perte de sens sémantique au long de son histoire sociale et intellectuelle. La diversité des interprétations scientifiques participe à cette complexité et c’est en ce sens qu’il semblait important de replacer le contexte théorique de la culture afin de pouvoir en présenter une définition. Ainsi, la culture trouve son sens dans la définition communément reconnue de Tylor (« le tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société ») et dont l’essence est rendue lisible dans l’interprétation du fait social total de Marcel Mauss.

La définition du terme de culture nécessitait un travail méthodologique précis fondé tout à la fois sur l’approche historique qui permet la fixation du contexte d’évolution de la notion mais également sur l’approche socio-anthropologique permettant l’étude de l’ensemble des réflexions relatives à la culture et avec elles, l’éclaircissement d’un terme très complexe. Identiquement, ce travail est à réaliser concernant le développement durable notamment dans son rapport à la construction culturelle en s’interrogeant sur la manière dont le développement durable s’est construit culturellement.

Lire le mémoire complet ==> (Politiques Culturelles Et Durabilité : Introduction au management de projet culturel et durable)
Master 2 Professionnel, Développement des Territoires, Aménagement, Environnement
Université d’ARTOIS – UFR EGASS