Les politiques culturelles : un poids politique sans équivalent

By 26 February 2013

2.1.2 Les politiques culturelles : un poids politique sans équivalent

Etudier les politiques culturelles et essayer d’en proposer une définition la plus exhaustive possible doit comprendre une partie contextuelle importante. En effet, définir la politique culturelle aux seuls regards des compétences locales d’action ou de l’étymologie des notions ne suffisent pas. Cette approche serait incomplète pour deux raisons principales, la première étant le rôle incontournable de l’appareil étatique dans la gestion et la direction des politiques culturelles. En effet, même si les collectivités locales ont, et pour des raisons très diverses, de plus en plus de responsabilités en terme culturel, il convient de rappeler ici qu’historiquement comme techniquement, l’Etat reste l’acteur majeur dans l’existence des politiques culturelles. En ce sens, la seconde raison est issue de manière directe des observations précédentes. En effet, les différents régimes et personnalités ayant occupé les plus hautes fonctions notamment en France (qui restera notre champ d’analyse principal) ont eu une tendance à personnifier d’une manière plus ou moins forte la notion de politique culturelle. Certains noms de la Vème République restent dans les esprits comme certaines périodes fastes en terme artistique et culturel. C’est en ce sens qu’une rapide définition historique de la personnification des politiques culturelles sera proposée dans la mesure où le poids politique de ce domaine reste un élément fondateur dans sa bonne interprétation générale. Il conviendra donc tout d’abord de dresser le portrait des compétences étatiques en terme de culture et de politique culturelle en France avant d’en dresser un panorama plus historique au regard notamment des grands noms ayant influencé la politique culturelle, voire l’ayant forgée, au cours de l’histoire de la France.

Historiquement, la France a toujours présenté une politique de centralisation forte notamment concernant les sujets qui, au regard de la politique nationale et internationale pourraient être considérés comme délicats. La culture, lorsqu’on la considère dans son ensemble le plus global est en ce sens un sujet d’une importance capitale. Encore une fois, il convient de souligner que la culture et même les politiques culturelles ne se limitent pas à la politique artistique en soutien à l’activité ou aux productions des artistes nationaux. En effet, la culture d’un point de vue étatique correspond tout autant au fameux rayonnement international de la langue et de la culture française. Cette dimension laisse entrevoir des objets aussi importants à l’échelle internationale que la langue française et la francophonie, les enjeux industriels et financiers, le soutien aux domaines de marque (gastronomie, prêt à porter…). La culture, par ses enjeux et ses dimensions multiples est par nature un objet qui attire toute l’attention des plus hautes sphères de l’Etat. Lorsque l’on parle de l’action de l’Etat en tant que porteur de projet, il convient de noter que cette action reste globalement portée par le ministère dédié aux questions culturelles communément appelé Ministère de la Culture et dont il sera question dans les prochaines réflexions. Notons tout de même que la dimension locale du Ministère de la culture est assuré par les DRAC (Direction Régionale des Affaires Culturelles) installées dans chaque Région depuis les années soixante-dix en ayant la charge « d’animer l’action de l’Etat en matière culturelle, de veiller à assurer la cohérence au niveau régional des interventions publiques dans le développement culturel » (article 1er du décret du 14 mars 1986).

L’Etat par l’intermédiaire de son Ministère chargé de la culture porte une action déclinable en fonction de quatre missions principales. En tout premier lieu, et conformément au rôle législatif de l’Etat, la première des missions de celui-ci en terme culturel s’apparente justement à un aspect législatif. En effet, l’Etat intervient doublement en ce qui concerne le respect des lois et des règlements à la fois en étant créateur des lois de protection, de soutien ou de sanction concernant le domaine culturel et en exerçant un rôle de police et de contrôle. En témoigne la récente actualité autour de la loi HADOPI portée par le Ministère de la Culture et incluant des sanctions graduelles en réaction au téléchargement illégal sur Internet dans l’optique de protéger le droit d’auteur des artistes. Dans un second temps, l’Etat à également la charge depuis la Révolution et notamment les nationalisations de patrimoine, la charge de contrôle et de surveillance des lieux de patrimoine, y compris communaux. C’est ainsi que se développe une nomenclature des différents établissements sous responsabilité nationale mais à la hiérarchie diverses entre sites classés et non classés et accord entre Etat et municipalités dans la délégation des pouvoirs. Notons cependant que l’Etat conserve droit de regard et responsabilité de conservation, et donc de contrôle, envers les biens nationaux à travers l’ensemble du territoire. L’Etat « gardien des lois » est donc le premier prisme d’action à prendre en considération. Dans un second temps, l’Etat a également la charge d’assumer la tutelle des établissements publics nationaux de nature culturelle.

A l’image du musée du Louvre, de la bibliothèque nationale, des châteaux de Fontainebleau ou de Versailles, ces établissements sont de nature indépendante (dans la majorité de leur gestion quotidienne) mais sont propriété et dépendant de l’Etat notamment en terme de budget. Ainsi, le Ministère garde, de manière très centralisée, la main sur l’ensemble des « fleurons » culturels nationaux dans une déclinaison de la culture cette fois plutôt orientée vers les beaux- arts, le patrimoine et la muséification. Les budgets du Ministère sont également alloués de manière non négligeable aux domaines de la recherche et de la documentation (archives) notamment via les financements et la mise à disposition de moyens divers pour leur bonne réalisation. En ce sens, l’Etat propose en quelques sortes une prestation de service culturelle à la fois aux professionnels de la culture s’agissant de budgets de recherche ou de soutien à la création qu’aux consommateurs de culture à travers l’offre culturelle des musées, châteaux et autres lieux de formation artistique. C’est ainsi que pourrait se résumer le second rôle de l’Etat en matière de politique culturelle, celui de mettre à disposition de l’ensemble des publics de la culture les moyens nécessaires à la bonne exécution de leur projet. Le troisième rôle de l’Etat en terme de gestion des politiques culturelles, reste celui de financeur de projets et d’infrastructures culturelles. Les aides, surtout financières, peuvent prendre la forme de prêts, de dons ou de subvention en soutien au monde culturel à travers le relais exercé par certains centres spécialisés (livres, arts plastiques, lettres et art…). Cette aide est déclinable à trois niveaux principaux que sont les collectivités territoriales dans le cadre des accords Etat- collectivités en matière culturelle et dans une philosophie décentralisatrice, mais également les associations et autres organismes culturels et enfin aux particuliers et artistes par l’intermédiaire de bourse d’étude ou d’achat d’œuvres. Le troisième rôle est donc éminemment financier et constitue par ailleurs la clé de voute des politiques culturelles dans la mesure où les financements restent la préoccupation majeures des porteurs de projets culturels. Cette situation interroge également au regard de la situation financière actuelle suite à laquelle économies et réductions de budgets sont fréquentes. Les budgets alloués à la politique culturelle témoignent d’une certaine manière de la façon dont celles-ci sont considérées par les décideurs publiques.

En effet, un budget culturel fort pourra être interprété comme une volonté d’inscrire la culture dans un cercle vertueux de croissance en tant que moyen de développement à part entière. A contrario, un budget culturel amputé largement symbolise les choix politiques opérés lors de cette situation de crise et indique, sans jugement, que la politique culturelle n’est en ce sens pas considérée comme un moyen de développement efficace. Enfin, l’Etat présente avant toute autre chose le rôle majeur d’organisateur de l’offre culturelle et de la gestion de la politique culturelle sur le territoire. La vision ici extrêmement centralisée de la gouvernance étatique pourrait être considérée comme la fameuse « exception culturelle à la française ». Cette organisation se dispense à plusieurs niveaux dont il convient de détailler rapidement les enjeux. L’Etat a avant tout vocation à développer son territoire et à en ce sens un rôle important à jouer en terme d’aménagement culturel du territoire français. On entend par aménagement culturel la démocratisation de la culture et son libre accès à travers l’ensemble des territoires dans toute leur diversité, au-delà de l’aspect majoritairement urbain de la politique culturelle. La culture partout et pour tous pourrait résumer l’objet principal d’un aménagement culturel du territoire. Il permet également de corriger les déséquilibres structuraux des territoires en développant l’offre et l’accessibilité culturelle dans des lieux discriminés à l’image des quartiers difficiles ou des zones rurales profondes… L’Etat organise également la politique culturelle en nommant et en définissant les axes prioritaires d’action en matière culturelle. Ainsi, la nomination des responsables de structures culturelles ou la mise en lumière de tel ou tel artiste répond encore une fois à une vision centralisée et assise du choix politique en matière culturelle.

Il en est de même concernant les axes prioritaires de l’action culturelle qu’il s’agisse du développement de l’économie de la culture ou de la protection du patrimoine, bien que pouvant être menées de front, les différentes actions et orientations des politiques culturelles répondent régulièrement à la mise en avant d’un axe particulier d’action émanant du Ministère voire du Ministre en responsabilité. En tant qu’organisateur de la politique culturelle, l’Etat à également en charge sa structuration et sa cohérence. Ainsi, il peut tout à la fois être à l’origine d’une planification si possible prospective en terme de besoins et de stratégie culturelle mais aussi agir au niveau de la direction donnée à la recherche dans une optique de réponse théorique et scientifique aux besoins empiriques du milieu, mettre en place un ensemble d’outils de décision et de gestion à travers notamment les principes de conseil et d’évaluation des politiques culturelles (même si le principe évaluatif se localise de plus en plus, les collectivités locales d’envergure pouvant porter un projet d’évaluation des politiques culturelles) ou encore en formant régulièrement ses porteurs de projet en fonction des évolutions et changements opérés dans le milieu culturel tant en terme d’ingénierie, de responsabilités ou d’organisation. Enfin, l’Etat a également la vocation de maintenir et parfois de créer les conditions favorables pour le portage de projets culturels à travers une adaptation quotidienne des processus organisationnels de la politique culturelle tant en terme financier, institutionnel ou d’innovation. L’Etat en matière de politique culturelle intervient donc tout à la fois en tant que créateur et garant des lois et règlements en matière culturelle, en tant que porteur de financements à toutes les échelles, en tant que « prestataire de services culturels » à destination des consommateurs et des porteurs de culture mais aussi et surtout en tant qu’organisateur de la vie culturelle nationale à travers des enjeux aussi divers que l’aménagement culturel du territoire, la création d’un contexte favorable au développement des politiques culturelles ou encore de la structuration de ces politiques particulières.

Les responsabilités de l’Etat en matière de politique culturelle indique combien celui- ci reste incontournable concernant la gestion et l’ordonnancement des choix politiques. Cette centralisation très forte, bien que remise progressivement en question par la montée en puissance des collectivités locales, est le fruit d’une histoire riche. Pouvoir et culture ont de tout temps été fortement liés, l’un servant et s’appuyant sur l’autre. Qu’il s’agisse des tirades antiques, des portraits en majesté de la Renaissance ou des constructions architecturales symboliques de puissance, l’art, la culture et le pouvoir politique restent des objets très liés les uns aux autres. La présence de Voltaire, auteur au combien critique pour son époque en tant qu’historien officiel de la cour de Louis XV symbolise cette volonté de fédérer l’artiste avec soi, plus que contre soi. Cette forte influence politique sur ce qui deviendra la politique culturelle prend ses marques avec le début du règne de François Ier à travers notamment l’émergence de symboles forts comme l’entrée de la France dans l’aire de la Renaissance comme peuvent en témoigner l’architecture des châteaux de la Loire (Amboise, Blois, Chambord…), la présence de grands artistes italiens à la cour, la mise en place du dépôt légal en 1537 pouvant être considéré comme un moyen de contrôle des productions artistiques ou encore de l’édit de Villers-Cotterêts de 1539 généralisant la langue française dans les documents administratifs du royaume de France. Véritable précurseur de la politique culturelle, François Ier reste aujourd’hui considéré comme un des plus grands amateurs de culture avec Louis XIV. Comme en témoigne la construction du château de Versailles ou l’étendue des budgets alloués aux arts et au mécénat, le Roi Soleil se considérant lui-même comme protecteur des arts symbolise tout autant l’influence politique sur la destinée de la culture. Identiquement, la Révolution et son lot de nationalisation patriotique sont à l’origine de la création des premiers musées dont celui du Louvre et de la mise à disposition du patrimoine national aux citoyens sur décision encore une fois politique. La période très instable (Empire, Restauration, Républiques, Guerres Mondiales) séparant la fin de l’Ancien

Régime et l’après seconde Guerre Mondiale ne laisse que peu de place aux politiques culturelles, le véritable tournant se situant en 1959 avec la création du Ministère des affaires culturelles taillé sur mesure pour André Malraux, personnage qui laissa sont empreinte à la fois comme symbole de la politique gaulliste de la culture mais aussi comme précurseur de la politique culturelle étatique de la toute jeune Vème République. Il convient de préciser que ce tournant dans la gestion publique des politiques culturelles est explicable par deux raisons principales, à la fois la volonté politique du Général de Gaule considérant la culture comme un moyen de rayonnement mondial pour la France, en accord avec les valeurs patriotiques qu’il porta lors de l’ensemble de sa carrière politique et militaire mais également en raison de la personnalité d’André Malraux, prix Goncourt, résistant et écrivain de renom. Il apparait clairement que le Ministère des affaires culturelles crée en 1959 le fut sur mesure pour l’écrivain attaché au Général de Gaule durant la seconde Guerre Mondiale, il en occupera d’ailleurs le poste jusqu’à la démission de Charles de Gaule. La politique culturelle était alors dirigée dans l’optique d’une démocratisation fruit de l’émerveillement du public devant l’œuvre, refusant de fait la professionnalisation de l’art et de la culture pour laisser place au « choc artistique », seul vecteur de transmission possible selon Malraux. C’est d’ailleurs en ce sens que furent créées les maisons de la culture dans plusieurs grandes villes de province dans le but de mettre à la disposition de tous les œuvres d’art capitales de l’humanité et d’abord celle de la France. Cette tendance nationale ponctue la politique culturelle de cette période, tant à travers la volonté politique et symbolique de De Gaule mais également de la vision particulière de Malraux. André Malraux et Charles de Gaule représentent avec François Ier ou Louis XIV la personnification très forte de la politique culturelle non seulement par l’Etat mais également par quelques personnages emblématiques de l’histoire de France.

La politique pompidolienne de la culture a joué un rôle important à travers notamment la déclinaison locale des infrastructures culturelles (centre communaux de la culture…) mais aussi à travers de grands projets tels que le Centre Pompidou mettant au jour la dimension contemporaine de l’art (projet dans lequel se lit la forte influence de Claude Pompidou, fervente amatrice d’art contemporain) mais également la structuration de l’offre culturelle autour d’un tout (cafétéria, centre de ressources, centre de création et de recherche…). L’arrivée de la gauche au pouvoir avec elle le ministre Jack Lang, qui reste considéré aujourd’hui parmi les ministres les plus atypiques, a établi une nouvelle orientation culturelle à travers notamment une démocratisation volontaire de la culture, la mise en avant des pratiques amateurs et une dimension festive comme en témoigne la mise en place de la fête de la musique. La culture, l’apprentissage et le développement de la médiation culturelle font prendre au Ministère de la Culture un tournant différent de celui opéré par Malraux. Quelle que soit la personnalité, la période ou l’orientation politique, il apparait au regard de l’histoire des politiques culturelles mais également des prérogatives de l’Etat en la matière que le poids politique de la culture reste un élément fondamental à prendre en compte dans la bonne compréhension de la nature de la politique culturelle.

Enfin, après avoir proposé une définition la plus exhaustive possible de la politique culturelle au regard de nombreux prismes d’étude, il convient de mettre en relation cette notion avec l’optique de durabilité et de développement durable. En effet, pour que la définition de la politique culturelle au regard de la direction de la recherche soit complète, cet angle particulier de vue se doit de venir compléter les orientations présentées jusqu’ici.

Lire le mémoire complet ==> (Politiques Culturelles Et Durabilité : Introduction au management de projet culturel et durable)
Master 2 Professionnel, Développement des Territoires, Aménagement, Environnement
Université d’ARTOIS – UFR EGASS