Représentations de la santé et de la maladie, les mythes au Brésil

By 14 February 2013

II.4.2 Les représentations de la santé et de la maladie

L’état de santé est intrinsèquement lié à notre vie quotidienne, notre milieu social et familial et constitue le pilier de l’existence, étant donné que « la santé est importante autant par ses effets sur le corps que sur l’imaginaire » (GHIORZI, 2002, p. 407).

Certes, nous ne voulons pas discuter de manière exhaustive les représentations sociales, mais l’étude nous a permis d’aborder la santé et la maladie dans la société et le sujet mérite d’être signalé.

Il faut également dans ce topique faire une remarque sur l’aspect de l’inégalité sociale existante au Brésil. Cet angle d’approche peut avoir un rapport avec les divers thèmes présentés dans ce chapitre, mais nous voudrions le souligner ici puisque cette réalité interfère dans les perceptions des gens. Les classes sociales bénéficient de soins réellement différents, ce qui va nécessairement être en lien avec les questions de formation, de difficultés d’accès aux soins et, n’oublions pas, avec l’attachement aux croyances.

D’un côté, les contenus des représentations et l’objet auquel ces contenus se rapportent sont les éléments capables de définir les représentations sociales; mais, de l’autre, il existe le sujet-homme et toutes ses variables (individu, famille, groupe…) qui concrétisent le rapport avec un autre. Si bien que la représentation est, en réalité, un acte dynamique où on apprend à considérer le sujet- auteur, l’objet et le milieu social où les relations sont élaborées (JODELET, 1998).

Ces éléments qui ont essentiellement servi d’introduction aux définitions des représentations sociales sont éclairants dans la mesure où les personnes élaborent socialement les représentations qui guident la façon collective d’interpréter les faits. Les représentations sociales alors, deviennent des facteurs importants dans les relations entre l’individu et le monde et communiquent des perceptions et valeurs qui peuvent être modifiées en fonction des groupes sociaux, de leurs intérêts et des circonstances (SARTORI, 2002).

Les « représentations collectives » de Durkheim (1968) ont introduit l’étude de ce sujet avec les catégorisations de la pensée qui montrent la réalité, soit en l’expliquant, soit en la justifiant ou en la questionnant, car, selon lui, ces catégories de pensée expliquent comment chaque société élabore et exprime sa réalité.

D’autre part, la définition de Moscovici (1978), en psychologie sociale, nous rapproche davantage du sujet de la communication, du langage et des savoirs présents dans les représentations, vu qu’il s’agit d’un ensemble de « concepts, affirmations et explications créés dans le quotidien de l’existence et dans le cours des communications inter-individuelles » (MOSCOVICI, 1978).

Jodelet (1998, p.364) a également enrichi ce concept à partir du moment où elle y introduit le rôle du comportement et de nos « interactions significatives avec le monde ». Ce qui passe par « son intégration avec les faits, les routines pratiques et [de] l’expérience immédiate des individus sociaux » (SARTORI, 2002, p.18), processus qui pose l’homme-sujet comme un individu dynamique, agissant dans son milieu qui est, lui aussi, échangeable.

Quand nous entrons dans le sujet des représentations du corps et des représentations de la santé et de la maladie, il nous paraît nécessaire de citer Farr (1998, p.383) quand il évoque Jodelet (1976) et son rappel sur la difficulté d’en parler sans le relier « à la démarche de la médecine occidentale, centrée sur le traitement du corps, pris comme objet physique aux dépens de sa dimension sociale ». Ainsi, comment ne pas prendre en considération l’image qu’un individu a de son propre corps dans le contexte de la clinique, image propre à influencer ses symptômes cliniques? Le rôle social présent dans cette idée ne nous permet pas d’envisager que le patient se détache de la représentation du corps (JODELET, 1976).

Il faut toujours considérer la relation entre l’évolution de la pensée sociale et le vécu corporel de l’individu. Or, les transformations qui interviennent dans la société (l’intérêt croissant pour l’esthétique, la globalisation et l’uniformisation des concepts de beauté) sont également impliquées dans les discussions sur le corps (FARR, 1998).

Afin de mieux comprendre les représentations de la santé et de la maladie dans ce contexte précis, observons qu’elles peuvent être observées par le biais de trois approches différentes (SARTORI, 2002): le savoir populaire, le savoir médical et la société. Les gens cherchent là et ailleurs des explications aux questions qu’ils se posent et le sens comme les réponses est alors trouvé à différents niveaux : les médecins dans leur savoir médical, les sociologues dans la société sans compter ceux qui trouvent leurs réponses dans leur connaissance de la vie.

Il faut remarquer, pourtant, qu’il existe une résistance entre les « savoirs » et nous revenons encore au sujet de la relation patient-praticien et aux inégalités au niveau de la communication.

Les codes utilisés par le savoir médical ne semblent pas coïncider avec le langage courant. Nous avons déjà mentionné l’importance du langage et de la communication adoptée quand nous voulons toucher un individu. Le professionnel de santé peut aussi ne pas comprendre ce que les gens veulent transmettre et c’est ainsi qu’on arrive à une impasse et que la population ne s’identifie pas avec le système de santé, voire même l’ignore, le refuse et l’abandonne (LOYOLA, 1983).

Au Brésil, par exemple, la diversité des communautés que l’on retrouve dans les régions, le mélange d’identités culturelles, le métissage des religions, des expressions et des valeurs nous fait penser que l’approche complexe 72 de ces patients dans un contexte thérapeutique de soins médicaux ressemble aux « (…) lapsus, arrangements spécifiques de signifiants, surgissements de significations ludiques ou intriquées (…)» que Nathan (1998)73 explique en ethnopsychiatrie, même si la langue courante est le portugais. Aurions-nous besoin d’un médiateur pour réaliser les soins médicaux et dentaires dans les coins les plus insolites du Brésil ? Les médecins sont-ils aptes à observer les aspects particuliers de la parole et les détails qui distinguent les individus pour y voit autant de signifiés et de réponses à leurs questionnements ? Ces questions trouvent, certes, leurs réponses dans l’expérience de chaque praticien, mais l’appréhension des contenus ne se produit pas seulement à partir d’une ouverture des concepts, de la volonté, ou à travers des changements de paradigmes et d’interaction avec l’autrui.

Après tout ce que nous avons montré à partir de la littérature sur les croyances et les soins, il ne faut pas oublier de se rapprocher des « savoirs » brésiliens dans le domaine de la santé. Le savoir médical, « l’officiel », ne peut pas ignorer les « diagnostics et pronostics » faits par la population… Ghiorzi (2002) montre à partir de sa large recherche sur les enjeux de la santé au Brésil que le savoir officiel déqualifie ces diagnostics et ce mouvement de qualification/déqualification continuera à favoriser l’augmentation des distances entre les deux savoirs. Or, le blocage qui interdit la compréhension de ce que les gens nomment remède, maladie et guérison ne peut pas être utile au discernement attendu par le savoir officiel à propos de ce qui est imposé à la population comme étant correct (GHIORZI, 2002).

72 La complexité ici ne vient pas d’une « difficulté » d’approche, mais de la réunion de plusieurs aspects différents.
73 Tobie Nathan ici est l’auteur de la préface du Traité du Malentendu (de PURY, 1998, p.12)

Cette résistance est ce qui explique que les gens ont leurs propres concepts au sujet de la connaissance, de la santé, de la maladie. Ces conceptions ont été créées, élaborées à partir de leurs propres possibilités d’existence, avec leurs limitations et à partir de leur expérience et c’est là, nous le répétons, que, selon nous, les croyances s’insèrent. Car les symboles de vie et les mythes créent eux- mêmes leur histoire : l’introduction d’éléments nouveaux, de situations ou de personnages renouvelle ces croyances et le cycle se perpétue… (GHIORZI, 2002). C’est ce que Nations et Nuto (2002) ont également pu conclure à partir des études sur les représentations de santé bucco-dentaire des gens au Nord-est du Brésil.

Les pratiques populaires ayant un rapport avec la santé et la maladie sont le résultat de ces représentations propres. La maladie serait la « rupture avec l’état normal –la santé- qui est défini par la disposition à vivre (travailler, parler, se promener…)» (LOYOLA, 1983). De ce fait, nous pouvons conclure que les soins officiels sont une « construction sociale » : ils ne dépendent pas seulement de leurs différents agents formels et de leurs institutions mais aussi de leurs clients, dans la mesure où ceux-ci recherchent le système officiel de santé parce qu’ils y croient. Le choix est fait, alors, sur la base de leurs propres définitions et perceptions de la santé et de la maladie (SARTORI, 2002, p.22).

Evidemment, les études nous montrent ces mêmes représentations de la santé et de la maladie insérées dans un contexte idéologique ou politique, mais nous ne pouvons pas oublier qu’elles possèdent une dimension culturelle importante, puisque les groupes sociaux se construisent à partir de fragments de vie (GHIORZI, 2002).

Ces « morceaux » de vie montrent des traditions et cultures différentes qui sont capables de définir des attitudes également différentes par rapport aux examens médicaux, à l’hygiène et aux thérapies (LEVY, 2001). Les concepts sont beaucoup plus vécus que réfléchis et c’est pourquoi ils reflètent l’expérience concrète des individus et leur sens de la vie. Nous voudrions aborder ce sujet des représentations car nous pensons qu’elles exercent une certaine influence sur la vie des gens et sur leur santé.

Au Brésil, les populations vivent dans un contexte de santé où l’accès aux soins n’est pas toujours possible, ou bien c’est l’individu lui même qui intervient pour modifier son propre avenir ou qui n’intervient pas parce qu’il croit que la vie veut que cette situation se déroule de cette façon et que c’est son destin, et nous arrivons mieux à comprendre pourquoi on peut parler de « l’art du possible » (GHIORZI, 2002).74

74 « (…) l’imaginaire des gens qui discutent de la santé, qu’ils soient politiques ou usagers, ne doit pas être refoulé ou oublié. La réalité physique de l’individu, son comportement, y compris son comportement mythique, l’ensemble des interventions sociales et individuelles bien articulées sont des éléments qui vont lui permettre d’être en bonne santé. (…) » (GHIORZI, 2002, p.168).

Dans les communautés défavorisées, cette dualité entre l’imaginaire – des rêves, des soins, des réussites- et la réalité- des barrières, des échecs pousse les gens à vivre dans un ensemble de sentiments de joie et de souffrance…

Actuellement, on considère que les facteurs sociaux, l’aspect physique et mental de l’individu équilibré conduisent à l’état de santé; c’est pourquoi on met en avant les incidences de l’environnement sur la santé, car le déséquilibre des facteurs de cet ordre peut conduire à l’augmentation du risque de maladies.

En ce sens, dans le monde oriental, nous pouvons citer par exemple les Chinois, qui croient à leur système de médecine traditionnel où les forces doivent être en équilibre; les facteurs, les énergies qui nous entourent ne doivent pas être en désordre, pour que notre état de santé soit garanti. Mais, bien que la notion d’équilibre soit très présente dans leur culture, les Chinois peuvent tout de même croire au fait qu’ils sont exposés aux maladies dentaires.

Chez les Chinois, la perte des dents à un âge plus avancé n’est qu’un fait banal. Il est acceptable. Il est prévu. De ce fait, la prévention est inutile. Le praticien peut se sentir annulé par les types d’arguments et de justifications utilisés par ces patients. Le travail de conditionnement d’un adulte étant plus compliqué que celui d’un enfant… (KWAN et BEDI, 2000).75

Ce peuple est très lié aux croyances traditionnelles, mais il est aussi très pauvre dans le domaine de la prévention. Un certain nombre de points doivent constamment être pris comme sujets de réflexion : le coût du traitement, les problèmes de communication, l’anxiété et les différences culturelles qui peuvent perturber les soins; pourrions-nous réellement systématiser ces soins, en tenant compte des croyances et en adaptant les facteurs présentés ci-dessus ?

Le défi lancé au professionnel est vraiment au centre du débat quand il se propose de guérir au nom d’une médecine qui a imposé une représentation de la santé et de la maladie qui en fait un phénomène pathologique circonscrit à l’espace du corps individuel.

La confrontation du dentiste aux constructions culturelles des patients est un autre défi majeur. Peut-il accepter les différentes conceptions et les insérer dans le contexte de la clinique ? Les valeurs biomédicales du professionnel, concentrées sur la maladie elle-même, violent les façons d’être, les sentiments et les valeurs des patients. Nations et Nuto (2002), rappellent que cette confrontation peut être considérée comme un type d’agression symbolique, propre à générer des comportements de révolte, un manque de coopération, une « non-compliance », et mènent à la fin au rejet des services de santé.

75 Même si l’étude généralise les caractéristiques citées et même si d’autres auteurs corroborent cette opinion, nous devons faire mention du fait que la Chine est un immense pays et que la recherche a été faite dans une seule de ses régions.

Les personnes âgées en Chine croient que la présence de dents à un âge plus avancé ne peut pas leur porter bonheur : les dents ont une représentation « cannibale », puisqu’elles pourront « manger » le bonheur des enfants de la famille. La perte de sang lors d’une extraction dentaire est aussi liée à la mort, à la faiblesse et les gens parlent de la présence d’une « dent de sang » lorsqu’ après une extraction, on observe une grave hémorragie. S’il existe une symptomatologie douloureuse, le malheur est encore plus grave. Et personne ne peut identifier laquelle est sa « dent de sang » L’habitude est de ne pas se présenter en consultation, étant donné qu’il est culturellement inacceptable de quitter son travail pour aller chez le dentiste ou le médecin.

Le sujet des représentations de la santé et de la maladie nous met en face d’un contexte qui n’est pas facilement compris par les praticiens : les aspects vus de l’autre côté de la relation, c’est à dire le patient.

Les possibilités de croyances, les pensées et les sentiments se trouvent mêlés dans ces concepts de mort et de vie qui traversent le quotidien des gens. La mort, approchée dès qu’on se voit malade, peut détruire les relations car il existe « un danger permanent de condenser le mauvais sur la maladie » (AUBERT-GODARD, 2001, p.20); en face, il y a la vie, représentée par l’état de santé, de bien être, que le praticien peut rendre au malade. Quand la maladie est comprise par l’analyse des causes et effets immédiats, nous avons en conséquence l’affirmation que « être ou ne pas être en bonne santé » représente, en réalité, des phénomènes liés aux soins que le gouvernement et l’équipe de santé offrent aux individus et à leurs familles, dans un contexte de normes, de massification et d’uniformisation (CANO et BOTAZZO, 1986).

L’objectif poursuivi sera, donc, de savoir construire des interventions en santé sur un mode humaniste en y incluant les interprétations subjectives des patients. Le processus ne peut pas être simple si n’y figurent pas, dès le départ, la compréhension du praticien et son ouverture à ce type d’approche.

Lire le mémoire complet ==> (Les facteurs psychologiques impliqués lors des soins dentaires aux enfants brésiliens )
Thèse de doctorat en psychopathologie et psychologie clinique – Ecole Doctorale Cognition, Langage, Interaction
Université PARIS 8- VINCENNES-SAINT-DENIS