La politique culturelle : la fin d’un mythe ?

By 27 February 2013

2.2.2 Politique culturelle : la fin d’un mythe ?

Aborder la question de la dimension événementielle de la politique culturelle c’est également interroger l’état des politiques culturelles actuellement. En effet, comment ne pas interpréter la recrudescence des événements culturels comme un palliatif à une politique culturelle en perte de vitesse ? La sous partie suivante aura vocation à répondre à cette interrogation particulière mais il apparait clairement que certains auteurs et acteurs du monde culturel remettent en cause le principe de politique culturelle et cela, pour ces nombreuses raisons. Parmi ces détracteurs, Jean Michel Dijan, dont il est fait ici l’empreint du titre d’un de ses ouvrages majeurs, Politique culturelle : la fin d’un mythe, évoque les raisons qui poussent à croire que la politique culturelle telle que désirée par Malraux et héritière d’une histoire monarchique sans pareil est en passe de devenir obsolète. D’autres voies s’élèvent pour dénoncer tout à la fois une technocratie de la culture, parfois un manque de volonté politique et un échec du principe de démocratisation culturelle. Il convient donc de dresser un panorama des limites observées de la politique culturelle telle que définie dans les écrits précédents afin de pouvoir considérer la nature événementielle de la culture. Il conviendra donc dans un premier temps de présenter les limites technocratiques et politiques de la politique culturelle avant de proposer une explication qui prend racine dans les écrits de Dijan au prisme d’une relecture cognitiviste notamment basée sur les écrits d’Edgar Morin et du principe de la connaissance de la connaissance.

Nous avons démontré l’enjeux politique très fort de la politique culturelle, tant au niveau des responsabilités étatiques historiquement occupées par les monarques et plus actuellement par le ministère chargé des affaires culturelles mais aussi au regard des fortes personnalités qui ont conditionné la politique culturelle telle qu’émergeant notamment sous la Vème République. Cette personnification très forte présente d’ailleurs une des limites principales de la politique culturelle. En effet, les Présidents de la République ont tous ou presque laissé respectivement une trace culturelle dans l’histoire, en premier lieu le Général de Gaule avec la volonté patriotique de grandeur nationale, Georges Pompidou et le centre Beaubourg, Valery Giscard d’Estaing et le musée d’Orsay, François Mitterrand et la fameuse pyramide du Louvre, Jacques Chirac et le musée des arts premiers du Quai Branly et plus actuellement le projet de musée de l’histoire de France désiré par Nicolas Sarkozy… De la même manière, certains ministres emblématiques de la culture ont laissé leur trace dans l’histoire du ministère et de la politique culturelle au premier rang d’entres eux, André Malraux et Jack Lang qui, bien que d’orientation politique et de vision culturelle différentes, ont laissé une emprunte forte sur ce ministère. Cette prédominance personnelle a pour conséquence première de minimiser l’impact et la portée de l’action d’autres ministres moins flamboyants. Bien que domaine particulier, la culture et donc les politiques culturelles sont sujet au débat politique, au combat politique.

Ainsi, y compris en interne au Gouvernement lors de la discussion des budgets alloués aux différents ministères ou lors des échanges, tractations et portage de réforme, la personnalité du ministre, minimisée par celle de ses prédécesseurs avant même d’avoir entrepris une quelconque politique, ne sert pas forcement la cause qu’il doit pourtant défendre. Il convient d’ailleurs de dresser un rapide panorama de l’état politique de la culture au sortir de la présence de Jack Lang et avec la nomination de Jacques Toubon dans le gouvernement Balladur en 1993. Il est par ailleurs intéressant de constater que ce nouveau ministre s’inscrit dans la droite lignée de Malraux en inaugurant de nouveau et de manière symbolique la maison de la culture d’Amiens. Malgré la bonne connaissance de ce ministre, il sera affecté en tant que Garde des Sceaux dans le gouvernement Juppé après l’élection de Jacques Chirac en 1995. C’est d’ailleurs à partir de ce moment que les ministres de la culture ne seront plus en mesure d’assurer l’impératif philosophique de la culture prioritaire au sens de Malraux.

En effet, qu’il s’agisse de Philippe Douste-Blazy ou de Catherine Trautmann sous le gouvernement Jospin, le ministère de la culture souffre selon Jean Michel Dijan « de l’ombre planante de Jack Lang, de manque de combativité et d’audace politique au même titre que de l’absence de grand projet mobilisateur » (Dijan, 185). La campagne présidentielle de 2002 ne laisse que peu de place aux débats consacrés à la culture et c’est en ce sens que le poste de ministre de la culture est dévolu à Jean Jacques Aillagon, actuel directeur du musée de Versailles, qui attendait ce poste depuis de longues années et qui pu l’obtenir, selon Dijan, « faute de concurrence à Droite » (Dijan, 185). Malgré le parcours du ministre alors président du musée Pompidou lors de sa nomination, son manque de poids politique et les graves altercations avec les intermittents du spectacle en 2003 lui couteront finalement son poste. Depuis lors, aucun ministre ne trouve grâce aux yeux de l’auteur et le Ministère souffrirait selon Dijan d’un « dessein monarchique », servant l’image et la dimension particulière octroyée à la culture mais sans réalisation et mobilisation conséquente en terme financier et organisationnel. Les difficultés politiques ne sont pas les seules limites soulignées par les auteurs. En effet, les thèses de Max Weber relatives au phénomène bureaucratique s’appliquent totalement au domaine de la politique culturelle dans la mesure où les emplois et les compétences sont mobilisés selon un cadre hiérarchique et organisationnel très établi (service, avancement de carrière…), en fonction d’objectifs également définis, selon un barème de contrôle et d’évaluation fixe et d’une certaine manière, sans engagement arrêtés au-delà des impératifs contractuels de la part des agents chargés de l’application des politiques culturelles. Au phénomène bureaucratique, il faut également ajouter la dimension technocratique avec un ministère occupant plus de 24 000 agents d’Etat auxquels il faut ajouter environ 60 000 agents des collectivités locales. Maryvonne de Saint Pulgent parle d’ailleurs de « bouc émissaire » dans son ouvrage Le gouvernement de la culture en qualifiant le Ministère de la Culture dans la mesure où celui-ci cristallise « l’exaspération » des acteurs culturels (Saint Pulgent, 100). L’administration reste selon l’auteur le problème récurant du Ministère dans la mesure ou sa création fait cohabiter les anciennes techniques patrimoniales, d’archives et de conservation et l’approche plus novatrice et artistique de la valorisation de la création et de l’innovation qu’elle soit artistique ou institutionnelle.

La confrontation de ces deux modèles de gestion peut être à l’origine de dysfonctionnements observés, de lenteur administrative voire de confrontation interne dans les services. Au-delà de cette organisation administrative interne, il semble que la décentralisation culturelle opérée dès 1981 participe également à l’inertie des politiques culturelles principalement en raison du morcèlement des compétences en matière culturelle dont chaque échelon territorial revendique une partie de souveraineté et qui implique donc négociations, organisation et portage collectif de projets entre interlocuteurs aux visées parfois différentes, ce qui a pour conséquence majeur d’alourdir les prises de décisions. Enfin, les politiques cultuelles sont remises en question dans la mesure où leur philosophie de base portée par Malraux, à savoir la démocratisation et l’accessibilité pour tous de l’art est globalement considéré comme un échec. En effet, les différentes études sociologiques consacrées à l’observation du public de la culture montre qu’une certaine typologie de public consomme de l’activité culturelle. En ce sens, l’image d’une culture élitiste destinée à un public éduqué et habitué reste dans la majorité des cas une image sociologiquement fondée. Les collectivités locales comme l’Etat font pourtant de la démocratisation culturelle l’enjeux fondamental de leur politique culturelle comme peut en témoigner l’accent mis sur l’accessibilité aux lieux d’exposition dans le cadre de Béthune 2011, capitale régionale de la culture à travers une politique de gratuité et de communication locale forte. Le sociologue Joffre Dumazedier avançait il y a trente ans le principe de civilisation de loisir, c’est en effet la sensation qui est donnée tant la notion de loisir de consommation se mêle avec le principe de culture.

L’image donnée par Dijan d’un jeune de vingt ans sans grand moyen financier ayant à sa disposition un ordinateur et Internet permettant d’accéder immédiatement aux derniers films, albums de musique ou clip vidéos pratiquement gratuitement induit une perte de lien avec les lieux de culture que peuvent être les cinémas, les salles de concert, les enseignes spécialisées… Dijan souligne par ailleurs que le choix culturel a tendance actuellement à être guidé par la mode, l’immédiateté faisant de la publicité le conseiller majeur en terme de culture en lieu et place des parents ou enseignants pourtant vecteurs des deux lieux premiers de socialisation… Il a été démontré que l’accumulation de biens technologiques n’entraine pas une consommation culturelle à forte valeur ajoutée scientifique, artistique ou littéraire. En ce sens, la montée de l’individualisme et les nouveaux paradigmes de la culture, influencée elle aussi par les stéréotypes de la société de consommation rendent très difficile la notion de démocratisation culturelle chère à Malraux. Sans tomber dans une vision conservatrice de la culture, il est intéressant de noter combien ces évolutions répondent finalement aux évolutions globales du mode de développement actuel. De plus, interroger la nouvelle manière de consommer la culture permet également de juger de la nature de l’événementiel culturel qui pourrait en ce sens symboliser un intermédiaire entre une culture de masse individualisée et une culture pouvant être considérée comme élitiste et figée sur elle- même. De plus, cette situation amplifie les inégalités en terme d’accès à la culture dans un schéma entre les sachant bénéficiant de l’éducation et du contexte favorisant l’accès à la culture et les autres dont l’environnement socio-psychologique peut représenter une entrave à cette approche. Par analogie, le fossé technologique et de paradigme est également creusé dans la relation Nord-Sud car la culture de masse répond désormais aux standards de consommation global et avec eux, aux mêmes limites structurelles.

Dans l’introduction de son ouvrage, Dijan souligne le manque de « métaréflexion » autour de la politique culturelle. Or, il semble que ce manque participe également aux limites présentées de la politique culturelle dans la mesure où celle-ci se cherche continuellement comme tout ensemble en perpétuelle construction. En effet, qu’importe le sujet abordé, le besoin d’une connaissance des enjeux, limites et desseins d’une entreprise conditionnent la réussite de cette même entreprise. Il semble pourtant que les politiques culturelles, prises dans un étau administratif dépassent cet impératif d’autoréflexion au profit d’une gestion quotidienne des tâches et des projets. En ce sens, les écrits d’Edgar Morin notamment consacrés à la complexité et à la méthode sont porteurs de sens et pourraient représenter cet impératif de métaréflexion avancé par Dijan. Avant d’aborder la question de l’approche défendue par Morin dans le cadre de la dénonciation faite par Dijan de la situation philosophique des politiques culturelles, il convient de dresser un parallèle intéressant entre la gestion des politiques culturelles et ce que Morin considère comme le paradigme de la simplicité (Morin, 79). En effet, l’auteur propose avant tout de ré-enchâsser le réel dans le tout complexe qui le compose. Par analogie au Cosmos et à l’univers, Morin résume le principe de paradigme de la simplicité soit par la disjonction (le fait de séparer ce qui est lié) soit par réduction (le fait d’unifier ce qui est divers). L’idée de ce paradigme contraire à la loi de la complexité défendue par Morin est finalement de considérer une situation en la simplifiant à l’extrême jusqu’à lui faire perdre du sens et de la teneur. C’est en substance ce que défend également Dijan en dénonçant le manque d’audace et d’imagination des politiques culturelles au profit d’une gestion administrative de la culture préoccupée par les compétences de chaque institution, par les budgets à allouer plus que par le dessein philosophique de la politique culturelle elle-même.

En ce sens, nous pouvons considérer que les politiques culturelles subissent finalement le principe du paradigme de la simplicité dans la mesure ou le tout complexe constitué du dessein de la politique culturelle et de l’apport de ses porteurs (artistes, intellectuels…) s’efface au profit d’une gestion systémique simplifiée à travers les rôles et les engagements de chacun… Inscrire les reproches fait par Dijan aux politiques culturelles dans le paradigme de la simplicité permet enfin de pouvoir proposer une voie de développement et d’existence aux politiques culturelles basée notamment sur le principe de complexité cher à Morin. En effet, pour pouvoir défendre le principe de complexité dans les politiques culturelles, établir par état de fait l’existence de la simplicité était une base nécessaire. Il convient avant tout de partir du postulat défendu par Dijan en avançant le fait que « la Vème République française avait réussi le tour de force d’avoir permis aux démocraties du monde qui s’en inspirent, de nourrir le mystère de son utilité tout en réussissant à en contenir l’interrogation » (Dijan, 10). La charge contre la notion de politique culturelle est très lourde et l’information principale de cette citation reste le fait que les porteurs de la politique culturelle ne s’interrogent pas sur les finalités de leur politique et s’éloignent des idéaux originels notamment défendus par Malraux, mis au gout du jour par Lang et qui consistaient notamment au libre accès de chacun à la culture et à l’élévation personnelle grâce à la culture (voir le chapitre III de Culture et développement durable). Deux éléments principaux rendent complexe par nature le portage de projet culturel. Le premier d’entre eux reste le dessein de la politique culturelle, dans une optique considérant la culture au sens de Tylor. Dijan considère d’ailleurs les politiques culturelles comme « un havre de résistance aux forces de destruction de l’esprit, un havre de force face aux périls linguistiques, identitaires ou industriels » (Dijan, 11) ce qui n’est pas sans rappeler « le réveil des fanatismes religieux et la stimulation de l’ultra capitalisme » dénoncés par Morin dans La Voie. Les finalités d’une politique culturelle, d’une politique de civilisation au sens de Morin s’insèrent donc dans un tout éminemment complexe, aux finalités totalement aléatoires et aux enjeux qui peuvent aisément être considérés comme au-delà des compétences de la politique culturelle. Or, ces enjeux sont finalement les mêmes que ceux du sortir de la seconde Guerre Mondiale lorsque philosophie et action publique se conjuguaient pour sortir l’Europe du marasme humain et économique de cette période trouble, période qui, par ailleurs, reste une référence et un modèle dans la déclinaison des politiques culturelles.

La complexité contextuelle des politiques culturelles se trouve également renforcée par l’échec de la notion de démocratisation qui se trouve confrontée à l’individualisme culturel décrit précédemment et aux évolutions toujours plus rapides des supports technologiques palliant ce qui pourrait être considéré comme le lien social culturel. Pour pallier et tirer du positif de cette complexité, Morin avance la théorie de la connaissance de la connaissance qui doit permettre une autoréflexion perpétuelle nécessaire à l’établissement d’une ligne d’action cohérente, solide et enchâssée dans le réel. Ainsi, Morin avance la notion de « connaissance pertinente » (Morin, 156) basée sur une mise en contexte des savoirs et des perspectives, en lien tangible avec le réel (social, économique, cognitif…) tout en s’appropriant les différentes facettes de la réalité en considérant tout à la fois les connaissances partielles et locales dans un contexte local et les impacts du global sur le partiel et le local. En somme, avoir conscience des limites de la connaissance pour solidifier cette connaissance, valoriser l’approche systémique même si celle-ci laisse planer doute ou incertitude. Cette connaissance pertinente pourrait ainsi aider à la déclinaison des politiques culturelles car créant un « droit au doute » inhérent aux politiques publiques et peut être plus particulièrement aux politiques culturelles et une connaissance approfondie du contexte et des enjeux. La connaissance de la connaissance implique également une réflexion rétroactive, un auto examen constant pouvant par exemple être porté tout à la fois par l’interrogation et la critique des intellectuels comme le préconise Dijan en se posant par exemple la question de la « nécessité de faire œuvre de culture dans un monde qui a perdu ses repères et cherche son salut » (Dijan, 11) ou encore celle du statut de l’œuvre comme rempart aux assauts répétés de la communication et de la société de consommation et qui, malgré tout, se redéfinit constamment au regard des évolutions de son temps. Morin parle en ce sens de « réflexivité » impliquant une pensée de la pensée imbriquée une nouvelle fois dans le contexte qui pourrait être celui défendu par Marcel Mauss à travers la notion de fait social total…

La connaissance de la connaissance implique enfin de considérer la réalité humaine comme une trinité d’interaction entre individu (rôle de la culture sur le développement individuel), société (la culture comme enjeux sociétal, conformément à sa définition première) et espèce (la culture comme signe distinctif du genre humain) visant toujours à la mise en contexte et à la connaissance des finalités de l’entreprise. Identiquement, Morin défend les autres piliers de la connaissance de la connaissance que sont l’enchâssement dans l’ère planétaire (la connaissance du contexte global), la compréhension d’autrui (articulation de la politique culturelle en fonction des spécificités culturelles locales), l’affrontement des incertitudes (la connaissance et la culture comme remparts au manque d’éducation terreau des extrémismes en tout genre) et enfin la trinité éthique (personnelle, civique et humaine visant à une écriture éthique et humaniste des politiques culturelles.). Lorsque Dijan aborde la question du manque de métaréflexion autour de la politique culturelle, il n’est pas certain qu’il pense alors au principe de connaissance de la connaissance de Morin. Cependant, il semblait intéressant dans un contexte de recherche de pouvoir proposer une piste de réflexion qui apparait comme cohérente et porteuse de sens face aux limites présentées de la politique culturelle.

Après avoir présenté les limites de la politique culturelle, il convient d’aborder la question de l’événementiel culturel au regard à la fois des théories de la culture et des limites de la politique culturelle.

Lire le mémoire complet ==> (Politiques Culturelles Et Durabilité : Introduction au management de projet culturel et durable)
Master 2 Professionnel, Développement des Territoires, Aménagement, Environnement
Université d’ARTOIS – UFR EGASS