L’implication des croyances dans la relation praticien-malade

By 14 February 2013

II.2.3. L’implication des croyances dans la relation praticien-malade

Il est intéressant d’avouer que, si le domaine de l’anthropologie étudie les antagonismes dans la relation patient-médecin depuis 30 ans, les affrontements dans la communication entre le dentiste et son patient n’ont pas encore acquis suffisamment d’importance (NATIONS et NUTO, 2002). Ces auteurs mettent en question les caractéristiques de la culture brésilienne et les différences socio- économiques existant au Brésil. Cet ensemble potentialise les divergences entre dentiste et patient surtout dans des régions en développement du Brésil, où Nations et Nuto (2002) soulignent voir une lacune plus Importante entre les professionnels et les patients.

Dans la mise en œuvre du concept de santé globale – bien-être physique, psychologique et social- le rapport avec la maladie évolue, comme le rapport avec la société. La relation praticien-malade prend également une nouvelle dimension. C’est le paradigme holistique (BURY, 1988).

La maladie affecte l’individu et son entourage et les place dans des relations de dépendance. Dès lors, le traitement doit prendre en considération des facteurs familiaux et sociaux; les proches peuvent être interpellés et mis à contribution. Ainsi, le responsable direct des soins n’est pas le seul responsable de la guérison. Il faut passer à une conception multidisciplinaire où le but du traitement est donc susceptible d’évoluer vers des objectifs qui ne seront pas seulement médicaux et ces démarches annexes peuvent alors alléger le traitement médical et la gestion de la vie du malade, améliorant ainsi l’homéostasie.

Le soignant est désormais un partenaire : un rapport égalitaire tourné vers l’altérité améliore sa relation avec le malade : « La souffrance et la peur anesthésient les gens et ils se taisent (…) le thérapeute doit se montrer à son patient comme un être humain, doté d’émotions, et travaillant avec les émotions d’autrui » (GHIORZI, 2002, p. 105).

D’autre part, dans ce chapitre nous avons déjà noté que la présence des croyances dans le quotidien brésilien débouche sur des blocages dans les relations et que cela peut se produire dans l’interaction avec le praticien. « C’est la peur intérieure accumulée tout au long de la vie de l’individu qui lui fait créer, imaginer les conséquences de ses actes, les réactions d’autrui » (GHIORZI, 2002, p. 126). Ce que nous avons en fait précisé, c’est que les facteurs qui sont à l’origine d’une anxiété dentaire peuvent brusquement faire surface, suscités par ces interdits personnels et « ces messages reçus dans l’enfance et inscrits dans le corps et dans l’imaginaire » qui impriment une réalité que la personne perpétue durant sa vie, ce qui nous montre l’importance des croyances et des symboles lorsqu’ils sont en relation avec les soins dentaires.

Or, un quotidien imprégné de croyances fait que les paroles et les mots peuvent manquer et ainsi orienter les attitudes d’un individu dans une direction où l’imaginaire relie le monde des symboles et le chemin possible vers la réalité qu’il vit (GHIORZI, 2002).

Selon ce nouveau paradigme de la médecine qui s’affirme désormais, il existe un continuum corps-psyché indissociable. L’odontologie est une discipline qui nécessite des prises de décisions délicates dans un cadre de contraintes psychologiques et culturelles, puisque tout résultat dépend d’une coopération infaillible, c’est à dire de transferts. Une absence de coopération peut conduire à un manque de résultat, à une augmentation de la durée, voire à un abandon du traitement (AMORIC et CHOUKROUN, 2002).

Cette coopération si attendue au moment des soins implique l’acceptation du travail du professionnel de santé. Une fois encore, remarquons l’importance du paradigme holistique : l’intérêt du praticien pour des facteurs étrangers à la bouche, mais liés et inhérents tout de même à la consultation, comme la patience, le raffinement dans le maniement du comportement, le bon usage du temps et la recherche d’une meilleure compréhension des inquiétudes (FREEMAN, 2000).

Evidemment, dans tout cela il existe une combinaison d’éléments extérieurs et intérieurs ayant un rapport avec la relation praticien-patient. Les éléments extérieurs introduisent des caractéristiques financières, le rapport financier avec le patient, le « contrat » établi au moment de la consultation où les deux protagonistes fixent leurs actions, coopérations et résultats (CHOUKROUN, 1997). Le transfert, phénomène affectif, est cité par l’auteur de manière à ce qu’il intervienne dans la consultation médicale, pour le patient, au moment du paiement de la dette, de son règlement. D’autre part, pour le praticien, le transfert existe du fait de la libération de la relation à travers l’ordonnance.

Les modèles sociaux, pour leur part, peuvent montrer les idées qui conditionnent ces relations, à savoir les modes de pensées et les croyances retrouvés dans l’interaction praticien-patient, sujet dont nous parlons spécifiquement dans ce sous-chapitre. Toujours au plan social, un autre facteur est mentionné, celui des présupposés associés à la profession à qui sont attribués des qualités et des défauts si bien que le patient est « a priori influencé par un imago social » (CHOUKROUN, 1997, p. 53). Cette image pourra certainement conduire à des comportements inattendus, à des sentiments erronés, à des croyances et mythes difficiles à évacuer.

Ainsi, des présupposés sur la maladie traduisent des instincts de conservation, par exemple. La recherche de la vie et sa propre protection en font partie et la maladie « serait une réaction venant à l’encontre d’un danger de mort », même s’il existe des conditions extrêmes et des comportements contraires à cet instinct de vie. Ainsi, s’opposant à cette conservation de la vie, le fait de lutter contre la mort, situation où la guérison est l’objectif poursuivi ne cherche pas en fait la conservation de la vie, mais répond « plutôt [à] la peur de la mort ». Par ailleurs, certaines attitudes religieuses peuvent être en désaccord avec cette « lutte contre la mort », car, si Dieu est le créateur, lui seul peut guérir… (CHOUKROUN, 1997, p.53) 51

Pour en finir avec les présupposés de la maladie, quelques concepts sont pris en considération : le concept de faiblesse, car la maladie n’est qu’un rappel de la faiblesse humaine et l’homme « cherche à guérir afin de se réhabiliter vis-à-vis de son handicap »; le concept de normes, où le malade se situe dans une position «en dehors des normes admissibles pour lui-même et pour les autres individus », le malade n’a pas la possibilité de maîtriser la situation car il est soumis au phénomène de la maladie; en dernier lieu, le concept de défense met en question le fait que la maladie serait une « réaction de défense à une agression » (Tableaux 7 et 8).

51 Au sujet des présupposés de la maladie : « Le savoir du praticien s’appuie sur les hypothèses dans le cadre desquelles les expérimentations se sont élaborées. Comme le disait Platon, dans son mythe de la caverne, toute notre réalité n’est que le fruit d’une construction conventionnelle : nous regardons le monde sur les parois d’une caverne » (CHOUKROUN, 1997, p.53).

ELEMENTS EXTERIEURS A LA RELATION

Les Caractères de la société Vocation économique Les Archétypes sociaux Les Présupposés de notre profession
Les présupposés de la maladie L’instinct de conservation La métempsychose de la mort L’homéostasie
Le concept de faiblesse Le concept de normes Le concept de défense

Tableau 7 : Les éléments extérieurs à la relation praticien-patient

Les facteurs qui se manifestent à l’insu de la relation sont définis par les motivations du praticien et du patient (Cf. Tableau 8). Tout d’abord, observons celles du praticien. Pourquoi posons- nous la question de la préférence de quelqu’un pour la médecine ? Afin de comprendre les motivations qui répondent vraisemblablement à plusieurs sortes de désirs. Le désir de se faire reconnaître, le désir d’aider, de réparer, le désir de remplir une absence intérieure, le désir de puissance, de se faire Dieu, le désir de protéger, de transmettre les connaissances innées et acquises, le désir de dévouement, le don de soi. Quelquefois, tous les désirs ensembles, à d’autres moments, un seul désir répond à la question (CHOUKROUN, 1997, p. 56).

Eléments Intérieurs à la relation
Les motivations du praticien Le désir de réparation Le désir de protection Le désir de toute- puissance
Les motivations du patient La peur de l’anomalie Le désir de normalité Le désir de plaire Le désir de régression

Tableau 8 : Les éléments intérieurs à la relation praticien-patient

Selon Mélanie Klein, cité par Choukroun (1997) 52, le choix de la médecine peut avoir à l´origine un désir de réparation, en relation avec une culpabilité acquise dans l’enfance en raison de sentiments d’agression envers sa famille, lesquels se sont mués en ce désir de réparer.

52 Klein, cité par Choukroun (1997, p.55) nous apprend, grâce à ses expériences cliniques sur une population enfantine, que l’enfant culpabilisé par ses sentiments d’agression envers ses parents ainsi que sa fratrie, retourne son angoisse en désir de réparation. Tous les processus de soins (jouer au docteur et à l’infirmière), mais plus tard les carrières médicales, sont reconnus comme étant parfois en relation partielle avec cette culpabilité.

Le désir de protection peut être montré à travers la question de l’influence parentale et de l’anxiété des parents lors des soins donnés aux enfants. Or, ce sentiment de peur ressenti par les parents, peut être à l’origine d’une inquiétude chez l’enfant, qui peut s’inverser, selon Freud, cité par Choukroun (1997, p.55), en désir de protection. Ici peut s’inscrire l’exemple du praticien « détenteur de vies » qui vit la situation ambiguë de celui qui peut, à la fois, guérir et faire peur. En conséquence, nous comprenons que la protection autrefois désirée, attendue et perçue, s’est transformée en sécurité.

Les motivations du patient sont aussi étroitement liées aux sentiments de peur et aux désirs et nous retiendrons quelques aspects concernant les soins dentaires afin de visualiser et de comprendre certains comportements. Parmi les peurs du patient, pensons aussi à la peur de la maladie, des anomalies et des déformations qui agit comme un phénomène anxiogène chez le patient adulte, chez les enfants et les parents.

La fonction éducative et le rôle du praticien dans la prise en charge du patient équivaut à promouvoir la santé au sens global du terme. Il faut qu’il y ait intégration dans le sens où le patient vit bien son corps et où le praticien est intégré dans la société, orienté vers une relation de solidarité, et non pas « isolé dans un microcosme technologique où la reconnaissance de son action sera de plus en plus réduite » (AMORIC et CHOUKROUN, 2002).

Or, nous devons nous rapporter au fait que « le contrat » dans la relation praticien-patient se réalise quand les deux parties arrivent à assurer leurs motivations et que le praticien ne peut plus se dispenser de la prise en compte de l’ensemble des hypothèses, des préjugés ou des croyances qui interfèrent dans cette interaction, cette disposition étant le meilleur moyen de parvenir au but recherché (AMORIC et CHOUKROUN, 2002).

Lire le mémoire complet ==> (Les facteurs psychologiques impliqués lors des soins dentaires aux enfants brésiliens )
Thèse de doctorat en psychopathologie et psychologie clinique – Ecole Doctorale Cognition, Langage, Interaction
Université PARIS 8- VINCENNES-SAINT-DENIS