Méthodologie de l’enquête : Sport et Développement durable

By 21 February 2013

Méthodologie de l’enquête – Section III :

Cette partie va expliquer les différents choix qui ont été faits en matière de méthodologie de l’enquête. Pourquoi a-t-on choisi de faire des entretiens et pas des questionnaires ? Comment ont été choisies les cibles à interviewer et leur nombre ? Avec quels outils va-t-on explorer et analyser les données recueillies lors des entretiens ?

A) Choix de l’outil : l’entretien

Faire le choix de mener une enquête à partir d’entretiens dépend tout à fait du sujet que l’on a à traiter. Ici, pour analyser des logiques d’actions et des systèmes de représentations et de valeurs à partir de perceptions, d’opinions, d’attitudes, ou de sentiments, il était impossible de proposer un questionnaire à questions fermées ou ouvertes, qui ne laisse pas de marge de manœuvre ni de grande possibilité d’expression à l’interviewé. En effet, contrairement à une étude quantitative dont le but est de « mesurer » en utilisant entre autres des questionnaires, l’objectif d’une étude qualitative comme celle qui va être menée, est de « comprendre ». On respecte la construction et le fond du discours de l’interviewé, avec ses propres références, sa dynamique, et l’entretien permet de pénétrer au cœur des logiques, des expériences de l’individu et des interprétations qu’il en fait. Pour mener une étude qualitative, il existe deux outils principaux : l’observation et l’entretien. La première n’est pas facile à mettre en place car elle nécessite beaucoup de temps pour la préparation de l’enquête et l’accès au terrain d’observation. Elle peut être extérieure ou participante, mais nous ne développerons pas ce point ici.

Concernant maintenant l’entretien, il peut être décliné en trois techniques différentes :
* L’entretien non directif, où l’interviewé n’est presque pas cadré dans son discours : il peut parler de ce qu’il souhaite à partir d’un thème donné par l’enquêteur qui suit sa pensée sans lui poser de questions.
* L’entretien directif : il ressemble beaucoup à un questionnaire à questions ouvertes, mais la transmission se fait par oral et non par écrit.
* L’entretien semi-directif : l’enquêteur a préalablement constitué un guide d’entretien, où il a répertorié un certain nombre de thèmes qu’il souhaite aborder. C’est celui qui est utilisé dans ce travail.

1- La préparation de l’entretien :

D’abord, il est important de définir un cadre avec les objectifs que l’on veut atteindre, les informations que l’on veut obtenir, la liste des personnes à interroger, et le planning possible des entretiens.

Avant de savoir exactement ce sur quoi je voulais les interroger, il a fallu surtout que je trouve puis choisisse les individus à interroger, autrement dit la cible que je voulais privilégier. J’ai donc effectué des recherches au niveau des réseaux associatifs sportifs à tendance écologiste ou non, à partir des différentes collectivités locales proposant des actions de développement durable, et sur les rares sites Internet spécialisés dans l’information alliant sport et développement durable43. J’ai ainsi répertorié de manière aussi exhaustive que possible, tous les évènements qui entraient dans mon champ d’investigation, à savoir les évènements à caractère sportif, abordant d’une certaine manière les domaines du développement durable, que ce soient dans leur organisation en interne ou dans leur façon d’aborder le public et de le sensibiliser, en d’autres termes, dans le fond ou dans la forme.

Je n’ai réussi à répertorier qu’une petite quinzaine d’évènements en 2006/2007, mais il faut savoir que beaucoup d’évènements n’ont pas la chance de pouvoir communiquer largement, et qu’il doit donc en exister beaucoup plus.

En fonction des dates de déroulement des évènements, certains étant déjà passés, en fonction aussi des possibilités que j’avais ou pas de pouvoir me déplacer dans certaines régions de la France, de la quantité d’information étant à ma disposition et enfin en fonction du type d’organisation de l’évènement, j’ai choisi d’étudier quatre évènements en particulier, qui me semblaient les plus pertinents : un évènement en école de commerce, un en agence de communication, un en fédération sportive et un en association. Pour compléter le panel, il aurait été intéressant d’analyser en plus un évènement issu d’un annonceur et un autre organisé par une collectivité territoriale, mais cela n’a pas été possible. On ne peut donc pas dire qu’il y ait eu un « échantillon » de fait (c’est-à-dire un pourcentage représentatif d’une population) puisque la population mère des évènements était en nombre trop faible.

43 Quelques exemples : www.sport-durable.com quotidien-durable.com www.actu-environnement.com www.sports-nature.org raidsnature.com etc.

Ensuite, vient la préparation du guide d’entretien (cf. Annexe n°1). Il a fallu identifier les thèmes principaux à aborder, puis rédiger les questions de manière à interroger chaque organisateur sur chacun des thèmes, en évoquant à la fois les idées et les actions entreprises. Les deux grands thèmes à aborder étaient l’évènement en lui-même et la relation entre sport et développement durable, au-delà des questions introductives ou de signalétique.

Concernant l’évènement tout d’abord, je souhaitais en savoir un peu plus sur les origines de sa création et sur les modalités de son déroulement. Ensuite, dans la partie sport et développement durable, je me suis attardée sur la vision de l’organisateur concernant le développement durable ainsi que sur les actions envisageables dans le sport.

2- La réalisation et le suivi de l’entretien :

Le choix des lieux de déroulement des entretiens n’a pas été réellement de mon ressort. Trois interviewés sur quatre m’ont donné rendez-vous dans leur bureau, et le quatrième entretien s’est déroulé par téléphone, ne pouvant pas de me rendre à Marseille.

Pour deux entretiens sur trois, le cadre du bureau était très calme puisque nous étions tout à fait seuls. Dans le troisième cas, l’interviewé étant accompagné dans son bureau de plusieurs assistants, il a préféré que nous nous rendions dans un café donnant sur une avenue bruyante, ce qui n’a pas rendu la retranscription de l’entretien très facile. Pour les quatre entretiens, la convivialité et la confidentialité ont tout de même été préservées.

Une présentation de moi-même et de mon travail ainsi qu’une indication sur la durée pressentie de la conversation et une demande d’enregistrement ont introduit les entretiens.

Je n’ai pas rencontré de problèmes lors de la conduite des entretiens et j’ai essayé de respecter les règles suivantes : écouter sans porter de jugement, encourager sans influencer, ne pas interrompre et laisser des silences, aider l’interlocuteur à clarifier son expression par des relances et des reformulations.

Dans les jours qui ont suivi chaque entrevue, effectuées entre le 18 mai et le 12 juin 2007, j’ai retranscrit les entretiens le plus rapidement possible. Je n’ai cependant pas effectué de comptes-rendus à soumettre aux interviewés comme cela se fait parfois, mais aucun d’entre eux n’en avait manifesté le souhait.

Au final, on pourra noter les avantages et les inconvénients de l’entretien en face à face. En effet, les informations que l’on cherche sont vérifiées en direct et de nouvelles informations et idées peuvent émerger. Les interviewés s’impliquent plus fortement que lors d’un contact plus formel, comme par un questionnaire. Néanmoins, la transcription et l’analyse de plusieurs dizaines de pages d’entretiens génèrent une forte charge de travail, et d’autres informations extérieures et complémentaires sont nécessaires.

Avec beaucoup plus de temps à ma disposition, et une proximité plus forte des lieux de déroulement des évènements (dans mon cas : Normandie, Hautes Alpes, PACA et même Brésil), il aurait été plus qu’intéressant de soumettre des questionnaires à tous les membres de l’organisation, aux participants et partenaires des évènements étudiés, afin de connaître les motivations qui les poussent à soutenir cet évènement plutôt qu’un autre.

B) L’analyse des données

Il existe de nombreuses méthodes pour analyser des données issues d’entretiens retranscrits. Comme on le repère dans l’ouvrage de Laurence Bardin sur l’analyse de contenu44, un matériau verbal issu d’entretiens peut-être analysé différemment que de simples réponses à des questions ouvertes. La complexité est de faire une synthèse de la totalité des données verbales provenant de tous les entretiens, tout en préservant la spécificité de l’individu.

Nous ne nous étendrons pas sur les techniques d’analyses de l’évaluation, de l’énonciation, et de l’expression, que décrit Laurence Bardin, par contre, trois autres techniques nous intéressent.

* L’analyse catégorielle ou transversale : c’est une analyse de contenu classique c’est-à- dire une étude de la répétition fréquentielle des thèmes dans tous les entretiens (découpage de textes en unités puis classifications en catégories), en repérant des co- occurrences pour pallier les insuffisances. Même si c’est la plus ancienne et la plus utilisée des techniques et qu’elle est importante pour faire une synthèse et permettre une distanciation, elle détruit l’architecture cognitive et affective et la singularité des personnes. De plus, elle nécessite un grand nombre de données pour une montée en généralités efficace, et quatre entretiens ne sont pas suffisants pour une étude vérifiable par cette technique. Nous parlerons donc de catégorisation, non par thèmes, mais par idéaux-types.

* L’analyse propositionnelle du discours : c’est une analyse par grappes, on recherche les modèles d’argumentations et on travaille sur la signification des énoncés pour identifier l’univers des acteurs sociaux. Différentes opérations sont nécessaires :
– repérage des référents noyaux : fortes valeurs référentielles dans le texte, pas forcément des occurrences.
– découpage du texte en propositions, phrases qui qualifient et expliquent les référents noyaux.
– réécriture des phrases en simplifié, réduction des propositions.

* L’analyse des relations : co-occurrences, analyse structurale du récit et du discours. On n’analyse pas uniquement la fréquence des apparitions d’éléments mais aussi les relations entre eux, les associations, dissociations, exclusions. La présence simultanée de deux ou plusieurs éléments dans une même unité de contexte est une co-occurrence. Si l’élément A apparaît souvent avec B, on peut faire l’hypothèse que A et B sont associés dans l’esprit du locuteur, et inversement, ils peuvent être exclusifs si on ne les retrouve jamais ensemble.

* Il faudra compléter ces analyses par une technique de déchiffrement, entretien par entretien, appelée analyse verticale ou subjective. Ce « déchiffrage structurel » tient compte de l’énonciation et du discours, même si nous nous attarderons plus sur le second niveau. Il s’agit de se servir de ses compétences, plus que de projeter des théories, comme l’explique L. Bardin. A chaque entretien, il faut faire abstraction des précédents et oublier les a priori personnels ou venant des autres entretiens, tout en gardant à l’esprit les connaissances théoriques, pratiques ou méthodologiques, et en préparant la seconde phase de la transversalité thématique. Sous l’apparent désordre thématique, il faut rechercher la structuration spécifique et personnelle.

La méthode utilisée pour organiser mon analyse est principalement qualitative. Elle commence par une préanalyse : étape qui permet d’opérationnaliser et de systématiser des idées pour créer un schéma d’analyse. Le choix des documents est effectué (quatre entretiens), la problématique est formulée, il reste à élaborer des indicateurs (à partir des concepts théoriques) sur lesquels reposera l’interprétation finale.

Puis vient une phase d’exploitation du matériel, avec des opérations de codages en fonction de ce qui est compté ou énuméré dans les entretiens. On fait une catégorisation c’est-à-dire qu’on élabore une grille de catégories, des rubriques d’éléments ayant des caractères communs. On va classifier des données, puis les coder, et les compter.

Vient ensuite la partie traitement et interprétation des données brutes, traitées de manière à être significatives et valides. Ainsi des tableaux de résultats sont établis avec des figures et des modèles qui condensent et mettent en relief les informations apportées par les différentes analyses vues précédemment. Suite à cela, on avance des interprétations à propos des objectifs prévus ou concernant d’autres découvertes imprévues, si besoin est.

L’interprétation des résultats consiste à « prendre appui sur les éléments mis au jour par la catégorisation pour fonder une lecture à la fois originale et objective du corpus étudié »45. Cette phase d’analyse du contenu est intéressante car elle permet de répondre à la problématique. Ces résultats permettront de mettre en place une typologie wébérienne idéal- typique des évènements sportifs à caractère développement durable et de leurs organisateurs, pour comprendre les différentes motivations et pratiques qui existent dans l’organisation de ce genre d’évènements.

Pour faire une analyse lexicométrique, sémantique et temporelle du discours, avec étude des occurrences, co-occurrences et antithèses, nous aurions pu utiliser Prospéro, un logiciel scientifique disponible à l’université. Cependant, il m’a paru clair que le corpus de textes à étudier pour chacun des évènements n’était pas assez conséquent pour utiliser pleinement les capacités du logiciel (la vitesse d’analyse étant augmentée dans le cas de données volumineuses), et qu’analyser manuellement les données des entretiens ne nuirait pas réellement à mes recherches. « Aucun instrument n’améliore la validité des études »46, même si une analyse « papier » prend plus de temps, j’ai ainsi décidé de ne pas utiliser Prospéro comme mode d’analyse principal, d’autant plus qu’au niveau pratique, la localisation de mon second stage débutant en juin ne me permettait en aucun cas de me rendre à l’université de Nanterre.

45 A. ROBERT et A BOUILLAGUET, L’analyse de contenu, PUF, 1997.
46 P. WANLIN, Actes du colloque Bilan et perspectives de la recherche qualitative, 2007.

Cependant, pour illustrer statistiquement l’analyse que je vais effectuer, j’aurai l’occasion d’utiliser TextStat, logiciel libre de statistiques lexicométriques, pour me permettre de repérer des mots ou des thèmes souvent employés.

Notons par ailleurs un obstacle épistémologique auquel il faut veiller, et qui a été souligné par Gaston Bachelard47. Cet obstacle vient du chercheur ou de l’étudiant lui-même. Le chercheur doit lutter contre ses préjugés, dépasser ce qu’il croit, déconstruire sa réalité et son réel afin d’avoir un point de vue le plus neutre possible sur la situation et la question qu’il se pose. Il parle d’ « habitudes intellectuelles ayant été utiles et saines » qui peuvent « à la longue entraver la recherche ». Car ce qu’on connaît le plus nous paraît le plus évident et le plus clair, donc le moins à remettre en question.

C’est un peu la même question que se pose M. Weber48, sur la neutralité axiologique, qui dit qu’un chercheur ne doit pas porter de jugement de valeur. Le sociologue doit se mettre à la place de l’agent qu’il étudie pour en comprendre les actions. Mais comprendre ce n’est pas être subjectif, car selon Weber, il est facile « d’obtenir un accord unanime sur l’interprétation d’une action ». De plus, il faut essayer de certifier autant que possible son interprétation avec l’observation directe de la réalité. Dans mon travail, même si la base de réflexion part d’un entretien, il conviendra de mettre en parallèle les différents éléments récoltés, pour avoir la vision la plus objective possible de la question.

Afin d’illustrer les Chapitres 1 et 2, passons maintenant à l’enquête à proprement parler, à savoir l’étude détaillée des caractéristiques de chacun des quatre évènements choisis ainsi que l’analyse méthodique des quatre entretiens recueillis, à l’aide des concepts théoriques que nous venons de voir.

47 G. BACHELARD, La formation de l’esprit scientifique, Librairie Philosophique Vrin, Paris, 1938 à 1999.
48 M. WEBER, Essais sur la théorie de la science, N°4 : Essai sur le sens de la neutralité axiologique dans les sciences sociologiques et économiques, 1917.

Lire le mémoire complet ==> (L’évènementiel sportif et le développement durable)
Master 2 Management des évènements et loisirs sportifs, Option Management de projets sportifs
Université PARIS X – NANTERRE – UFR Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives