Photographie et Patient : De l’espace projectif pour le photographe

By 15 February 2013

B. De l’espace projectif pour le photographe

La photographie peut être outil documentaire de la maladie et se servir des patients en tant que physique portant les traces signifiantes de la maladie. Il s’agit là d’un traitement du patient en sa qualité de malade. Une autre manière interroge la maladie dans ce qu’elle représente pour lui comme sentiment et sensation et non comme maladie en tant que telle, elle aborde la maladie et s’intéresse aux patients dans un lien plus personnel et profond du photographe. Un exemple de cette implication individuelle du photographe face à la maladie allant jusqu’à l’issue fatale est le projet réuni dans un livre : Hospice, a photographic inquiry. Cet ou vrage répond à la commande passée par la Fondation nationale des Hospices afin de réaliser une recherche photographique sur les soins palliatifs et l’encadrement des patients ante-mortem. Chaque photographe est choisi pour la démarche personnelle de recherche photographique. Comment faire de la photographie de malades inconnus une réflexion personnelle par rapport à sa propre vie grâce à la photographie ? Nous nous intéresserons aux travaux de Nan Goldin, Jim Goldberg et Sally Mann.

Jim Goldberg est connu pour avoir réalisé des reportages photographiques qui mêlent divers médiums et qui ne se cantonnent pas qu’à la photographie. Il ajoute, le plus souvent, des textes pour tenter de montrer l’intégralité d’un modèle qui devient un sujet. Ainsi, dans sa série Rich and Poors, les photographies s’accompagnent d’un commentaire manuscrit livrant leur réaction à leur image photographiée. C’est une double confrontation entre les photographies de personnes appartenant aux différentes classes mais également dans ce que l’image montre et ce que l’on pensait montrer. Dans Raised by the wolves, les photographies légendées par des interviews des modèles et des commentaires du photographe, exacerbent les émotions en les expliquant, en les contextualisant, leur attribuant une signification supplémentaire. Dans Hospice : a photographic inquiry, il accompagne jusqu’à la mort son père. La démarche photographique est la même et l’exercice se rapproche du journal personnel dans lequel les photographies font face aux écrits du photographe. La maladie et la perte de contrôle sur celle-ci sont racontées attentivement mais également les pensées de ce fils et le récit des relations entre les différents membres de la famille. On assiste à la mort de ce père dans les moindres détails mais non dans une succession de faits car la douleur et la peine, mais l’angoisse aussi, sont exprimées. Chaque moment devient important telles les photographies de « tout petits riens » comme le fauteuil vide évoquant pour chacun l’absence. Ici, l’intimité d’une famille se dévoile, mais cette émotion qui ne pourrait appartenir qu’à elle dans cette surenchère de détails, nous touche personnellement et nous attrape dans l’émotion de l’histoire qui se déroule. Mais pourquoi choisir une mort si proche dans une commande sur l’hospice et comment se servir de la photographie dans ces moments si particuliers ? La mort se joue de manière individuelle, privée, voire familialement pourtant Jim Goldberg décide de photographier ce moment capital, peut-être pour se rassurer dans sa capacité à le vivre, à le dépasser. Sera-t-il présent et à la hauteur vis-à-vis du point de bascule de son père ?

Cela, il ne le sait pas mais il ne doute pas d’être photographe et cela lui assure une réussite, une capacité supplémentaire dans ce temps ultime, au moins. Cela lui permet d’instaurer une distance entre l’évènement et son ressenti. Il se sert de ce journal pour y énumérer les derniers instants en tant que fils mais également en tant que père, en garder un souvenir et une trace. Photographier son père, c’est aussi le garder et préserver une image de lui. Paradoxalement, la photographie lui permet de placer un objet entre ce qui se joue devant lui, dans la disparition, et lui-même. Mais, cette commande l’oblige à s’impliquer et le maintenir présent dans l’événement et à faire face à la souffrance. Jim Goldberg dit d’ailleurs de la photographie du trépas de son père que ce moment semble irreprésentable; ce qui lui importe alors se situe dans la représentation d’un acte de présence personnelle attestée par la photographie; c’est la symbolisation de ce moment, d’avoir été là jusqu’au bout avec son père représenté sur cette photographie. La figure paternelle, gisante, une main ornée d’une montre. La photographie a fixé cet instant; ce qui nous fait pénétrer dans l’intimité, sans une perversion exhibitionniste qui eut pu être facilement atteinte si les visages n’accédaient pas à une sorte d’anonymat. Alors ce n’est pas de la monstration mais de l’évocation. Les photographies sont différentes mais appartiennent à un même corpus alternant entre traitement couleur et noir et blanc. Le polaroïd de certaines empêche une netteté et amplifie la puissance évocatrice, adoucissant les images contrairement à celles en noir et blanc. Elles présentent une famille : son quotidien, ses instants de vie, les relations d’une femme-mère et de son mari mourant, d’un espoir avec la naissance de la fille du photographe.

Jim Goldberg, Hospice 1996
Jim Goldberg, Hospice: a photographic inquiry,,1996

Pas d’apitoiement ni de complaisance puisque que l’on perçoit que le photographe se retient à cet appareil photographique pour filtrer l’événement. Cela rappelle aussi cette vidéo de Bill Viola dans laquelle se confronte une vidéo de la mère de l’artiste mourant et de sa fille sortant du ventre de sa mère : The passing. La maladie est constamment présente, la preuve en est cette photographie de sa fille jouant avec la bouteille d’oxygène de son grand-père. La commande est respectée car l’hospice se décrit dans la façon dont il peut être vécu au sein d’une famille confrontée à la mort. Et si Doug Dubois a, lui aussi, photographié sa famille mais de manière constante, ce qui choque dans ses images, c’est leur netteté extrême ainsi que les jeux de lumières implacables. Les seules images dans lesquelles la lumière se fait plus crue sur les membres de sa famille sont celles où son père est à l’hôpital. Seules les photographies racontent et évoquent, sans texte et par l’éclairage nimbant les personnes, on comprend le désir de placer les images dans un souci d’objectivité distante, s’accentuant lorsqu’il photographie son père à l’hôpital. On saisit les photographies dans le cheminement qu’elles ont et la manière dont les corps familiers deviennent conteurs de leur propre histoire. La photographie raconte et témoigne de la vie et de l’affrontement à la mort.

Le travail de Nan Goldin dans l’hospice ne s’inscrit pas dans un environnement qu’elle connaît, ni même de sujets qu’elle côtoie dans son quotidien mais les images en portent la trace indicible. Lorsque Nan Goldin accepte ce travail sur l’hospice, c’est pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle a évolué dans un milieu où le sida est omniprésent et certains de ses amis en sont morts. Cette maladie, elle la fréquente, elle s’est insinuée dans sa vie au travers des autres. Ses très chers amis Cookie Mueller et Vittorio Scarpati en sont décédés. Nan Goldin choisit de s’implanter au Cabrini Hospice, hôpital où est morte son amie Cookie, moments où elle n’a pu être présente. Ainsi, elle se rapproche de ce qu’a vécu son amie en réinvestissant ce moment avec d’autres pour mieux comprendre ce qu’elle a manqué. Nan Goldin refuse la mort et se confronter à des personnes qui l’attendent en l’acceptant lui offre la possibilité de faire face à son déni, elle se réhabilite dans ce travail dans ce qu’elle a échoué avec ses proches. Les photographies qu’elle réalise sont celles de l’environnement des malades, les proches, les relations intimes de ceux-ci avec d’autres mais aussi leur décor. Ce n’est pas la mort qu’elle photographie, mais les restes de présence de la vie, les derniers signes, ce moment ultime d’accompagnement qu’elle a raté. Elle représente les patients, leurs compagnons, leurs familles mais aussi les tables de chevet où les objets de soin quotidiens de la maladie viennent se mêler aux objets fétiches du vivant. On voit au- dessus d’un lit un bandeau « Just Married », souvenir d’une vie passée, une table sur laquelle médicaments, fleurs, peluches, vieilles photos, bible et dessins cohabitent. Les commodes des patients ont été le premier sujet de peinture d’Adrian Hill dont nous parlerons par la suite. Ces photographies sont accompagnées d’écrits de la photographe dans laquelle les relations des patients sont narrées : les patients avec leurs familles, leurs amants, mais aussi sa relation à elle avec eux. Elle s’inclut dans leur histoire, dans leurs émotions pour mieux les représenter, elle les vit avec eux, se renseigne afin de pouvoir faire sa rédemption face à son absence auprès de ses amis perdus à jamais. C’est finalement, en cherchant à représenter exactement ce qu’elle n’a pu faire qu’elle se bat avec sa culpabilité pour se racheter.

Adrian Hill,Livres et fleurs de chevet,1943
Adrian Hill, Livres et fleurs de chevet,1943.

Sally Mann suit une de ses amies infirmières de l’hospice dans ses visites à des patients. Cette amie a un rôle particulier puisque c’est celle qui s’est occupée du père de la photographe au moment de sa mort, peu auparavant. Elle cherche dans l’attitude de son amie à revoir son père, ce qu’il a vécu et la relation privilégiée qu’il avait avec cette femme. Elle tente ainsi de revoir son père face à ce moment précis, ce qu’il était et comment il l’abordait, pour se rassurer et le connaître mieux paradoxalement dans ce qu’il n’est plus. Ce que Sally Mann photographie, ce n’est pas les patients. Sally Mann s’intéresse à ce moment fatidique du trépas de l’âme et de ce qui lui est associé. Elle aborde l’ultime image que perçoivent les patients de leur fenêtre. Adrian Hill a également représenté cette vision de l’extérieur dans ses dessins, mais dans un sens contraire; la fenêtre symbolisait l’extérieur dans la maladie. Elle s’intéresse également au dernier souhait des patients et apprécie leur concordance avec ce moment fatidique. Elle tente de voir ce que peut- être le moment de la mort dans son irrationalité et sa logique mystique. Les photographies sont toutes en noir et blanc et réalisés à la chambre grand format sur plaque de verre; elles font face à des textes qui sont soit de l’auteur soit des citations d’écrivains sur le thème de la mort et racontent ce qui a motivé la photographie. Les coïncidences sont questionnées dans la mort allant jusqu’au paranormal. C’est par ses photographies qu’elle cherche à comprendre l’influence de la mort sur les gens et, inversement. Ainsi cette photographie d’une tête d’ours qui raconte l’histoire d’un chasseur dont le dernier souhait était de tuer un ours et cette mort provoquée presque par la réussite de cette volonté. Le mysticisme des images est impliqué par les flous et le traitement au collodion; les images semblent évanescentes et révéler une aura.

Adrian Hill, Vue de ma fenêtre, 1941
Adrian Hill, Vue de ma fenêtre, 1941

Jack Radcliffe photographie les séropositifs alors que sa mère vient de mourir et que son père emprunte le même chemin. Ces évènements refoulés, il se sent incapable de gérer et n’arrive pas à affronter la mort de ses parents. En choisissant de photographier ces patients, il ne sait à quelle distance se placer, que montrer, quelles doit être sa démarche photographique par rapport à la mort ? Aucune démarche personnelle n’est envisageable pour lui face à cela. Il dit : « Les photographies de personnes souffrantes sont banales. Certains photographes restent à une distance sécurisante et romancent leurs sujets. D’autres protègent ou agressent le spectateur Je ne souhaitais pas que mes photographies soient comparables à cela. Je voulais qu’elles soient authentiques. J’ai essayé d’être dans la confrontation autant que dans l’empathie, pour partager et préserver les véritables moments. Je ne voulais pas montrer uniquement mon expérience personnelle mais également celles des patients. 3 ». Les patients sont dans des chambres qui se ressemblent toutes et le photographe choisit un rapport frontal pour se rapprocher des patients. Alors ceux-ci se dévoilent dans ce qu’ils offrent à voir au photographe mais également dans l’humanité qui leur reste et leur relation très proche dans la mort. Les textes s’entremêlent entre ceux du photographe légendant les photographies et ils racontent le rapport du photographe aux patients mais aussi des patients à la mort. Jack Radcliffe se confronte à la mort d’autres pour mieux se situer face à elle. Dans l’espoir de parvenir à apprendre à évaluer la bonne distance et ainsi parvenir à se situer dans la mort de ses parents. Il a besoin de s’éloigner de cette mort et d’aller trouver les solutions dans une relation plus lointaine.

Comment évaluer la distance à avoir dans des évènements? C’est ici une autre utilisation de l’appareil photographique pour se confronter à la mort d’un parent; tandis que Jim Goldberg choisit d’y faire face et de la documenter, Jack Radcliffe choisit au contraire de mieux s’éloigner pour y revenir. Ces deux démarches sont comment utiliser l’outil photographique pour mettre à distance l’événement ou s’en rapprocher. Chez Radcliffe, on est dans une extrême netteté et une frontalité qui est loin de l’évocation de Goldberg. Le patient se montre dans tout ce qu’il lui reste de vivant quand ce n’est pas la mort avec le visage de cette femme défunte et où le photographe arrive trop tard. C’est dans l’expression qu’elle a que l’on observe que la mort n’est pas maquillée et déguisée comme elle peut l’être dans les masques mortuaires. La dernière grimace est prégnante. Pour trouver la distance, il a des fois besoin de lui-même se pousser à photographier en se rappelant sa commande. En prenant en compte que les patients et leur famille désirent ses images et acceptent que le photographe prenne place dans l’hospice, leur vie et ce moment qui est plutôt de l’ordre de la fermeture à autrui. Ainsi, face à un patient comateux, le photographe se persuade : « Alors que je photographiais Barnie, je me suis senti intrus. J’ai du me répéter, « ces personnes veulent que je documente cela. » 4».

Nous avons vu comment dans le cadre d’une commande, les photographes se sont servis de différentes manières de la photographie à des fins personnelles fondant leur démarche personnelle sur un sujet commun et universel qui leur a permis de mieux appréhender la mort. Que ce soit pour retrouver sa place vis-à-vis de l’événement montré, se protéger, s’impliquer, se réhabiliter en tant que personne. Le médium photographique peut donc être un allié pour le photographe dans sa propre vie, un exutoire ou une piste d’introspection. Les photographes utilisent la photographie ici pour eux et non pour les autres, ils deviennent presque patients de leur propre travail et sont finalement les sujets de celles-ci presque tout autant que leur véritable sujet.

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière