Les destinataires des documentaires philosophiques en France

By 20 February 2013

3. Les destinataires réels

En partant du postulat que l’enfant possède des capacités cognitives propres à la pensée réflexive, certains textes semblent méconnaître leur destinataire réel. L’étude des documentaires philosophiques pour enfant implique que l’on s’interroge sur la nature du lien qui existe entre le narrataire et le lecteur réel. Y a-t-il rencontre, adéquation ou au contraire éloignement et décalage entre l’un et l’autre ? Pour qui sont écrits réellement ces livres ? Examinons les trois principaux critères permettant de reconnaître les destinataires réels.

a) Le texte

Le premier est celui d’un contenu inadapté au lecteur. Définir la métaphysique comme «la partie de la philosophie qui cherche à s’interroger sur les points fondamentaux de la réalité » peut paraître abscons à un enfant. Un vocabulaire trop riche et un style soutenu peuvent constituer un obstacle à la compréhension. Prenons pour exemple un extrait de La Conversation d’Olivier Abel :

Voyez : nous reconnaissons tout de suite ou presque le ton moqueur d’une ironie, nous distinguons une information fausse d’un jugement injuste, nous passons du coq à l’âne en mêlant salutations, compliments, ragots, apostrophes, confidences, altercations et promesses […] L’ordinateur le plus rapide est incapable de parler à bâtons rompus, de faire des gaffes et des gags, incapable de cette verve, de cette vivacité par laquelle nous nous donnons un plaisir mutuel.

Les quatre mots figurant en italique sont expliqués en marge du texte ; toutefois, le passage peut paraître difficile pour un enfant de 11 ans. Un raisonnement tortueux représente un deuxième obstacle :

Parmi les conditions de la conversation, il y a un élément moral, une sorte de vertu. D’abord, en nous exerçant à la comparaison, elle nous empêche de reprocher aux autres ce que l’on exige pas de soi-même. La conversation nous oblige ainsi, par le sens du ridicule qu’elle aiguise, à adopter une attitude cohérente, telle que l’on ne soit pas en contradiction avec soi-même.

L’enchaînement des idées est obscur. De nouvelles notions – la « vertu » et la « comparaison » – sont introduites sans avoir été expliquées préalablement pour, semble-t-il, appliquer l’impératif catégorique de Kant au sujet traité, à savoir la conversation.

Evelyne Beauquier, conservatrice à la Médiathèque d’Orléans, fait le constat que les « Goûters Philo », conseillés par l’éditeur à partir de 8 ans, « sont le plus souvent empruntés en bibliothèque par des enfants de 11 ans ou des adultes, des lycéens débutant en philosophie, des enseignants, maître formateur, bibliothécaires préparant des interventions autour de la philo ! » Est-ce à dire que, selon les statistiques de prêt, les livres de philosophie pour enfants intéressent peu leurs destinataires officiels ? Les destinataires annoncés sont-ils les destinataires réels ?

b) Le paratexte

Les indices donnés dans le paratexte peuvent constituer un deuxième moyen pour identifier les véritables destinataires du documentaire philosophique. En quatrième de couverture de la collection « Brins de philo », le mot « Parents » est écrit dans le corps le plus gros. L’adresse aux parents, mise en évidence dans un encadré, est claire : « Parents ! Savez-vous répondre aux questions de vos enfants ? » Le livre, conçu comme un médium de communication entre les parents et leur enfant, semble davantage être un guide à l’usage des parents leur permettant de « répondre aux questions de [leur] enfant qui les embarrassent ». L’auteur ne se met plus à la place de l’enfant mais de l’adulte, qui cherche des pistes pour aider son enfant et ne pas se trouver dans l’embarras :

Il souhaite des réponses précises, convaincantes, sans tricher. Il aimerait en parler plus longuement avec vous. Ou tout simplement vous désirez évoquer certains sujets avec lui. Vous hésitez, vous doutez parfois de vos arguments, vous ne trouvez pas toujours les mots justes.

Le destinataire réel est un adulte en détresse, en proie au doute et à l’incertitude à la recherche d’un manuel de survie.

Au contraire, la collection « PhiloZenfants » propose dès la quatrième de couverture non des éléments de réponse mais « une première initiation au questionnement » : il s’agit d’une « collection indispensable pour les adultes qui souhaitent leur offrir un dialogue plutôt que des réponses toutes faites ! » Le livre est donc appréhendé comme un outil qui se lit à plusieurs. L’enfant ne peut être le seul destinataire dans la mesure où la fonction du documentaire est clairement annoncée.

La préface nous renseigne également sur les véritables destinataires. Les préfaces de Christian Godin pour la collection « Récréphilo » ne sont pas adressées au jeune lecteur. Le professeur de philosophie, servant de garant intellectuel, loue à un « lecteur averti » capable de « reconnaît[re] le scénario imaginé par Platon », les talents de Claire Bernas-Martel qui sait utiliser « une forme à la fois originale, séduisante et convaincante ». Selon la directrice artistique de la collection, le livre « peut être lu au premier degré » mais aussi « conçu comme un outil pédagogique », la partie « le code secret » pouvant être exploitée par les parents et les enfants. Trois destinataires sont donc ciblés : l’enfant, les parents et les enseignants, avec lesquels la maison d’édition a réfléchi avant de lancer la collection. La préface écrite par Oscar Brenifier pour la collection « PhiloZenfants » est indirectement destinée aux parents :

Les enfants se posent de questions, toutes sortes de questions, souvent importantes. Que faire de ces questions ? Faut-il que les parents y répondent ?

L’auteur propose plus loin de « prolonge[r] ce dialogue, en pariant qu’il apportera autant aux enfants qu’aux parents ».

Clairement identifiable dans certaines collections, le destinataire réel l’est beaucoup moins dans d’autres. Le péritexte permet alors d’éclairer la nature du destinataire réel. Brigitte Labbé, en évoquant son rôle de mère, explique à qui sont adressés les «Goûters Philo »:

Je suis maman d’une grande fille de huit ans, et je constate, comme tous les parents, que les questions que posent les enfants sont des questions profondes, essentielles.

Les non-philosophes que sont la plupart des adultes sont souvent démunis face à ces questions. Ces livres sont donc conçus comme des boîtes à outils, où chacun va piocher, et en cela ce sont des livres qui ouvrent la discussion.

En utilisant le code affectif, l’auteur s’identifie au destinataire et crée ainsi un climat de sympathie. Les parents novices sont encore ici des adultes « démunis », en attente de réponses. La « discussion », objectif sous-tendu par le livre, implique les parents mais surtout les enseignants qui doivent trouver matière à philosopher pendant la demi-heure hebdomadaire de débat prévue dans les programmes.

c) L’autonomie de lecture

Il en résulte un dernier critère : la mesure de l’autonomie du destinataire dans la lecture du documentaire philosophique. À quel degré le lecteur est-il indépendant dans l’acte de lecture ? Le documentaire à visée philosophique nécessite-t-il un accompagnement, une médiation ou l’enfant peut-il le lire seul, de manière autonome ? Il semble que dès l’instant où le livre est appréhendé comme un outil, l’enfant perde son statut de lecteur unique. Il ne peut être désormais considéré comme le seul destinataire dans le sens où le documentaire philosophique, pour être pleinement compris, demande à être éclairé par la parole de l’adulte.

La liberté de l’enfant, dans son acte de lecture, n’est-elle pas de ce fait mise à l’épreuve ?

L’approche éditoriale semble donc aboutir à une aporie : la coexistence d’enjeux commerciaux et éducatifs rend l’identification du documentaire philosophique problématique. Dans quelle mesure peut-on reconnaître ce qui relève de l’intérêt financier de la volonté authentique d’une transmission du savoir ? Comment dépasser la dialectique du profit et de l’acte de pure connaissance ? Pour mettre à l’épreuve l’authenticité du discours, il convient d’en comprendre la nature et les motivations de son écriture.

Conclusion

L’approche historique a montré les conditions de la naissance du documentaire philosophique et son inscription dans un contexte politique et idéologique. De Jules Payot à Jostein Gaarder en passant par la philosophy for children de Mathew Lipman, le documentaire philosophique s’est transformé pour devenir l’objet même d’une collection éditoriale. De marginal, il est devenu digne de susciter une collection. Atypique à ses débuts, l’approche sectorielle a permis, par une étude comparative avec le documentaire classique, de dégager ses caractéristiques. La prise en compte des différents acteurs du documentaire philosophique a mis en lumière les stratégies éditoriales et l’identification du narrataire et du lecteur réel.

Il semble toutefois que, par ces différentes approches, le documentaire philosophique n’ait été appréhendé que de l’extérieur, et que l’on ne soit parvenu à cerner uniquement les contours du documentaire philosophique sans en saisir l’essence. Le projet d’écriture étant intrinsèquement lié à la production finale de l’objet-livre, il nous faut à présent envisager son étude du point de vue de l’auteur et de ses motivations.

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(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse