La professionnalisation du métier d’accompagnateur d’artistes

By 3 February 2013

B/ La professionnalisation du métier

S’il n’est toujours pas reconnu dans la nomenclature des métiers, on ne peut nier que l’accompagnateur d’artistes en développement est un véritable métier. Il subit actuellement la vague de professionnalisation du secteur des musiques amplifiées pour soutenir l’emploi. On observe deux cadres de formation des accompagnateurs : le cadre public et le privé.

1. Professionnalisation public

Les deux diplômes correspondant à cet emploi dans la fonction publique sont le “diplôme d’État de professeur de musique” et le “certificat d’aptitude aux fonctions de professeur de musique”. Ils ont été créés en 1983 et concernent les enseignements dans les conservatoires à rayonnement régional, départemental, communal ou intercommunal. À l’époque, ils ne dispensent que l’apprentissage des musiques classique et jazz. Le DE et le CA “musiques actuelles” n’ont été rajoutés qu’en 2003121. Si les concours peuvent être présentés en candidat libre, le CNSMD propose une formation spécifique pour les réussir. Les principaux thèmes de cette formation sont la culture musicale, les sciences de l’éducation, la didactique de la discipline choisie. Le concours porte aussi sur l’expérience pratique des candidats. Aussi, pour pouvoir passer les épreuves, des conditions sont exigées :

– être majeur.
– avoir le niveau baccalauréat pour les personnes nées après 1965.
– pour justifier de la pratique instrumentale, être détenteur d’un des diplômes suivants : un DE ou un CA d’une autre discipline (en fonction du concours passé), un Capes, un Dumi, un prix du CNSMD, une agrégation d’éducation musicale, faire preuve d’une carrière artistique reconnue.

Tout d’abord, il serait intéressant de savoir ce qu’entend le ministère de la Culture et de la communication par le terme “carrière artistique reconnue”. Sur quelle base de développement artistique se base-t-il ? Aussi, il faut souligner la prédominance de l’attachement à la pratique instrumentale. Être musicien semble être une nécessité. Enfin, on peut se demander la pertinence d’un diplôme de professeur de collège et lycée (le Capes) pour accompagner les musiques actuelles. Il est important de rappeler que les concours pour chaque discipline sont organisés de façon irrégulière, tous les trois ans en moyenne. En 2009, les disciplines présentées pour le DE et le CA seront le chant, la direction d’ensembles instrumentaux et les percussions. Souligner ceci permet de rendre compte de la faiblesse de l’intervention publique. Même si cela peut se justifier par la jeunesse de cette formation, certains conservatoires ne disposent pas encore d’un département musiques actuelles. Cela dépendant de la volonté des responsables de chaque établissement. Les concours décernent à peine une centaine de DE et une vingtaine de CA par session. Ces sessions ne sont pas régulières et minoritaires par rapport aux postes accordés chaque année dans les disciplines classiques. Enfin, pour rappeler l’importance de la symbolique des mots, il me semble important de souligner l’intitulé du poste : “professeur de musique”. Le cursus amplifié proposé par ces professeurs semble suivre les valeurs privées communes au milieu associatif. Pourtant, plutôt que de s’accorder sur un terme correspondant aux valeurs diffusées par les musiques amplifiées, le mot “professeur” trône, tel un vestige à côté du terme “musiques actuelles”. Le décalage entre l’action militante privée et la récupération du mouvement de professionnalisation par les pouvoirs publics est flagrant. Au total, on suppose que les personnes qui se présentent à ces concours sont issues du milieu associatif des musiques amplifiées, et trouvent dans ce cadre public un confort d’action, de financement, encore rare dans le milieu privé.

2. Professionnalisation privée

La formation des accompagnateurs dans les lieux de vies musicales est plus chaotique . On remarque une « absence de politiques de formation et d’accompagnement des acteurs professionnels. L’enjeu est pourtant déterminant »122. Deux méthodes sont utilisées pour former les accompagnateurs : la formation privée organisée en interne dans le secteur des musiques amplifiées, ou l’auto-formation au sein d’une équipe d’un lieu de vies musicales.

« De ce point de vue, il y a une certaine indécence à laisser perdurer l’énorme déséquilibre entre l’enseignement public de la musique extrêmement protégé, largement doté en moyen, et (les lieux de vies musicales) dans lesquelles on constate un prodigieux taux d’usure des personnels qui sont obligés de faire le maximum avec le minimum »123.

La première association à lancer une formation en direction des accompagnateurs est l’Ara, en 1995. Depuis, quelques organismes proposent des stages courts, des formations sur les métiers de chargé de répétition, de chargé de développement artistique. Les associations régionales et nationales comme l’Irma se font le relais de ces formations. Les cursus sont principalement destinés aux chargés de répétitions. Ils n’intègrent pas toutes les notions que nous avons pu soulever dans le profil idéal de l’accompagnateur. La Fracama, la Drac Centre et Jazz à Tours se sont par exemple associées pour réaliser une formation destinée aux personnels associatifs régionaux. L’intitulé est “Formation des professionnels des espaces de répétition”124. Plusieurs organismes sont représentés : Emmetrop (association pour la promotion de la création contemporaine artistique basée à Bourges), Polysonik (Locaux de répétitions d’Orléans), Mars. Des professionnels choisis par Jazz à Tours dispensent une vingtaine de jours de formation, sur un an. Ils abordent différents thèmes : la méthodologie de projet, le développement de projets artistiques, le lien entre école publique et enseignement privé, le métier de professeur de musique, la technique dans le spectacle vivant, la sécurité et la santé, les ressources scientifiques dans les musiques amplifiées. La formation semble plutôt complète. Pourtant, si l’on se réfère à notre accompagnateur idéal, on remarque tout de même que certains points ne sont pas abordés : le passeur, le relationnel. La dimension humaine du métier n’est pas prise en compte. L’approche semble être trop théorique, pédagogique. Fabrice Parmentier suit cette formation : « certaines (séances) nous ont vraiment donné des perspectives, des liens entre nos expériences. L’autre jour, on a fait la technique, on a fait des trucs utiles. On a besoin d’apprendre. Et puis il y a d’autres fois où c’est complètement insignifiant, où ça rime à rien : il veulent nous apprendre qu’est-ce que c’est que le jazz, parce qu’il n’y a que le jazz qui peut permettre d’aborder la musique. Sans la partition, on peut même pas poser un diagnostic. Donc là, ça me fait bondir ! ». Ce cursus ne tient pas compte des valeurs propres aux musiques amplifiées : des musiques instinctives, des musiciens autodidactes, réfractaires à l’apprentissage classique. De plus, cette formation est aussi suivie par des chargés de répétition dont la mission principale n’est pas le développement artistique. On devine même que c’est la formation dans sa globalité que rejette Fabrice Parmentier. En effet, il y a plus généralement une « résistance des acteurs des musiques actuelles, (…) soucieux d’être respectés dans leurs itinéraires singuliers et, pour certains, convaincus que le talent ne se « travaille pas », adeptes de modèles d’apprentissages plus empiriques »125.

Pour palier à ce problème, la plupart des lieux de vies musicales ont affaire à l’auto- formation. Le métier d’accompagnateur n’étant pas cadré au niveau législatif, les compétences sont subjectives. Les qualifications sont à acquérir avec le temps. L’accompagnateur devant être multi-compétent, il apprend petit à petit, au contact de ses collègues experts dans un domaine spécifique : la communication, la comptabilité, la production … C’est ce qu’essaie de faire l’association Mars. Fabrice Parmentier est un autodidacte de la musique et de l’accompagnement. S’il excelle dans le rapport à l’autre, ses compétence organisationnelles sont remises en cause par sa direction. Lors de mon stage, j’ai tenté de combler certaines lacunes, principalement au niveau de la gestion de l’écluse. C’est le but de l’auto-formation : s’inspirer des compétences d’autrui pour progresser ensemble. On en revient une fois de plus aux valeurs véhiculées par l’éducation populaire. Cependant, « l’auto-formation est insuffisante telles sont complexes et délicates les modalités de gestion et de développement des équipements (Smac) »126. Par là, j’entends montrer qu’un lieu ne peut pas fonctionner indéfiniment en vase clos. Les pratiques amateurs ne cessent de se développer. Aussi, pour une émergence de nouveaux talents, il faut des formations : pour les musiciens, mais aussi pour leurs accompagnateurs. Rappelons que « le problème crucial de la découverte et du développement musical tourne essentiellement autour de l’absence de lien entre la pratique amateur et le monde professionnel »127. Il y a une urgence de qualification pour ces employés associatifs qui amènent les musiciens du monde amateur au monde professionnel. Les formations ponctuelles proposées sur le territoire français, non spécifiques au métier d’accompagnateur d’artistes en voie de professionnalisation, et l’auto-formation, ne suffisent pas à créer un véritable cadre de métier non public.

125 Michel Berthod et Anita Weber, Rapport sur le soutien de l’État aux musiques dites actuelles, Inspection générale de l’administration des affaires culturelles, 2006, p41.
126 Géma, Politiques publiques et musiques amplifiées, actes des premières rencontres nationales d’octobre 1995 à Agen, 1997, p127.
127 Ibid, p125.

Le fossé se creuse entre la formation publique et privée des accompagnateurs. Les conservatoires sont dotés de forts moyens financiers pour accomplir cette nouvelle mission d’accompagnement des artistes en développement, récupérée du mouvement associatif. Le réseau public reste à développer. D’un autre côté, les entreprises privées peinent à clarifier le statut. La formation des accompagnateurs fait débat. Elle est souvent trop formelle pour l’esprit d’apprentissage revendiqué. Mais comment organiser des formations cohérentes sur tout le territoire français lorsque les compétences du métier sont questionnées ?

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Master 2 Anthropologie spécialité Métiers des arts et de la Culture
Université Lumière Lyon 2