Le métier d’accompagnateur dans la carrière musicale amplifiée

By 2 February 2013

“… Comment est né ce devoir d’intérêt général de soutenir les carrières artistiques amplifiées ? Comment construit-on une carrière ? Comment les lieux dédiés aux musiques amplifiés s’intègrent-ils dans une carrière ? Quelle définition donner au métier d’accompagnateur ? Quelle utilité a ce métier dans une carrière ? Soit, quel rôle joue l’accompagnateur dans une carrière artistique amplifiée ? Ces questions forment la base du développement qui suit. Mais avant de proposer des réponses, il nous faut définir le cadre et les méthodes …”

Université Lumière Lyon 2

Master 2 Anthropologie spécialité Métiers des arts et de la Culture

Le métier d’accompagnateur dans la carrière musicale amplifiée

Directrice du mémoire : Anne-Cécile Nentwig

Clotilde Bernier

Promotion 2007-2008
Septembre 2008

Je remercie Rémi Breton pour sa disponibilité, ses conseils, tout au long de mon stage et encore maintenant.
Je remercie Anne-Cécile Nentwig, pour son accompagnement dans l’adversité du mémoire.
Je remercie Axel Guioux pour le regard universitaire qu’il porte sur mon travail.
Je remercie l’équipe de Mars pour leur accueil, leur amitié.
Je remercie mes proches pour leur soutien infaillible.

Abréviations
ADDMC : Association départementale de développement musical et chorégraphique
Ara : Autour des rythmes actuels
CA : Certificat d’aptitude ou Conseil d’administration
Capes : Certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement secondaire
CD : Compact disc
CIJ : Centre d’information du jazz
CIMT : Centre d’information des musiques traditionnelles
Cir : Centre d’information rock, chanson, hip-hop, musiques électroniques
CNSMD : Conservatoire national supérieur de musique et de danse
CNV : Centre national de la chanson, des variétés et du jazz
CPI : Code de la propriété intellectuelle
CPNEF SV : Commission paritaire nationale pour l’emploi et la formation dans le spectacle vivant
CSM : Conseil supérieur de la musique
DE : Diplôme d’État
Drac : Direction régionale des affaires culturelles
DSP : Délégation de service publique
Dumi : Diplôme universitaire de musicien intervenant
ENM : École nationale de musique
FAIR : Fonds d’action et d’initiative rock
FCM : Fonds de création musicale
Fédurok : Fédération de lieux de musiques amplifiées et actuelles
Fracama : Fédération régionale des acteurs culturels associatifs de musiques amplifiées
FSJ : Fédération des scènes de jazz
Géma : Groupe d’étude des musiques amplifiées
Irma : Centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles
MAO : Musique assistée par ordinateur
Mars : Musiques actuelles et rencontres sonores
MFA : Musique française d’aujourd’hui
MJC : Maison de la jeunesse et de la culture
Rama : Réseau aquitain des musiques actuelles
RMI : Revenu minimum d’insertion
SCIC : Société coopérative d”intérêt collectif
SMA : Syndicat des musiques actuelles
Smac : Scène de musiques actuelles
Tami : Territoire, animation, musiques, images
Unesco : Organisation des Nations unies pour l’éducation la science et la culture

Sommaire :
Introduction
A/ Sujet d’étude : les musiques actuelles et amplifiées
B/ Protocole de recherche
C/ Définition du plan d’étude
Musicalisation de la société et conséquences
A/ Rappel sur les politiques en faveur de la pratique des musiques actuelles
B/ État des lieux des musiques actuelles
C/ La mise en lumière des pratiques amateurs
Carrière d’artiste et structures d’accompagnement
A/ Du mélomane à l’artiste souverain
B/ Les lieux de vies musicales
C/ MARS : exemple d’un lieu de vies musicales
Le métier d’accompagnateur
A/ Essai de définition du métier d’accompagnateur en lieu de vies musicales
B/ La professionnalisation du métier
C/ Débats autour du métier d’accompagnateur
Conclusion

Introduction :

≪ Si la nature vous a donné des talents, vous pourrez les développer, ils ne seront perdus ni pour vous ni pour la patrie ≫1. La pratique musicale fait partie intégrante de notre société. Nombreux sont les pratiquants. Qu’entend-on par musiques actuelles et amplifiées ? Quelles sont les caractéristiques de ce milieu ? Quels en sont les enjeux culturels, sociaux économiques, politiques ? Comment valoriser ses actions, ses acteurs ? La jeunesse du questionnement dans ce domaine et la complexité de son fonctionnement méritent une mise à plat des concepts principaux, pour poser les bases d’une réflexion sur l’accompagnement de la carrière d’artiste.

A/ Sujet d’étude : les musiques actuelles et amplifiées

1. Précis lexical

Musiques actuelles, territoire, politiques culturelles, pratiques amateurs … Ces termes génériques font partie intégrante du vocabulaire technique et scientifique du milieu culturel. Ils permettent de se situer et de se penser dans un espace social donné. Il assurent aussi « l’organisation de l’aide publique, les mécénats privés, la diffusion des messages, la commercialisation des oeuvres, la circulation des idées dans des circuits exclusifs, la constitution de niveaux de conscience restreints »2. Chaque terme porte son poids symbolique, « fruit de discours, de textes, et de pensées, (qui) résultent et se traduisent en actes, en gestes, en paroles quotidiennes, en parcours et vécus »3. Pour éviter tout malentendu, il est utile de clarifier le sens que prendra chaque expression dans cette étude.

Le territoire

Nous entendrons par “territoire” un espace physique, délimité par des frontières et des compétences politiques définies (un département, une communauté de communes, une ville, etc. ), englobant aussi ses caractéristiques historiques, culturelles, sociales, économiques.

1 Nicolas de Condorcet, Rapport sur l’organisation générale de l’Instruction publique, 1792.

2 Christophe Ruhles, Terrains de la musique, extrait de textes réunis par Marc Perrenoud, l’Harmattan, 2006.

3 ibid.

Les musiques rock, actuelles ou amplifiées

Ces trois termes sont régulièrement utilisés pour définir notre champ artistique. On constate d’abord que les trois sont employés au pluriel, pour signifier la non-exhaustivité d’une éventuelle liste, d’un ≪ moule unique à la pensée unique ≫4.

Le terme “musiques rock” est le premier à être utilisé dans les années 70. Il désigne cet ensemble de musiques non-institutionnalisées, excluant la musique classique, le jazz et les musiques traditionnelles. Il fût employé pour rendre ces musiques visibles et lisibles des politiques. Son sens est vite biaisé et représente à l’époque un mouvement sociétal répulsif : “jeunesse”, “révolte”, “garages”, “banlieues” sont apparentés au rock. Il faut trouver une autre formule plus politiquement correct.

“Musiques actuelles”. Le terme est lancé, fin des années 70, par les créateurs du festival Transmusicales de Rennes. ≪ Plus de vingt ans après, l’imposture est nationale ≫5. Cette expression est depuis reprise en chœur, alors qu’elle inclut une notion temporelle : il y a des musiques passées, des présentes et des futures. Cette classification induit que ces musiques sont aussi constamment périmées ou sans histoire. Peu importe, le terme est fédérateur et englobe rock, rap, funk, reggae, techno, musiques du monde, chanson et les sous-familles, ou toute forme musicale ne se retrouvant pas dans les musiques classiques et institutionnalisées à l’extrême.

Malgré tout, le souci de valoriser ces pratiques subsiste et l’on parvient à nommer cette grande famille musicale. ≪ “Musiques électro-amplifiées” ne désigne pas un genre musical en particulier, mais se conjugue au pluriel, pour signifier un ensemble de musiques qui utilisent l’électricité et l’amplification sonore électronique comme élément plus ou moins majeur des créations musicales et des modes de vie (transport, stockage, conditions de pratiques, modalité d’apprentissage …) ≫6. Nous retiendrons donc principalement le terme “amplifié” pour cette étude. Il représente au mieux les pratiques musicales que nous observerons ci-après, et fait partie du vocabulaire commun des acteurs culturels. Nous pourrons le décliner à souhait. Cependant, il nous faudra utiliser “musiques actuelles” lorsque cela sera plus logique.

Le groupe

Par “groupe”, on entend avant tout la notion de projet musical. Il importe peu qu’un groupe soit composé d’un membre ou de plusieurs. Le groupe symbolise l’union. On distingue deux types de membres. Les “membres de premier plan” sont les “musiciens”, ceux qui jouent d’un instrument de musique. Ils forment le noyau du groupe et sont indissociables. Les “membres de second plan” sont le manager, les fans, le technicien son, le runner … Ils participent aussi à la vie du groupe, mais leur présence n’est pas tout le temps primordiale. Au total, seule l’unité compte : le groupe, qui est désigné par son “nom de groupe”.

L’instrument

Les instruments les plus couramment employés pour la pratique des musiques amplifiées restent la basse, la batterie et la guitare. Il faut tout de même préciser que “instrument” pourra signifier ordinateur, voix, machine, trombone, casserole, violon … soit tout outil pouvant créer une matière sonore.

Le bénévole

≪ Est bénévole toute personne qui s’engage librement pour mener une action non salariée en direction d’autrui, en dehors de son temps professionnel et familial ≫7. Ce mot est régulièrement utilisé pour définir plusieurs acteurs culturels. La notion commune est la non-rémunération de leur activité. L’amateur amplifié est souvent bénévole lorsqu’il monte sur scène. Les membres d’un CA d’association le sont de fait. Certaines personnes offrent leur temps libre aux structures culturelles pour aider à la production de concerts (bar, catering, billetterie, affichage …), à la permanence d’accueil de lieux de répétitions … Le bénévolat est un statut, et non une activité.

L’amateur et le professionnel

On trouve deux définitions au mot “amateur” dans le dictionnaire : ≪ individu peu compétent dans un domaine ≫ et ≪personne qui a du goût pour quelque chose, l’apprécie, le recherche et en possède une certaine connaissance ≫. Deux définitions aussi pour “professionnel” : ≪ personne qui pratique une activité en tant que métier ≫ et ≪ personne compétente dans une activité ≫. Dans le cas du musicien amateur ou du musicien professionnel, une définition standard ne suffit pas.

Selon le Code du travail8, tout artiste qui se produit sur scène est présumé salarié. Il doit donc avoir un salaire et un bulletin de paye pour chaque représentation. Le décret du 19 décembre 1953 sur les artistes amateurs permet de déroger à la présomption de salariat :

« est dénommé “groupement d’amateurs” tout groupement qui organise et produit en public des manifestations dramatiques, dramatico-lyriques, vocales, chorégraphiques, de pantomimes, de marionnettes, de variétés, etc. (…) ou bien y participe et dont les membres ne reçoivent de ce fait aucune rémunération, mais tirent leurs moyens habituels d’existence de salaires ou de revenus étrangers aux diverses activités des professions du spectacle ». Nous verrons que cette définition aussi ne suffit pas à résoudre le problème de différenciation entre artiste et amateur, que la frontière entre les deux est floue, mouvante. Pour éclaircir cette notion, nous nous appuierons sur Howard Becker et ses Mondes de l’art. Ce concept met en évidence des « sous-systèmes sociaux quasi autonomes dans lesquels les interactions entre individus sont stabilisées en des réseaux intégrés qui perdurent en assurant la conservation de leurs normes, l’adaptation à l’environnement, la réalisation de buts communs, l’intégration des professionnels »9. Rapporté à notre étude, le monde de l’art est celui du spectacle vivant dans les musiques amplifiées. Becker divise les relations qu’entretiennent les personnes avec un monde de l’art en quatre types :

les professionnels intégrés : ce sont les plus représentés dans un monde de l’art. Ils ont « le savoir-faire technique, les aptitudes sociales et le bagage intellectuel nécessaires pour faciliter la réalisation des oeuvres d’art »10. Les codes de leur monde sont acquis. Leurs oeuvres sont intégrées au répertoire légitime de ce monde.

les franc-tireurs : ce sont les artistes qui « ont appartenu au monde officiel de leur discipline, mais n’ont pas pu se plier à ses contraintes »11. Ils continuent leur investissement dans leur pratique sans le soutien de leur monde de l’art. Becker prend pour exemple le compositeur américain Charles Ives (1874-1954). Ce musicien a suivi un enseignement traditionnel de la musique classique. Il en maîtrisait parfaitement les techniques. Mais ses oeuvres innovantes « se heurtaient à l’hostilité des autres membres du monde de l’art »12. Par exemple, il ne finissait quasiment jamais l’écriture des partitions d’une oeuvre, laissant place à l’imprévu. Il a composé la « Symphonie de l’univers, qui exige, pour un seul de ses mouvements, entre cinq et quatorze orchestres et choeurs disséminés dans les montagnes et vallées »13. Ives était sûrement vu comme un original. Mais c’était surtout un amateur au sens noble : il aimait la musique mais ne voulait pas en faire sa profession puisqu’il aurait dû en intégrer tous les codes. Les francs-tireurs refusent donc de se soumettre aux règles de leur monde de l’art.

les artistes populaires : ce sont des gens ordinaires qui pratiquent un art sans s’en rendre compte. Leurs oeuvres ne sont pas jugées comme de l’art par le monde de l’art auquel elles pourraient être rapprochées. Becker donne l’exemple d’une famille reprenant en choeur Joyeux anniversaire. Il souligne ici le fait qu’une oeuvre n’est oeuvre que parce le monde de l’art auquel elle se rapproche le plus le décide.

les artistes naïfs : ce sont des personnes qui au départ ignorent tout du monde de l’art auquel leur pratique pourrait s’apparenter. Mais ils ont conscience de faire tel type d’art. Leurs débuts n’ont rien d’un acte réfléchi de débutant. On les nomme aussi “artistes du terroir”. N’ayant aucune formation, leur art a l’air “naïf”. Ils ne revendiquent d’ailleurs pas le statut d’artiste.

Si l’on tente d’adapter les propos de Becker à nos propos, le professionnel intégré est notre musicien professionnel, intégré dans le monde des musiques amplifiées. Son activité artistique est acceptée et reconnue. Les trois autres cas sont un imbroglio de notre musicien amateur. On peut ainsi définir notre amateur comme un créateur non accepté par son monde de l’art. On retrouve alors différents traits cumulables définissant l’amateurisme : innovation, pas de formation, pas de conscience de création, amour de la musique, non-intégration des codes, rejet du monde des musiques amplifiées …

Gérôme Guibert propose lui une typologie des amateurs et des professionnels différente14. Les trois types d’amateurs :
– les amateurs jeunes jouent sans se soucier de leur avenir musical. Ce sont des lycéens et étudiants la plupart du temps.
– les amateurs vétérans sont des adultes actifs, voire retraités, dont la pratique musicale est leur loisir. Toute volonté de carrière artistique a été anéantie. Leurs revenus proviennent d’une activité en général non artistique.
– les amateurs intermédiaires sont aussi appelés artistes en voie de professionnalisation, ou artistes en développement. Leur principale activité en terme de temps est la musique, et leur statut social est souvent précaire.

Les deux types de professionnels :
– les professionnels intermédiaires vivent difficilement de leur passion. Ils sont intermittents. Leurs revenus proviennent essentiellement des représentations qu’ils font.
– les professionnels majors ont de meilleurs revenus, puisqu’ils gagnent leur vie autant en faisant des concerts que par leur production discographique.

Chaque musicien, professionnel ou amateur, peut passer d’une catégorie à une autre selon son parcours personnel. Nous verrons qu’ils sont définis par des étapes de progression. Ces classifications permettent de mieux appréhender les enjeux symboliques de définition des termes d’amateur et de professionnel, dans la carrière d’artiste.

L’enseignement et l’accompagnement

Ces deux termes se distinguent certes par leur sens, mais aussi parce que le monde des musiques amplifiées exclut la notion d’enseignement au sens usuel. Le terme “enseignement” correspond plus au secteur des musiques institutionnalisées.

L’accompagnement désigne mieux les besoins des musiciens amplifiés ≪ en formation (qui) ne portent pas sur la pratique instrumentale mais sur des points liés au caractère amplifié de leur musique ≫15. Nous verrons que l’accompagnateur n’a pas de grille à suivre, comme un enseignant peut avoir un programme. Le “cours” traditionnel est dans le cas de l’accompagnement une transmission des savoirs intuitive et adaptée à chaque interlocuteur.

L’animation et la pratique musicale

Le terme “animation”, tout comme “loisir”, “passe-temps”, étaient utilisés de façon péjorative par les politiciens avant 1982, rejetant le besoin de reconnaissance du milieu des musiques actuelles16. Utiliser ces expressions reviendrait à nier la passion qui unit les musiciens amplifiés. Aussi, il faut éradiquer l’idée que les activités musicales ont pour principale vocation la gestion des populations en difficulté : ≪ même si l’animation est une chose qui existe et qui est nécessaire, (…) elle a souvent été un cache-misère. Aujourd’hui, il faut regarder les réalités et se rappeler que la musique est un acte, un acte essentiel ≫17. Si la culture a forcement des retombées sociales, nous nous attacherons ici à ce qu’elle apporte à l’individu plus qu’à la société.

2. Le sujet d’étude

Définition du terrain d’étude

Nous avons survolé à travers ces quelques définitions le contexte particulier des musiques actuelles et amplifiées. Nous verrons plus tard que ce domaine est très large, complexe et en mutation constante. C’est pourquoi, pour ne poser aucune frontière et risquer de restreindre un domaine qui se veut libre, nous ne préciserons que les limites de l’étude. Nous nous attacherons principalement aux pratiques musicales pour leur côté culturel.

≪ On ne fait pas du social : de l’éducation, de l’alphabétisation, voilà. Mais on a un vecteur culturel. Une société ne peut que se construire sur les valeurs qu’elle se donne. Et ces valeurs non marchandes et non lucrative qui sont les nôtres permettent l’enrichissement global de l’autre ≫18. Si la pratique artistique a une portée sociale indéniable, si certaines entités en usent dans ce but principal, notre objet ne traitera que de son intérêt artistique et culturel.

15 Fabrice Nau, La diffusion des groupes amateurs, mémoire de DESS, Université d’Angers, 2004, p27.
16 Entretien avec Rémi Breton, p 141.
17 Anne Veitl et Noémi Duchemin, Maurice Fleuret : une politique démocratique de la musique, La Documentation française, 2000.

Nous observerons aussi l’évolution que peut prendre la pratique des musiques amplifiées à travers un individu lambda, de son rapprochement d’un instrument à sa professionnalisation. On se penchera plus particulièrement sur les moments d’accompagnement professionnel d’une carrière amplifiée.

Le secteur professionnel est à délimiter. Certes, si l’on se réfère à la définition donnée précédemment, la musique de variété et le jazz font partie des musiques actuelles. Mais elles appartiennent à un milieu économique différent, mercantile pour les variétés et publique pour le jazz. Les musiques amplifiées sont partagées entre une économie publique et commerciale, ce qui ne permet pas d’observer ces différentes pratiques de la même manière.

Enfin, si un questionnement peut survenir sur le support audio, le terrain principal d’enquête portera sur le spectacle vivant.

Les principaux usagers de l’étude

Il sera peu question ici des publics des musiques amplifiées, des techniciens ou encore des bénévoles non musiciens. Les usagers sur lesquels nous nous attarderons le plus seront les pratiquants de musiques amplifiées, individuellement d’abord puis en groupe. D’après l’enquête menée en 1995 par le Géma19, ce sont principalement des hommes jeunes, même si la fourchette d’âge des musiciens tend à s’élargir. Ils commencent souvent leur pratique à l’adolescence, en jouant des reprises de tubes rock, rap … et deviennent ensuite des créateurs (compositeurs et paroliers).

Nous observerons aussi le rôle des professionnels qui forment ce secteur. On en trouve deux types. La première génération est formée d’hommes sans formation particulière, ayant appris sur le terrain et même construit ce terrain. Ces “militants” se sont battus pour imposer les musiques actuelles. ≪ De cette génération d’explorateurs culturels des années 80, les yeux rivés vers le ministère de la Culture et la profession, sont issus des professionnels qui, sur le terrain, ont fait feu de tout bois et de toutes les logiques, afin de faire exister ces musiques et imposer de nouveaux types d’équipements culturels. Leurs itinéraires sont divers, mais tous vont dans une seule direction : le développement des musiques amplifiées au travers d’une reconnaissance durable de leurs actions ≫20.

La seconde génération est composée de jeunes diplômés (moins de trente ans) passionnés par la musique. Ce sont les héritiers du mouvement de légitimation des musiques actuelles de la fin du XXème siècle.

Les deux générations ont la même démarche : individualiste, puisqu’il est nécessaire de travailler dans un milieu qu’ils affectionnent, et altruiste, par les valeurs qu’ils défendent21.

B/ Protocole de recherche

1. Genèse du questionnement, problématique et hypothèses

Le stage de fin de parcours Métiers des arts et de la culture semblait être une étape importante dans ce processus de formation. D’une part parce qu’une expérience de cinq mois ne peut être que marquante, ponctuée de rencontres et de découvertes. D’autre part parce qu’il représente l’ultime étape de responsabilité limitée avant de rentrer dans la vie active (si tant est que l’on se considère professionnel une fois le diplôme obtenu). Je ressentais l’envie de bouger, de voir autre chose que le milieu des musiques amplifiées lyonnais que j’avais eu le temps de découvrir lors de précédentes expériences de stage. J’ai d’abord recherché un poste de programmation. Puis je me suis résignée à l’idée qu’une mission de ce type sur une longue période ne serait pas pertinente, voire ennuyeuse. Le Loir-et-Cher m’a tendu la main. L’association Mars, plus précisément son directeur Rémi Breton, m’a proposé de suivre son activité d’accompagnement artistique. Après avoir regardé où se situait Blois sur la carte de France, je suis partie à la découverte de cette Smac. Le terrain sur lequel j’ai travaillé m’était parfaitement inconnu. À ma connaissance, le poste d’accompagnateur et le dispositif d’accompagnement en place dans l’association Mars n’ont pas d’équivalent sur Lyon. La région Centre présente des enjeux totalement différents du microcosme amplifié lyonnais : financements, bassin de population, offre et demande, engagement politique des collectivités envers la culture … Aujourd’hui, je me reconnais dans la posture “d’héritière” du mouvement de légitimation des musiques actuelles. Passionnée par les musiques amplifiées et les valeurs qu’elles protègent, j’ai découvert un type de service, d’engagement, que doit offrir ce secteur aux musiciens.

Le métier d’accompagnateur que je développerai plus tard peine à trouver une véritable légitimité. Il se place dans un contexte difficile : les musiques amplifiées sont sur une double économie, publique et marchande. Cette situation rend instable tout le secteur du spectacle vivant. Pourtant, la nécessité d’agir est bien réelle. L’amateur a des besoins, des envies. Les professionnels des musiques amplifiées réunissent toutes les compétences pour soutenir chaque étincelle artistique et la développer, pour en faire naître une carrière. Comment est né ce devoir d’intérêt général de soutenir les carrières artistiques amplifiées ? Comment construit-on une carrière ? Comment les lieux dédiés aux musiques amplifiés s’intègrent-ils dans une carrière ? Quelle définition donner au métier d’accompagnateur ? Quelle utilité a ce métier dans une carrière ? Soit, quel rôle joue l’accompagnateur dans une carrière artistique amplifiée ? Ces questions forment la base du développement qui suit. Mais avant de proposer des réponses, il nous faut définir le cadre et les méthodes utilisées pour l’étude.

2. Terrain d’enquête principal

Pour répondre à ces interrogations, je m’appuierai sur des données scientifiques. L’argumentation reposera aussi sur la présentation d’un cas pratique : mon terrain d’enquête. On sait que l’accompagnement des pratiques musicales est en constant développement dans les lieux de musiques amplifiées. Selon une enquête de 2002 de la Fédurok22, 87 % de leurs adhérents proposent au moins un lieu pouvant recevoir des groupes amplifiés : studio ou scène. L’association Mars en fait partie. Basée à Blois (41), elle gère le Chato’do (deux scènes) et les studios Pôle Nord (de répétitions et d’enregistrement). J’ai été chargée de la structuration du dispositif d’accompagnement des artistes en développement, de la refonte du centre de ressources, du recensement des groupes départementaux … Mars est une acteur implanté dans le secteur des musiques actuelles et amplifiées, à tous les niveaux. Elle est labellisée Smac depuis 1997, et adhérente de la Fédurok. À l’échelon régional, elle est membre de la Fracama et travaille conjointement avec les autres structures de cette fédération au développement des musiques amplifiées en région Centre. Elle est associée sur différentes actions avec les structures blésoises et loir-et-chériennes. Enfin, l’association Mars, de par ses capacités architecturales et humaines, offre la plus large proposition de soutien aux pratiques musicales dans le domaine des musiques amplifiées. Ainsi, je m’appuierai principalement sur cette enrichissante expérience d’observation et d’action pour justifier mes propos.

3. Méthodes d’enquête

Encore peu d’ouvrages sont consacrés aux musiques amplifiées, domaine d’étude récent. Cependant, j’ai pu m’appuyer sur des comptes-rendus de séminaires, des mémoires de fin d’études, et des ouvrages plus généralistes23.

En complément de ressources, j’ai choisi de réaliser quatre entretiens. Employer la méthode de l’entretien me semblait une évidence : elle permet d’obtenir des informations qualitatives plus que quantitatives. Elle illustre mieux le caractère individuel de chaque parcours. Le but n’était pas d’en tirer des informations scientifiques. La retranscription a été pensée dans le but d’une lecture facile, sans donnée pour une analyse comportementale des interviewés. Le sens des propos n’a évidement pas été modifié. Lors des entretiens, j’ai principalement abordé les thèmes suivants : le dispositif d’accompagnement “écluse”, le groupe de musique amplifiée, l’association, l’engagement et les pratiques artistiques personnels, la formation professionnelle, la carrière artistique, les réseaux, le métier d’accompagnateur. Les quatre interviewés sont des personnes référantes au terrain d’enquête principal. Ce sont tous des témoins et acteurs du milieu culturel blésois, même si certains se considèrent plus comme témoins qu’acteurs. Je les ai régulièrement croisé au cours de mon stage. J’étais en contact permanent avec les deux employés de l’association Mars. Je croisais les deux musiciens lors de concerts ou de séances de travail.

Interviewer Rémi Breton était logique. C’est lui qui a orienté et suivi mon travail de stage. De plus, employé de Mars en temps que directeur et président de la Fracama, il a une vision d’ensemble sur les musiques actuelles, à toutes les niveaux. L’entretien avec Fabrice Parmentier était inévitable puisqu’il est chargé de gérer le dispositif d’accompagnement pré-professionnalisant de Mars : l’écluse. De plus, son parcours artistique et professionnel est des plus atypiques. Nous verrons par la suite que cela ne fait pas exception. Rodolphe Respaud est un artiste qui achève le dispositif écluse. Son avis sur cette formation n’est pas la seule raison de mon choix de l’interviewer. Il me semblait avoir un discours sur ce monde, être concerné par certaines de mes interrogations. Il est musicien et réalisateur. Cette double casquette lui permet une plus grande vision du domaine culturel. Enfin, j’ai souhaité m’entretenir avec Solène Lasnier. Son groupe, Soyuz, a fini son parcours écluse il y a un an. Il me semblait intéressant d’avoir son avis, avec plus de recul vis à vis de cette expérience. De plus, Soyuz est actuellement encadré par un autre dispositif d’accompagnement de plus grande visée : Propul’son, géré par la Fracama. Ceci laisse entrevoir une volonté de progression qui m’intriguait. Je les ai tous rencontrés un à un, à la fin de mon stage, au mois de juin 2008.

C/ Définition du plan d’étude

Le développement qui suit aura pour but de légitimer l’intervention de l’accompagnateur professionnalisant dans la carrière artistique amplifiée. Un récapitulatif des politiques culturelles successives permettra de comprendre comment se structure le milieu professionnel, par des lois, des labels, des réseaux. Malgré une grande précarité du milieu, la musicalisation de notre société occidentale et les politiques qui l’ont soutenue ont mis en relief l’existence de nombreux musiciens amateurs.

Pour comprendre les enjeux liés aux pratiques amateurs, il nous faudra définir un plan d’évolution du mélomane à l’artiste professionnel. Les différentes étapes qui marquent la progression d’un musicien sur ce qu’on nommera la “pyramide de notoriété” nous permettront de comprendre le déroulement d’une carrière dans les musiques amplifiées. Nous noterons le flou qui règne autour du passage de l’amateurisme au professionnalisme artistique. Les “lieux de vies musicales” sont conçus pour accompagner toute forme de pratique musicale amplifiée. Après avoir étudié le fonctionnement de ces espaces, nous verrons en quoi leur activité participe au soutien du dynamisme créatif de la société. Pour illustrer ces propos, nous nous appuierons sur l’expérience de l’association Mars, en s’attardant sur le dispositif d’accompagnement qu’elle a mis en place. Nous verrons comment s’organise ce chantier artistique et quelles difficultés il rencontre.

Après avoir analysé le cadre fonctionnel des musiques actuelles et la place du musicien en son sein, nous définirons le métier d’accompagnateur. Nous verrons quelles formes il prend aujourd’hui, quelles sont les compétences requises pour l’employé. Nous observerons aussi comment sont formés les accompagnateurs et quelles sont les dérives de ces formations. Enfin, il faudra questionner le métier d’accompagnateur, ses fonctions, sa construction historique pour discuter sa réelle utilité. Nous verrons que son évaluation est difficile tant son rôle de professionnalisation d’artistes est un leurre.

Sommaire :
Introduction
A/ Sujet d’étude : les musiques actuelles et amplifiées
B/ Protocole de recherche
C/ Définition du plan d’étude
Musicalisation de la société et conséquences
A/ Rappel sur les politiques en faveur de la pratique des musiques actuelles
B/ État des lieux des musiques actuelles
C/ La mise en lumière des pratiques amateurs
Carrière d’artiste et structures d’accompagnement
A/ Du mélomane à l’artiste souverain
B/ Les lieux de vies musicales
C/ MARS : exemple d’un lieu de vies musicales
Le métier d’accompagnateur
A/ Essai de définition du métier d’accompagnateur en lieu de vies musicales
B/ La professionnalisation du métier
C/ Débats autour du métier d’accompagnateur
Conclusion

Sommaire :

  1. Musicalisation de la société française et conséquences
  2. État des lieux des musiques actuelles en France
  3. Carrière artistique : Du mélomane à l’artiste souverain
  4. Essai de définition de la carrière musicale amplifiée
  5. Les lieux de vies musicales
  6. Les missions communes des lieux de vies musicales
  7. MARS : exemple d’un lieu de vies musicales
  8. Chato’do ou Pôle nord : Quel but avoué ?
  9. Définition du métier d’accompagnateur en lieu de vies musicales
  10. La professionnalisation du métier d’accompagnateur d’artistes
  11. La légitimation des fonctions de l’accompagnateur d’artistes
  12. L’utopie de l’accompagnement professionnalisant