Médiatisation d’une représentation dans l’élaboration d’une image du corps

By 16 February 2013

C. Médiatisation d’une représentation dans l’élaboration d’une image du corps

Stéphanie Zwicky*, cette jeune comédienne trentenaire, est considérée comme obèse. Elle est devenue médiatisée au travers de son blog qui s’élabore avec des mises en scène photographiées dans lesquelles elle témoigne d’une recherche vestimentaire. Dotée d’une certaine notoriété, elle est fréquemment sollicitée pour donner son avis sur les femmes rondes et les questions de mode. Ceci rentre dans notre recherche puisque cela concerne l’appréhension de l’image d’un corps hors-norme, image justement valorisée pour cette raison. On peut prendre en compte l’idée que la définition de l’obèse est d’abord élaborée par le regard des autres. Marc Pataut le dit aussi : « Moi je ne me sens pas obèse, ce sont les autres qui me le disent. » Ce terme en forme d’anathème est lancé pour différencier de la norme. C’est d’ailleurs ainsi que Stéphanie Zwicky l’a appris (mais c’est certainement le plus souvent le cas). De ce fait, la question de la représentation est au cœur de cette problématique de visibilité. Les obèses sont obligés et rabattus sur la considération des signes émis par leur image. Tandis que notre recherche tourne autour de la question de la difficulté pour les jeunes adolescents obèses d’accepter leur image, leur corps et la façon de se voir avec cette image qualifiée et dévaluée à leurs yeux, on peut voir comment cette jeune femme appréhende et s’attache à valoriser ce qui la distingue. Il est question pour les adolescents obèses dans cette élaboration photographique de voir comment le jeune peut s’envisager dans le futur et se constituer sa propre image, comment il pourra saisir l’enjeu photographique qu’il soit le modèle ou celui qui fera le cliché dans un projet identitaire. C’est aussi par l’image de Stéphanie Swicky, image acceptée, assumée, non comme une différence négative qu’elle se pose dans le regard des autres mais c’est en renversant ce qualificatif qu’elle constitue un projet créatif.

Stéphanie Swicky, 6 mai 2009, www.leblogdebibeauty.com
Stéphanie Swicky, 6 mai 2009, www.leblogdebibeauty.com

Stéphanie Swicky, 6 mai 2009, www.leblogdebibeauty.com
Stéphanie Swicky, 6 mai 2009, www.leblogdebibeauty.com

Il est dans ce cas là, encore une fois, question de l’estime de soi et de la manière dont une personne perçoit son corps à l’aide de la photographie. Ce blog est à considérer comme une expression nécessaire mais ne répond pas au champ du travail photographique. Elle a réalisé la différence de son image à l’adolescence. Un médecin, lors d’une visite médicale scolaire, la qualifie d’obèse non sans un certain dégoût. Cela ne lui avait jamais été signifié en ce terme inconnu par elle jusqu’ici et, elle a brutalement pris conscience de sa maladie et de ce qui l’accompagnait, puisque cela fut suivi et aggravé par les moqueries et quolibets de ses camarades.

C’est ainsi dans l’image que lui ont renvoyée les autres de son propre corps qu’elle a dû définir son image Plus étrange encore était la relation à cette visibilité qui dès sa plus tendre enfance fut étroitement liée au désir d’exposition que sa propre mère avait projeté pour elle. En effet, la mère de Stéphanie fut elle-même modèle dans sa jeunesse, elle avait posé pour les publicités des pellicules Ilford, se mettant ainsi en image pour des images et instituant une relation en abîme. Ainsi, la première image la représentant dont elle se souvient est une image d’elle, tentant à tout prix de rentrer dans les normes d’un concours de beauté que ses mensurations excluaient déjà des critères de sélection. Sur cette photographie, c’est la maladresse et la gaucherie d’une adolescente qui pose, essayant de transformer l’image de son corps et dont la prise de vue vient conforter les efforts par un effet de contre-plongée allongeante; conjugaison de l’image désirée par une mère et d’une tricherie illusoire sur sa propre apparence.

C’est donc par le regard des autres que son image s’est imposée à elle, que cela soit par les remarques déplaisantes ou les rêves ambitieux de sa propre mère déversée sur celle-ci. C’est de ces mêmes regards, qu’elle finit par accepter son image et cela bien plus tardivement. Comme le signale Francis Hofstein : « Nous plaisons et déplaisons, séduisons et repoussons à notre insu, et attirons amour et haine sans le chercher. Tenter de vivre cette représentation en circuit clos dans un tête-à-tête avec notre corps peut aussi bien être un débat qu’une façon de le figer, de le fixer, de l’indexer.30» Stéphanie Zwicky avait une image de son corps renvoyée par les autres et n’avait plus aucun avis. Elle faisait des régimes sans même en observer les résultats, ou penser à un poids idéal à atteindre ni même encore une image de son corps idéalisée. La pré-constitution de son image par les autres et le rôle qu’ils jouent de miroir par son blog place Stéphanie Swicky dans cette interrogation là : «Qu’il aime ou qu’il rejette cette image, il s’expose à l’angoisse d’être mal perçu.31»

Petit à petit, elle s’est réappropriée son corps et la représentation de celui-ci en se détachant du regard des autres. L’image qu’elle s’est façonnée s’est faite à l’aide du toucher, en se caressant, en soignant sa peau; elle a conceptualisé les limites de son schéma corporel. Le toucher sensoriel lui a permis de se rendre compte de son corps comme une masse physique et formelle dont l’enveloppe constituée de la membrane-peau sépare cette entité de l’environnement et l’espace. Didier Anzieu évoque cette notion dans le Moi-peau : «La notion d’image du corps ne saurait se substituer à celle du Moi, tout en présentant l’avantage de mettre l’accent en ce qui concerne la connaissance du corps propre, sur la perception des frontières de celui-ci32». Selon Stéphanie Zwicky, cet apprentissage par la reconnaissance tactile de son corps, cette perception du contour sont les éléments qui lui permettent de schématiser et ressentir son corps dans l’espace, qui influent sur son travail de pose et d’attitude ainsi que ses choix vestimentaires. Physiquement, c’est l’idée de l’enveloppe de son corps qui lui permet d’intégrer son image mais aussi de se saisir d’une image qu’elle donne à voir.

Une fois son image assumée réellement, la jeune femme décide de créer un blog où chaque semaine elle met en ligne des photographies d’elle-même dans une nouvelle tenue. Cette manière de se montrer à tous constitue une double narcissisation de son image. Tout d’abord, des commentaires élogieux sont reçus sur son blog pour son élégance mais aussi pour le charisme qu’elle dégage.

Consciente de cette absence, de ce manque de références idéalisantes, elle a créé ce blog afin d’offrir à d’autres ce qui lui aurait permis de moins souffrir dans son isolement. Ainsi, elle tente en quelque sorte de réparer ce qu’il n’a été fait pour elle lorsqu’elle en avait besoin. Francis Hofstein dit de cela : « Réclamer la différence pour avoir droit à l’indifférence implique d’arrêter toute imputation d’échec ou de réussite à cette singularité-là, demande que cesse l’attente ou la recherche d’une revanche qui enferme dans l’impossible de la vengeance, et impose, quittant le lieu de la victime, de compter sur ses forces propres et non plus sur sa couleur, sa religion ou sa chaise roulante. 1» Cette utilité pour les autres, ce support apporté constitue une valorisation de son image tout comme les photographes travaillent afin d’aider des patients ou de les faire exister et reconnaître, comme nous l’avons vu précédemment.

Les photographies que Stéphanie Zwicky offre à voir sur son blog sont des autoportraits qui possèdent une double mission et sont toutes mises en œuvre pour viser à la valorisation de la jeune femme. Chaque billet émis sur internet met en scène une tenue mais est-ce la tenue qui motive l’image ou le corps ainsi habillé ? On peut s’interroger à la place donnée à l’apparence sur ses images. Par ces expressions et l’utilisation qu’elle fait de son corps, elle donne une impulsion aux vêtements mais c’est en portant le vêtement qu’elle les fait vivre. Le mérite lui revient directement, c’est par ses talents d’actrice et d’interprétations qu’elle incarne l’image. Dans cette démarche même, la qualité photographique avec ses choix de décors et le sentiment qu’elle veut évoquer confine à l’ambiance générale. La phrase d’en-tête de son blog en témoigne : « Le style n’est pas une taille mais une attitude ? ». Elle tire une valorisation de cet effort qu’elle met à faire vivre ces vêtements en quête de leur donner un sens et une impulsion. Il y a indéniablement un aspect narcissique à se montrer « sous son meilleur jour », apprêtée, maquillée avec un aspect « joli » comme elle le dit. Son surnom n’est rien d’autre que Big Beauty. Évidemment l’ego est convoqué dans ce blog personnel tournant uniquement autour d’elle et dans une sorte d’étalement au public de sa vie, pourtant jamais l’intimité n’est dévoilée, mais uniquement l’apparence. Elle gère autant la constitution d’une image favorable que le contrôle du regard des autres. En exposant son image à un vaste public inidentifié, Big beauty recherche l’assentiment et le renvoi d’une image positive. Ainsi que le dit Francis Hofstein, on ne peut que mettre en relation : « Entre l’être et le même, somme toute identiques aux images près, il n’y a rien. Pas de tiers terme puisque l’image, toujours plane, ne sépare qu’en apparence, et laisse l’autre et le même dans un face-à-face meurtrier. Impossible d’aimer l’autre si on ne s’aime pas soi, mais s’aimer soi n’est possible que dans la reconnaissance de son moi comme autre. 1» Les commentaires déplaisants ne mettent plus son image en péril parce que Stéphanie Zwicky s’est constituée autrement via le projet élaboré par le blog. Elle cherche à rendre son image utile aux autres comme elle aurait souhaité rencontrer des images de femmes obèses ni stigmatisées ni marginalisées dans la monstruosité mais ouvrant la voie à une certaine beauté. Cette offre est double par l’image d’elle- même et la possibilité d’indentification pour d’autres qui est suggérée dans cette proposition.

Les photographies la montre de façon générale joyeuse, souriante, loin d’une quelconque évocation de tourments et tristesse. Il est primordial, selon elle, de montrer l’épanouissement d’une jeune femme obèse vivant ses formes dans la joie. Toutes ces images constituent une histoire révélant des détails, des vues du lieu. Ceci est soutenu par un commentaire succint qui légende la tenue et n’oublions pas que ce travail est autobiographique et tient compte d’un espace autofictionnel.

Stéphanie Zwicky a conscience que sa médiation est liée à son physique hors-norme. Une possible contradiction réside dans le fait qu’elle cherche à échapper à son image, à la surpasser alors que c’est justement cette dimension de l’image qui la met en avant. Toutes ces images et qualificatifs la constituent et il revient à elle de les organiser pour son identité. L’image photographique dans les signes qui la nourrissent amplifie cette singularité contemporaine. Dans un schéma répétitif, chaque billet montre dans un premier temps la jeune femme en pied pour la représentation de l’intégralité de sa silhouette lointaine et la considération complète de la tenue mais aussi dans l’appréhension du corps comme un ensemble. Puis, les photographies s’attardent sur les détails de sa tenue délaissant le corps pour le fractionner, se rapprocher d’elle mais en ne l’appréhendant plus comme corps en tant que masse mais comme une surface morcelée indiscernable si ce n’est envisagé dans son effet décoratif.

Dans cette partie, nous avons pu observer quelques travaux photographiques ayant un rôle sur l’image du modèle à différents niveaux. Chez Achinto Bhadra, c’est dans la démarche initiale que l’enjeu des photographies est posé. Comment aider ces femmes dont l’image est altérée par l’expérience de la vie en se servant d’une dramaturgie saisie par le médium photographique ? Ici, la photographie n’est pas comprise dans le seul acte de la capture d’image, mais dans la construction complexe de celle-ci qui densifie et concrétise la transformation propre à formaliser la rédemption; les femmes après la production des images se relèveraient la tête haute.

Erwin Olaf, quant à lui, a travaillé avec l’image des jeunes trisomiques pour la présenter sous un jour valorisant, mais surtout bousculant les images qui existaient d’eux auparavant. Ici, c’est sur l’image même du modèle que le travail opère et sans volonté préalable de la part du photographe d’avoir une tentation curative sur ses modèles. C’est au regard des images, que s’établit la transcendance de chacun de ses êtres captés dans leur vulnérabilité. Et enfin, pour Stéphanie Swicky, la jeune femme obèse travaille elle-même sur son image avec la photographie dans le motif de l’accepter et la rendre signifiante à ses yeux. Elle ne se photographie pas, elle se fait sujet, car elle confond l’image et la problématique, l’une élaborant l’autre.

Achinto Bhadra procède à ce travail dans le cadre d’une fondation pour interpeller ses compatriotes, et son pays, sur l’injuste traitement des femmes. Il intervient sur la restauration des images de ces femmes et cela lui permet dans cette prise de position d’associer son nom à cette campagne qui le dédouanerait des horreurs que son pays opère. C’est aussi une prise de position politique sociale. Erwin Olaf, lui, utilise ses modèles pour interroger leur représentation et s’opposer au cliché véhiculé. Que cela change, ou non, quelque chose personnellement pour le modèle ne concerne en rien sa démarche, elle se situe d’emblée comme projet artistique. Pour conclure cette partie, on ne peut que s’appuyer sur ce que dit Melchior-Bonnet : « L’image que nous avons de notre corps n’est ni la reproduction de notre réalité anatomique, ni le produit de notre être social, mais une projection fluctuante, un concept élaboré que fige le couperet de l’instant.33 ».

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière