Mise en question du corps obèse dans la représentation

By 16 February 2013

Mise en question du corps obèse dans la représentation – Partie III

Dans un mémoire qui s’interroge sur la manière de mettre en œuvre une démarche photographique afin d’interroger l’image du corps d’enfants et d’adolescents obèses, il est intéressant de voir après avoir observer comment la photographie pouvait-elle être exploitée dans une relation et comment on pouvait travailler sur l’image du corps, comment l’obésité est-elle montrée photographiquement ? Trois axes de recherches esthétiques ont pu être dégagé. L’obésité est avant tout un hors-norme et a trait au physique, qu’en a t il était fait de ce physique obèse par les photographes esthétiquement ? Quelle a été leur recherche sur l’aspect purement physique. À travers quelques exemples, Irving Penn, Patricia Schwartz, Ariane Lopez-Huici,Erwin Wurm et Andrea Modica, la question de la forme obèse sera vu. L’obésité est devenu de plus en plus présente dans la société actuelle si bien qu’elle deviendra d’ici à 20 ans deuxième cause de mortalité après les accidents de la route. L’obésité devient sujet d’actualité et de ce fait de reportage et de documentaire que ce soit à la télèvision ou dans la presse. Deux remarquables photographes étudient la question de l’obésité dans les centres pour adolescents obèses. Enfin, Jen Davis est une photographe obèse qui travaille directement sur le représentation de son image en tant que personne obèse.

A. Pour une esthétique formelle de l’obésité.

L’obésité est perçue avant tout comme une particularité physique formelle, associée aux courbes épanouies, au large, à la quantité, au trop. Elle se trouve à la marge des canons esthétiques actuels et demeure peu présente en dehors des campagnes préventives. On observe, depuis quelques années, un intérêt et une émergence de ces figures. Ainsi, les femmes se sont faites plus rondes dans certaines et très rares publicités, la chanteuse Beth Ditto est apparue à plusieurs reprises en couvertures de magazine musical et de mode. La rondeur née de l’obésité est, depuis longtemps, source d’intérêt pour les artistes comme les personnages opulents chez le peintre Rubens ou les femmes alanguies de Matisse, trouvant dans leur courbes un soutien pour l’arabesque de leur peinture. Ne parlons même pas des Monstres de Picasso courant sur la plage. Depuis cet intérêt porté à ces formes hors normes, les représentations restent marginales. Et dans la photographie, Ils sont peu à s’être aventurés à l’étude de ces silhouettes souvent féminines, rarement en ce qui concerne les hommes obèses. Comment l’obésité peut-elle être plastiquement et photographiquement exploitée ? Nous verrons à l’aide de quelques exemples que l’obésité offre de nouvelles approches du sujet féminin aux photographes à travers les nus d’Irving Penn, les beautés académiques de Patricia Schwartz, les modèles d’Ariane Lopez-Huici ou encore, les étonnantes photographies d’Andrea Modica et enfin le détournement plastique fait par le plasticien Erwin Wurm.

Irving Penn réalise au cours des années 1949 et 1950 des études de nus féminins. Seulement voilà, ses choix de modèles vont se porter vers des femmes de plus en plus grosses. Le nu, numéro1 de la série est la photographie d’un corps relativement mince, corps auquel il s’est déjà confronté et habitué dans le milieu de la mode dans lequel il évolue. Peu satisfait du résultat, Irving Penn va se tourner vers des corps de femmes aux rondeurs et aux courbes de plus en plus exacerbées. Les photographies sont réalisées en noir et blanc et l’axe de prise de vue tourne autour des corps pour sortir à chaque photographie quelque chose de nouveau, d’exceptionnel. Les corps des modèles deviennent de réels sujets d’étude visant presque une exploitation topographique de chaque recoin observé. Mais le corps est morcelé, et ce n’est pas toutes les parties de celui-ci qui constituent les sujets, seulement celles que le photographe considère comme l’évidence même de l’expressivité. Les corps sont horizontaux, verticaux, obliques et cela pour jouer avec la gravité exercée sur chaque parcelle. Au début de la recherche, le corps devient courbes et rondeurs séparées par les plis apportant une dynamique à l’ensemble de la figure, tout comme le cadrage. Loin de ces images, cette calme volupté s’associe trop souvent aux corps obèses ainsi que la lascivité inhérente aux gros. C’est dans la diversité que ce corps vit et s’exprime, dans l’étendue et la fluidité des courbes qu’il présente et dans la vivacité piquante de ces plis, lignes noires qui viennent parcourir et ponctuer les collines de chair, tels des coups de pinceaux calligraphiques. Ces lignes finissent par devenir le sujet. Irving Penn fait abstraction de la matière pour ne garder que la forme. Le fort contraste et la surexposition montre un corps qui ne se figure que dans l’expression première des lignes essentielles. La photographie qu’exécute Irving Penn de ces corps dans la recherche de cadrages audacieux mais aussi dans la linéarité présentée se rapproche d’une esquisse faisant penser à celles que Matisse réalisait de certaines baigneuses.

Irving Penn utilise la technique photographique pour rechercher les manières de représenter le corps féminin et le paroxysme de sa recherche est atteint alors que le corps devient morcelé, décrit grossièrement et simplement par une silhouette, la sinuosité que forme l’obésité permettant à ces multiples plis d’attraper l’ombre. « Earthly bodies » qui est le titre de cette série signifie littéralement Corps territoires, Irving Penn après avoir observé les reliefs de ces corps, modulant leur surface s’éloigne un peu plus comme une vue aérienne à l’extrême pour ne voir que les failles géographiques et les frontières.

Couverture du livre
Couverture du livre

Ariane Lopez-Huici photographie elle aussi des personnes obèses, deux femmes et un homme recherchant la manière d’imputer une expression et une expressivité à un corps hors norme. La photographie encore en noir et blanc pour s’attacher à la forme amplifie le pouvoir expressionniste de ces corpulences. À l’inverse d’Irving Penn, Ariane Lopez-Huici s’attache à voir la manière dont un corps est habité par une personne et son caractère. C’est non seulement le physique mais celui d’un modèle sujet qui devient recherche photographique. Le modèle Aviva mais également la danseuse Dalila, ces deux personnes savent exactement diriger leur corps. Ce n’est pas seulement une entité physique mais un physique habité par une émotion, et inversement comment une expression se vit dans un corps. Le statisme n’est plus là, on sent le mouvement, la personnification du modèle. Ce n’est pas un corps obèse mais un homme ou une femme obèse. Les émotions sont poussées à l’extrême dans une dramatisation formelle par l’usage de fond noir et de ce clair-obscur dont surgit le sujet. Les corps sont comme dans le maniérisme baroque italien empreint d’un certain mouvement et se dynamisent dans l’agencement de leurs membres. En 1997, plusieurs photographies d’Aviva sont réalisées dont un diptyque. La première présente le modèle de dos, assis sur un cube recouvert d’un tissu plissé dégradé de gris à noir qui vient modeler l’assise et le modèle ne semble faire qu’un bloc avec elle. Aucune émotion réelle ne semble apparaître, seulement voilà, les mains tendues sur ses hanches se dégagent de son corps et ce n’est plus un bloc mais un être qui habite cette masse et la rend vivante. Dans une deuxième image, cette masse se définit et se révèle dans sa sensualité, ce bras relevant ses cheveux et ce profil apparaissant telles des arrêtes qui écornent le bloc.

Patricia Schwartz dans sa série Women of Substance interroge frontalement les canons esthétiques féminins établis depuis des siècles. Ce n’est pas seulement en prenant comme sujet de ses photographies des personnes obèses qu’elle entend interroger leur « représentabilité » comme le fait Lopez-Huici mais en leur redonnant une place qu’elles n’ont pas eue. Les canons esthétiques étants inhérents à l’histoire de l’art et de la peinture, c’est en les replaçant dans ces décors qu’elle tente cette réintégration. Elle questionne ainsi le regard du spectateur, son formatage et sa réception pour offrir une vision parallèle de la norme, une réhabilitation esthétique. Chaque photographie fait penser à une peinture rappelant les poses académiques, le dispositif narratif, les couleurs employées et les éléments de décor. Cette femme allongée dans l’herbe dans cette pose mais surtout ces couleurs et la végétation luxuriante tropicale rappelle la peinture du Douanier-Rousseau alors que cette femme de trois quart dos et les voiles bleus azur rappellent la douce volupté d’Ingres. Les canons esthétiques sont troublés quand les repères sont habités par d’autres normes, il suffit d’une modification des critères utilisés pour la figure pour repousser le système des codes esthétiques.

Andrea Modica, Barbara ,2004
Andrea Modica, Barbara ,2004

Le modèle fétiche Barbara d’Andrea Modica le suit depuis de nombreuses années et lorsqu’il la photographie pour cette série, elle est déjà très malade, à l’aube de sa mort très prochaine d’un diabète. Barbara ne peut plus bouger de son lit et les photographies sont éclairées à la lumière d’une lampe de chevet. Le travail de l’image est fait conjointement par le modèle et le photographe. Comment représenter ce corps, cette ultime représentation ? Justement le thème d’apparition etde disparition va construire l’approche photographique, le corps n’est jamais visiblement montré. Les raccourcis de perspective peuvent être poussés à l’extrême rappelant le Christ de Mantegna qui paraît si petit. Les gros plans sont victimes de distorsion, la matière se perd dans le grain et le flou. Dans ces photographies, Andrea Modica nous montre une substance évanescente, un corps qui est d’ores et déjà en train de disparaître. Dans la représentation d’un corps obèse qui pourrait être une masse dans un lit, c’est dans une pulvérisation de celui-ci que le corps est montré, sa matière décomposée dans sa matière même.

Erwin Wurm, Fat Cars,2000
Erwin Wurm, Fat Cars,2000

Erwin Wurm est un plasticien autrichien qui interroge l’espace et le corps. Sans traiter de l’obésité directement en tant que sujet, Erwin Wurm traite de la formalité de celle-ci dans la dilatation de l’espace qu’elle opère ou encore dans les spécificités corporelles. En effet, Erwin Wurm joue« plastiquement » avec les codes de représentation en créant des Fat Cars et une Fat house qui prennent pour sujet les dimensions conventionnelles des objets symbolisant le consumérisme actuel. La consommation est envisagée comme un thème lorsque l’artiste réalise la vidéo

Shopping dans laquelle un couple se promène dans la rue, des sacs débordants de vêtements, eux-mêmes recouverts de couches successives de vêtements qui les enferment et les retiennent dans leur mouvement. Quand Erwin Wurm aborde la question de la représentation du trop, il le fait dans l’évocation du trop, trop qui enferme et renferme, et trop qui déborde.

L’obésité s’exprime plastiquement, dans l’évocation des silhouettes et d’image graphique chez Irving Penn, dans l’expressivité qu’elle impute aux personnes habitant ces corps chez Ariane Lopez-Huici, ou encore dans la visite de l’académisme des poses classiques de l’histoire de l’art, de l’évanescence tragique du corps chez Andrea Modica et enfin de l’évocation plastique du trop chez Erwin Olaf.

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière