Les lieux de vies musicales

By 2 February 2013

B/ Les lieux de vies musicales

Vies musicales, au pluriel. La diversité est une norme pour les musiques amplifiées. Il y a plusieurs vies dans la musique, plusieurs musiques dans une vie. On appelle “lieux de vies musicales” ces espaces pensés pour une démocratie musicale totale.

1. Des espaces de vie adaptés aux spécificités des pratiques amplifiées

Présentation du concept

Un lieu de vies musicales est un espace physique construit pour accueillir toute forme de pratique amplifiée. Le profil idéal doit disposer d’une salle de concert, d’un local de répétition, d’une salle d’information, d’un studio d’enregistrement. Ce lieu est en général pensé par rapport à un territoire et sa population. On réfléchit à l’accueil des usagers les plus divers possibles : musiciens et publics de tous âges. Le lieu doit être convivial, adapté aux contraintes sonores, aux consignes de sécurité d’accueil des publics. Ses employés proposent aux musiciens une transmission explicite de techniques, et implicite d’une culture. La relation avec les référents politiques doit aussi être privilégiée. C’est un projet de vie au sein d’une commune qui doit être soutenu. Pour autant, le travail relationnel ne s’arrête pas aux limites de la ville. Il s’inscrit dans différents réseaux, permettant d’inscrire le lieu dans une politique culturelle globale. Ces lieux sont souvent subventionnés pour les missions de service public qu’ils exécutent. Ils ne doivent pas concurrencer le secteur culturel privé. Si des entreprises privées des musiques actuelles sont implantées sur le même territoire (locaux de répétition, studios d’enregistrement … ), l’intérêt pour tous est de trouver une complémentarité aux deux activités. Enfin, nous verrons par la suite qu’ils peuvent occuper une place importante dans la carrière artistique. Le label Smac a d’ailleurs été construit sur ce schéma.

Des valeurs propres au domaine des musiques amplifiées

Les lieux de vies musicales appartiennent pour la plupart au monde associatif. L’enquête menée annuellement par la Fédurok montre qu’en 2008, 95% de ses structures adhérentes sont des associations loi 190169. Premièrement, les valeurs que ces associations musicales diffusent sont directement héritées du mouvement revendicatif des musiques actuelles. Leurs idéaux sont donc en adéquation avec le monde associatif : convivialité, tolérance, apprentissage, socialisation, partage. Deuxièmement, ce sont des entreprises complexes basées sur une économie publique et commerciale. Le statut associatif permet donc la bonne gestion de ces structures à but non-lucratif. Pour autant, nous verrons que ce statut est discutable.

«L’association est, avant tout, un engagement humain. Mais cet engagement constitue également l’un des premiers actes du citoyen, acteur de la cité, qui va accepter de s’organiser collectivement afin de mener une action commune. L’association participe à la vie de la cité. Elle est un creuset de la démocratie faisant l’interface entre le citoyen et le politique »70. On retrouve les idées défendues par la pensée d’éducation populaire. L’usager de l’association n’est pas seulement client. C’est un citoyen. Il tient une place dans l’espace social. Les lieux de vies musicales respectent cette idéologie. Ils ne défendent pas seulement une discipline artistique, mais aussi un art de vivre, un regard sur le monde. C’est sans doute pourquoi les associations françaises sont principalement culturelles. Pour exemple, 21, 4 % des créations d’associations en 2004 avaient comme principal objet la culture71. C’est le plus fort taux. Toutes les personnes gravitant autour d’un projet associatif culturel deviennent des citoyens de cette micro-société, particulièrement les travailleurs.

« Si tu n’es pas investi dans ton projet, je ne vois pas l’intérêt d’être dans une association, en plus sur un domaine culturel ». Les employés de ces lieux de vies musicales défendent des idées démocratiques culturelles. Fabrice Parmentier, militant de la première heure, nous donne sa propre définition des musiques actuelles : « Moi ce que j’appelle musiques actuelles, c’est les musiques qui ont quelque chose à dire. C’est pas parce que c’est d’un style ou d’un autre. C’est pas ça la notion de musiques actuelles. Pour moi, c’est : “j’ai quelque chose à dire au moment où je le dis”. Billy Holliday, c’est de la musique actuelle. C’est pas du jazz. C’est quelqu’un qui avait un putain de blues en elle ou … je sais pas, l’idée du hip-hop à l’époque avec les blacks des ghettos qui racontaient ce qu’ils vivaient, c’est de la musique actuelle. L’idée elle est là, quand on a quelque chose à dire »72. Le format associatif, sur le fond, colle parfaitement aux propos tenus par les dirigeants de musiques amplifiées : pas d’élitisme ou d’excellence instrumentale, démocratie culturelle, oralité, échange …

69 La Fédurok réalise une enquête sur ses adhérents, basée sur la méthode de l’OPP, Observation participative et partagée. Chaque adhérent répond par le biais du logiciel Coopalis en ligne, et a accès aux réponses des autres.

70 Des associations en général … vers une éthique sociétale, Rapport de Jean-Pierre Decool, Député du Nord au Premier ministre Jean-Pierre Raffarin. mai 2005.

71 Étude menée par le Cerphi (Institut d’étude spécialisée sur la philanthropie et le secteur non marchand) annuellement.

Sur la forme aussi, ce statut juridique est adaptée au domaine musical. L’association, c’est « la convention par laquelle deux ou plusieurs personnes mettent en commun, d’une façon permanente, leurs connaissances ou leur activité dans un but autre que de partager des bénéfices »73. Cette définition laisse une grande part de souplesse administrative aux structures. L’économie culturelle étant en équilibre entre deux versants (le marchand et le public), ce choix de structure permet par exemple de percevoir des subventions publiques, tout en gardant une liberté d’agir. D’autres cadres juridiques pourraient prendre la place du format associatif, comme les SCIC. Pour l’instant, ils ne sont que peu envisagés car ils présentent « encore peu d’avantages concrets »74.

Le choix d’être en association est donc moral, mais aussi économique. Ceci entraîne une situation paradoxale qui peut mettre à mal les valeurs de liberté défendues par les lieux de vies musicales. « L’esprit de liberté originel du statut associatif s’est progressivement heurté à des contraintes de gestion dans un contexte de crise économique, caractérisée pour les associations gérant des équipements “par la rationalisation des dépenses et l’instrumentalisation des acteurs associatifs mis en concurrence par les pouvoirs publics” »75. La double contrainte est de faire naître et grandir une reconnaissance publique et en même temps de protéger son indépendance. Nous l’avons vu, un projet culturel d’un lieu de vies musicales est construit en fonction des données d’un territoire. Il doit être en accord avec la municipalité qui le soutient. Ces entreprises ne peuvent pour l’instant pas se passer des financements publiques, compte tenu des charges qu’entraînent la diffusion et l’accompagnement musical. La dynamique associative serait-elle en perdition face à l’obligation de professionnalisation ? La moyenne des budgets annuels des adhérents Fédurok est de 512.000 euros en 2008. Cela illustre bien que ces lieux sont de véritables entreprises, à la gestion complexe, qui nécessitent à leur direction des militants, certes, mais aussi des gestionnaires. Rémi Breton nous explique sa situation de directeur- employé-associatif-militant : « En fait, comme toute association qui a ce niveau de finances, je suis obligé de piloter un peu le CA. Ce qui ne va pas être le cas dans une association plus amateur où on peut partager plus de choses. Un, j’ai une délégation de pouvoir pour le bon fonctionnement de l’association. Comme les stratégies, je suis obligé de les faire en amont, par rapport à mon conseil d’administration, ce sont des choses, au moment où on se retrouve, qu’ils sont obligés d’acter parce qu’elles sont déjà dans les tuyaux ». Le bureau, dans cet exemple, ne tient plus une grande place dans les décisions associatives. Le cas semble être fréquent. L’esprit associatif est détérioré. Les dirigeants associatifs sont pourtant les premiers bénévoles d’une association.

72 Entretien avec Fabrice Parmentier, p 129.

73 Loi du1 juillet 1901 relative au contrat d’association, version consolidée au 2 août 2003, Légifrance.

74 Arthur Gauthier, Le positionnement économique des lieux associatifs de musiques amplifiées : l’apport de l’économie sociale et solidaire, Mémoire de DESS, Université Catholique de l’Ouest, 2005, p52.

C’est donc une situation paradoxale qui se généralise. Par la professionnalisation, la légitimation des pratiques, les associations génèrent une économie croissante qui s’éloigne des valeurs associatives. Il faut envisager la création d’une nouvelle structure juridique en adéquation avec l’économie particulière des musiques actuelles. D’après Bruno Colin, il y a un double enjeu qui « ne se situe pas uniquement sur le plan technique de la réduction des déficits économiques, mais aussi sur celui, plus idéologique, de la nécessité d’accompagner des mouvements citoyens de coopération et de solidarité »76.

Lire le mémoire complet ==> Le métier d’accompagnateur dans la carrière musicale amplifiée
Master 2 Anthropologie spécialité Métiers des arts et de la Culture
Université Lumière Lyon 2