Les motivations dans les documentaires philosophiques

By 20 February 2013

II. Les démarches philosophiques adoptées par les documentaires philosophiques

L’étude des méthodes didactiques a mis en lumière d’une part, des procédés d’écriture, d’autre part, l’intérêt éducatif du documentaire philosophique. Entretenant un rapport de dépendance vis-à-vis de l’École, il se définit ainsi comme un matériau pédagogique. Il semble toutefois réducteur de considérer uniquement le documentaire philosophique du point de vue de l’École. Pour cela, il semble nécessaire d’interroger ceux qui sont à l’origine de sa création, à savoir les auteurs. Écrire de la philosophie pose en effet un acte, un engagement, bien plus peut-être que dans les autres domaines de l’écrit. Son écriture transmet nécessairement une interprétation du monde et véhicule un ensemble de valeurs qui sont propres à l’auteur. Il y donc une certaine gravité dans l’écriture philosophique, bien plus encore lorsque l’on s’adresse à des enfants. Il conviendra par conséquent de comprendre, dans un premier temps, quelles sont les motivations internes de l’écriture du documentaire philosophique et, dans un second temps, de cerner les enjeux philosophiques et politiques.

A. Les motivations

La création du documentaire philosophique est motivée par différents mobiles. À travers les écrits secondaires des auteurs, recueillis dans les colloques, les conférences ou sur les sites internet personnels des auteurs, se dessinent les motifs de l’existence du documentaire philosophique. Les motivations des auteurs et des éditeurs sont-elles de l’ordre de la raison ou du sentiment, de l’acte réfléchi ou de l’impulsion ? S’agit-il d’un engagement personnel ou universel, d’une attirance simplement lucrative ou d’une conviction politique ?

1. Répondre à une urgence, un besoin… et à un créneau commercial

a) La position de Michel Piquemal

« Il y a urgence », selon Michel Piquemal, à former les enseignants afin de « les aider à mieux préparer leurs élèves aux problématiques du monde moderne ». L’auteur dépeint, dans un langage journalistique, un monde inquiétant, gouverné par les médias et l’argent :

Notre début de vingtième siècle, mené par les lobbies de la consommation, baigne davantage dans la déculturation, la gadgetisation, les radios débilitantes, la téléréalité et autres guerres à l’intelligence. La vague philo reste un phénomène élitiste et marginal. Mais elle me semble être tout de même un ressac, un « contre-phénomène » face au gigantesque tsunami de dé-civilisation que nous prenons de plein fouet depuis une vingtaine d’années.

« L’éducation philosophique » apparaît alors être « l’une des meilleurs armes de résistance »- seule capable de redonner du sens à notre société dégénérée. Il s’agit bien d’une guerre à mener, et Michel Piquemal cite Diderot pour donner plus de force à son discours :

Aussi, selon la formule de Diderot, « Hâtons-nous donc de rendre la philosophie populaire ! »

Ce que le philosophe disait à propos de l’entreprise encyclopédique, Michel Piquemal l’applique à notre société actuelle. Dans un contexte différent, la citation n’a pourtant pas la même valeur. L’auteur suggère que, pour lutter contre une société en perdition, il faut populariser la philosophie, faire en sorte qu’elle soit accessible à tous. L’école a un rôle déterminant à jouer puisqu’elle constitue « le dernier rempart face à la guerre contre l’intelligence à laquelle se livrent nos multinationales gouvernantes dans le but de fabriquer des consommateurs dociles ». Que l’on soit d’accord ou non avec l’auteur, on est en droit de s’interroger sur l’objectivité du propos et de se demander si l’École, dans l’idéal de laïcité qu’elle défend, peut servir de maquis à la résistance philosophique. Michel Piquemal ajoute donc une dimension politique au documentaire philosophique :

Il y a là quelque chose de militant dans notre engagement philosophique, un peu à la manière de ce que peuvent faire les éditions Rue du monde autour de la citoyenneté. Pour ce qui me concerne, lorsque j’ai décidé en 2002 de rédiger les Philo-fables, et en 2003 mes Petites et Grandes fables de Sophios, c’était l’aboutissement d’une pensée humaniste et citoyenne que j’avais commencé à mener en 93. Constatant le grand désarroi provoqué par l’absence de valeurs dans les lycées, j’avais créé chez Albin Michel la collection Carnets de Sagesse.

L’écriture de l’auteur est par conséquent indissociable d’un projet humaniste, voire social, et ses documentaires philosophiques sont inscrits dans la volonté politique de changer l’ordre du monde.

b) La position de Michel Puech

Michel Puech, coauteur des « Goûters Philo », perçoit le monde de la même façon que Michel Piquemal. Il paraît intéressant d’effectuer une mise en parallèle entre les discours des deux auteurs :

La transmission pourrait bien être un problème aujourd’hui critique du social et du politique. Dans le fond, derrière les événements éphémères d’actualité, nous sommes dans une phase active d’affrontement de civilisations, c’est-à-dire de cultures (Kultur) — y compris à l’intérieur de nos frontières et de nos sociétés. Notre culture, notamment l’héritage philosophique humaniste, n’est pas bien armée pour se défendre, contre des concurrents qui, eux, savent communiquer, atteindre tout le monde : les idéologies marchandes, les idéologies anti-modernistes, les idéologies religieuses fondamentalistes de tout bord. Il y a un Kulturkampf (une guerre des cultures)… et il est mal parti. Dans ce contexte, la transmission culturelle est aujourd’hui, hélas, un combat, une activité quasiment subversive (de l’individu), contre des pesanteurs marchandes, des pesanteurs bureaucratiques (des institutions) et des pesanteurs intellectuelles (l’égoïsme narcissique des intellocrates, les idéologies ministérielles ou syndicales et les faux-débats sur la « pédagogie » ou les « savoirs » qui noient le poisson).

Trois remarques peuvent être faites : on retrouve tout d’abord le même topos, celui de la guerre, perceptible à travers le champ sémantique de l’opposition et de la lutte. Les deux auteurs décrivent ensuite de façon similaire le contexte social et politique. La culture humaniste représente pour tous deux le moyen de lutter contre les valeurs de la société actuelle. Mais enfin, même s’ils ont les mêmes adversaires, Michel Puech se montre plus défaitiste et moins confiant quant à la réussite de l’entreprise humaniste. Ainsi la création des « Goûters Philo » en 1999 tiendrait davantage du besoin, de la nécessité que de l’urgence. Michel Puech et Brigitte Labbé partent en effet de l’idée que « la philosophie n’était pas réellement accessible à tous, qu’il fallait inventer un moyen de la transmettre en sortant complètement des habitudes et des codes du lycée, des examens, des manuels. L’idée de vrais livres de philosophie pour les enfants s’est imposée assez vite : les adultes qui n’ouvriraient jamais un livre sur “la vie et la mort” ou “l’être et l’apparence”, parce qu’ils ont derrière eux une longue histoire d’humiliation culturelle, pourraient s’y intéresser s’il s’agit de livres “pour enfants”, donc garantis accessibles ». Cherchant à gommer les inégalités culturelles, Michel Puech propose une démocratisation de la philosophie, destinée à la fois à l’enfant mais aussi à l’adulte.

Michel Tozzi partage le point de vue des auteurs précédents en confirmant « l’existence d’un besoin philosophique pour les enfants », qui « ne fait que refléter, puisqu’une société a l’école qu’elle mérite, un mode de vie individualiste où, les valeurs ne faisant guère consensus, et le lien social devenant plus problématique, s’est ouvert une crise du sens, dont la philosophie ouvre une voie pour s’en sortir ».

c) La position d’Oscar Brenifier

Les idées de besoin, d’engagement et de combat sont également présentes chez Oscar Brenifier, mais elles sont pensées sur un autre mode :

Ces quelques observations sont celles d’un partisan qui souhaite que nous agissions au mieux, mais même si elles étaient celles d’un ennemi, ou plus encore peut-être, nous devrions encore les entendre. Car il nous semble que nous vivons un moment historique, sur le plan de la pensée et de l’histoire de la philosophie, et que nous ne devons pas mériter la critique de Friedrich Schiller, disant de la Révolution Française : « Un grand moment a rencontré un petit peuple ». Et en guise de conclusion pour justifier notre colloque, avançons l’idée que la mort de la philosophie, si une telle mort est envisageable, réside en son absence de vie et de pluralité, car l’essence de la philosophie repose sur l’altérité, en une remise en question aussi radicale qu’insupportable.

Oscar Brenifier veut relever un défi : celui de la nouvelle révolution philosophique. Il ne se place pas, comme les auteurs précédents, en marge du monde contemporain. Il affirme son appartenance à une société qui n’échappe pas aux influences sociologiques et économiques. Il y a « une mondialisation de la pensée tout comme il existe une mondialisation économique et culturelle, à tort et à raison pour la pensée comme pour l’économie et la finance ». Oscar Brenifier, en tant qu’« [héritier de [s]on époque, (…) produit d’une réaction, (…) expression d’un phénomène de société », prend le contre-pied de la philosophie classique, en s’inscrivant dans le mouvement d’une pensée à échelle planétaire.

Il ne faudrait pas oublier cependant, en dépit de l’urgence, du besoin d’écrire des documentaires philosophiques pour enfants, l’intérêt financier reste lui aussi bien présent. Sur son site personnel, Michel Puech fait ainsi lui-même la publicité des « Goûters philo » :

Les Goûters Philo ont été très vite, et sont restés, un succès de libraire, copié par la concurrence. Ils existent aujourd’hui sous la forme d’origine, de petits livres facilement accessibles, sous la forme de recueils (5 Goûters) et sous la forme de CD audio (texte intégral).

Il énumère ensuite l’ensemble des traductions existantes (allemand, braille, catalan, chinois, coréen, danois, espagnol, finlandais, grec, italien, japonais, néerlandais, portugais, slovène, suédois et turc). Mais peut-être cette présentation publicitaire de la collection philosophique doit-elle être mise en regard du sens que Michel Puech donne à « [son] action [qui] utilise le marché (les invitations scolaires [étant] une conséquence des ventes, elles ne sont liées à aucun programme institutionnel), c’est-à-dire l’acte d’achat de produits culturels librement disponibles ».

Entre urgence, besoin et intérêt commercial, le documentaire philosophique doit être pensé dans son contexte sociologique. Auteurs et éditeurs pressentent le caractère urgent de mettre à disposition du grand nombre des ouvrages philosophiques, mais tous ne l’envisagent pas de la même façon. Il est parfois difficile de faire la part entre ce qui relève de la cupidité de la réelle conviction politique. Il importe pour cette raison d’étudier de plus près les démarches respectives des auteurs dans l’écriture du documentaire philosophique.

Les motivations profondes des auteurs sont intimement liées à leur conception de la philosophie. Comment penser en effet la philosophie au xxie siècle et comment l’envisager avec des enfants ? Deux courants semblent exister : l’un se réclamant de l’enseignement traditionnel, l’autre d’une nouvelle approche de l’objet philosophique par le questionnement. On trouvera, dans le premier courant, des livres traitant essentiellement de l’histoire de la philosophie, en faisant le portrait d’un philosophe.

Lire le mémoire complet ==>(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse