La philosophie au service de l’école, Documentaire philosophique

By 20 February 2013

B. La philosophie au service de l’école

Depuis la publication des programmes de 2002 de l’enseignement primaire, les enseignants sont à la recherche d’outils de travail, de textes à portée philosophique pour organiser le débat hebdomadaire dans le cadre du « vivre ensemble ». Le documentaire philosophique est-il conçu afin d’être utilisé à l’école ? A-t-il une existence propre ou ne peut-il exister que comme support pour philosopher avec les enfants ? Sa fonction et sa nature demandent alors à être réexaminées : le documentaire philosophique, en tant que nouvel objet scolaire, doit-il enfin être pensé comme un « manuel de philosophie » ?

1. La recherche du public scolaire

L’édition a bien compris les enjeux des nouvelles orientations des programmes et de l’introduction de la philosophie à l’école primaire. Dans la préface des « Philo-fables », Michel Piquemal suggère d’aborder le livre en deux temps : dans un premier temps, il peut être lu par l’enfant de manière autonome « pour le seul plaisir » et, dans un second temps, le lecteur peut découvrir les questions, « accompagné d’un adulte ». Les questions de « l’Atelier du philosophe » sont là pour dépasser le sens littéral, permettre de penser plus loin et surtout de favoriser le dialogue entre enfants ou avec un adulte. Elles ne constituent pas un exercice scolaire auquel il faudrait répondre pour être absolument noté ! Elles ne sont que des portes ouvertes vers la réflexion individuelle ou collective. » La médiation de l’adulte est donc fortement conseillée pour questionner le texte. Le débat collectif est implicitement évoqué, ainsi que l’univers scolaire. Les propos de l’auteur, tenus lors d’une conférence, ne laissent plus de doutes : « Pour faire de la philo à l’école, j’ai donc choisi le biais des histoires, des contes, des fables philosophiques. »

Le mot « dialogue » est repris de manière récurrente dans d’autres collections philosophiques. Oscar Brenifier propose, dans la préface de la collection « PhiloZenfants », de « prolong[er] ce dialogue, en pariant qu’il apportera autant aux enfants qu’aux parents. » La dédicace, présente dans chacun des titres, montre que la collection, dont Oscar Brenifier est le directeur, entretient un lien étroit avec l’école :

Nous remercions la ville de Nanterre, qui nous a permis de développer notre projet de philosophie à l’école primaire, les enseignants qui se sont lancés dans cette aventure, et tous les enfants de la ville qui ont tenté de redonner sens et vigueur à la parole.

La collection « PhiloZenfants » est donc née d’une expérience pédagogique et d’une entreprise collective. Féru de didactique de la philosophie, Oscar Brenifier s’est longuement penché sur les conditions d’une discussion philosophique en classe. En 2005, il met en avant les difficultés d’une telle entreprise dans le cadre d’une institution, pétrie d’autorité et de dogmatisme où une subjectivité peut difficilement s’exprimer de manière libre sur un sujet jugé tabou. L’article qu’il publie à ce sujet lui vaut « l’interruption immédiate d’un projet en cours au sein de l’Éducation nationale, sanction prise par l’Inspecteur de l’Éducation Nationale de la circonscription ». La place du documentaire philosophique à l’école peut de ce fait être remise en cause. « L’institution encourage[ant] un discours hyper théorique et abscons, verbeux, distant et abstrait, académique, relativement terrorisant, privilégiant une caste d’initiés, une administration du contenu éducatif », le documentaire philosophique serait détourné de sa fonction première. Oscar Brenifier semble donc prendre un certain recul par rapport à l’école.

Un an après la création des « Goûters Philo », Brigitte Labbé souhaite quant à elle « impulser un mouvement pédagogique pour que l’éveil à la philosophie soit pris en compte dès l’école primaire » :

Nous réfléchissons à la manière de diffuser cette expérience pour que les professeurs puissent organiser des Goûters Philo. Des professeurs des écoles sont intéressés par des goûters philo dans leurs classes et certains vont avoir lieu dans des classes de primaire. Michel Puech et moi-même allons sans doute proposer aux I.U.F.M. des interventions, pour préparer ceux qui le souhaitent aux goûters philo à l’école.

Les petites maisons d’édition, telles que les Éditions pour Penser à l’Endroit et les Éditions du Temps, ont également saisi l’impact pédagogique du documentaire philosophique ou la part de marché que représente l’Éducation Nationale. Le point de vue de la réception du livre avait déjà montré que l’enseignant représente un destinataire privilégié. Le documentaire prend alors son sens dans sa fonction de médiation. Devenant dans le débat philosophique le médiateur de la pensée réflexive, il ne peut être dans ces conditions appréhendé par l’enfant de manière autonome.

2. La fonction éducative du documentaire philosophique

Certains auteurs envisagent le documentaire philosophique sur le mode de la lecture plaisir ; mais ce dernier est surtout un médium, un passeur de connaissances. Son existence est légitimée dans la relation triangulaire qu’il entretient avec l’enseignant et l’élève. Les destinataires changent de statut : l’enfant devient élève, l’adulte enseignant.

a) Finalités du documentaire philosophique

Les débats à l’école primaire sont de plus en plus pratiqués en France depuis cinq ans. Le débat se définit comme démocratique. Son objectif est de faire surgir la Parole, acte démocratique en soi, agissant sur la réalité objective de manière critique. L’objectif pédagogique est intrinsèquement lié au projet d’éducation à la citoyenneté, le sens de l’école étant, comme le rappelle François Galichet, de « former un citoyen lucide, critique, responsable, prêt à participer au débat démocratique ». Le maître ou la maîtresse propose un sujet, le plus souvent un dilemme moral, formulé sous la forme d’une question (ex. : À quoi sert l’école ?) ou d’une notion (ex. :le savoir). Le documentaire philosophique, introduit dans le dispositif pédagogique en tant que support, sera, pour beaucoup d’enfants, appréhendé comme un objet nouveau :

L’école est [en effet] le seul lieu de rencontre possible avec ces oeuvres, le seul lieu où l’adulte les mènera en bateau, en bateau livre (cf. illustration célèbre de Philippe Corentin pour l’école des loisirs), voyage qui l’amènera, avec intelligence et beauté, à se découvrir soi-même et à s’ouvrir aux autres. La finalité même de l’authentique philosophie.

Le texte nourrit la réflexion en apportant exemples, questions ou vocabulaire spécifique. Les élèves se livrent à un jeu d’interprétation et cherchent ainsi, à partir d’une exploration du fond et de la forme, à mettre en lumière les différentes problématiques du texte. La recherche sémantique offre la possibilité de proposer des définitions. François Galichet décrit ainsi l’activité du débat philosophique :

La discussion procède (…) par addition, accumulation successive de significations : penser, c’est d’abord réfléchir, mais c’est aussi rêver ; c’est aussi se rappeler, et enfin imaginer. Mais la réflexion collective ne se limite pas à faire l’inventaire de ces différentes significations possibles.

Si philosopher, c’est aussi « rêver » et « imaginer », le documentaire philosophique peut se présenter sous bien des formes, propices à déclencher le questionnement philosophique. Michel Tozzi propose un « modèle didactique de l’apprentissage du philosopher ». Les objectifs pédagogiques consistent, dans un premier temps, à apprendre à l’enfant à « problématiser, c’est-à-dire à s’interroger, à se mettre authentiquement dans une attitude de recherche de vérité devant les problèmes fondamentaux» ; dans un deuxième temps, « à conceptualiser, c’est-à-dire à tenter de définir des notions (…) en référence à son expérience élargie par la lecture et confrontée à celle des autres » ; et dans un troisième temps, « à argumenter, c’est-à-dire à justifier ses réponses ».

Les différentes collections philosophiques offrent en cela une palette de livres intéressante, dans la mesure où le type de discours choisi dans un ouvrage peut privilégier l’un ou l’autre des objectifs pédagogiques. Les titres de la collection « PhiloZenfants » permettent, en posant des questions, de favoriser la phase de problématisation du sujet. De même, les collections abordant des notions, telles que les « Goûters Philo », « Chouette ! penser » ou encore « Les petits Albums de Philosophie », rendraient la conceptualisation plus aisée. Les textes argumentatifs pourraient enfin servir d’exemples à l’argumentation. Michel Tozzi a présenté les intérêts de la méthode de Lipman. Pionnier de la philosophie pour enfants en France et formateur du philosopher à l’école primaire, il a transmis l’héritage de l’enseignement du chercheur américain.

Le programme de Lipman vise à l’autonomie de l’enfant dans la pensée. Il présente, selon Michel Tozzi, trois intérêts. D’abord, cette pratique de la philosophie a un retentissement positif dans d’autres domaines, et plus particulièrement dans l’acquisition des compétences de lecture. Ensuite, elle favorise la socialisation. Enfin, elle « démontre l’intérêt de médiatiser toute réflexion collective par un texte intervenant comme tiers-expert (pas forcément le texte d’un grand auteur), contenant des faits et idées provocants ». Le documentaire philosophique ne fait donc plus figure d’agrément mais d’élément nécessaire dans le schéma didactique triangulaire élève – livre philosophique – enseignant.

b) Utilisations du documentaire philosophique

À quel moment le documentaire philosophique doit-il cependant être introduit ? Précède-t-il la discussion philosophique ? Doit-on « recueillir l’assentiment [des enfants] après leur avoir fait lire des ouvrages de philosophie pour enfants, comme ceux de la collection Les Goûters Philo» ? François Galichet justifie ainsi sa position :

Il peut sembler difficile, surtout au début, de démarrer une discussion à partir d’une notion abstraite comme la justice, la liberté, la vérité, etc. C’est pourquoi il est conseillé, surtout avec de jeunes enfants, de partir d’un point de départ concret, comme par exemple une histoire. La littérature a, en effet, depuis quelques années, produit beaucoup d’ouvrages qui ont une résonance ou un intérêt philosophique.

Si la découverte du documentaire précède le questionnement philosophique, qu’en est-il de la liberté d’interprétation de l’élève ? Sa lecture ne sera-t-elle pas orientée par l’influence de la subjectivité de l’auteur ? Dans le débat collectif, il ne semble pas non plus évident pour l’élève de s’affirmer pleinement. Le rôle de l’enseignant apparaît donc comme déterminant. La libre expression de l’enfant dépendra en effet du talent de l’éducateur à mener le débat et à être présent tout en se tenant en retrait. C’est peut-être parce que l’art du débat est un art difficile, qu’Oscar Brenifier a jugé la classe d’école peu appropriée au débat philosophique :

L’institution impose un fonctionnement à son délégué, l’instituteur l’enseignant en général , qui doit aussi imposer un fonctionnement à ses élèves. Aucune marge de manoeuvre réelle ni autorité ne sont données, puisque le fonctionnement est soumis à la pression permanente de la sanction et de l’évaluation. Cette crainte est nuisible à l’exercice de la discussion, entre adultes comme en classe. Elle incite à régurgiter une doctrine établie et des idées acquises plutôt que l’expression d’une liberté d’esprit, elle est négatrice de subjectivité et de singularité. Ses règles et son éthique, aussi raisonnées et légitimes soient-elles, servent à maintenir un statu quo.

L’élève peut difficilement s’extraire du milieu dans lequel il évolue chaque jour. Il serait par conséquent soumis à une double autorité : celle de l’auteur du documentaire philosophique et celle de l’enseignant.

c) Limites du documentaire philosophique

La philosophie n’est-elle accessible à l’enfant que dans une dimension collective ? Ce dernier ne peut-il pas, comme le faisait Descartes, philosopher dans le poêle où il aurait ainsi « tout le loisir de [s]’entretenir avec [ses] pensées » ? Ou la pratique cartésienne est-elle exclusivement réservée à l’adulte ? Le fruit des lectures de l’enfant et l’expérience que ce dernier fait du monde, ne peuvent-ils pas porter naturellement en eux le germe de la philosophie ? L’enfant n’entretient-il pas déjà une « discussion intime » avec lui-même ? Ne ressentit-il pas le « débat intérieur » qui se joue en lui, prémisse de la pensée philosophique ?

Des chercheurs ont commencé à évaluer l’action des débats philosophiques en classe sur les élèves. Ils ont observé comment le débat évolue en différentes phases. La discussion est d’abord « de type anecdotique », l’argumentation des élèves étant encore inexistante. Les échanges deviennent ensuite « monologiques » (chaque élève reste retranché dans ses positions), puis « dialogiques non critiques » (simple échange d’opinions) et enfin « dialogique critique » (la thèse d’un pair est perçue comme élément constructif dans l’argumentation). L’évaluation positive du dispositif pédagogique qu’est le débat philosophique, légitime la production d’une littérature philosophique – si, comme nous l’avons vu précédemment, le documentaire philosophique est reconnu comme support indispensable à la mise en place du débat.

3. Un nouveau « manuel de philosophie » ?

Considéré comme « tiers-expert », le documentaire philosophique devient un matériau de travail privilégié pour l’enseignant. Faut-il pour autant envisager la philosophie comme discipline à l’école primaire et faut-il concevoir un programme de philosophie ? Il en a été question lors du colloque tenu à l’IUFM de Caen en novembre 2004, où Michel Tozzi était sollicité pour réfléchir à un « programme éventuel de philosophie à l’école primaire » :

Il m’est demandé d’exprimer mon point de vue sur un programme éventuel de philosophie à l’école primaire… alors que les pratiques actuelles, qui se veulent certes à visée philosophique, restent une innovation dans le premier degré et le collège. Faut-il que ces pratiques se soient significativement développées, même sous forme d’une expérimentation informelle, et qu’elles soient suffisamment prises au sérieux par le système éducatif, pour qu’un colloque où sont représentés notamment des universitaires et des inspecteurs de philosophie envisage cette possibilité !

Si la philosophie devient une matière disciplinaire, quel en sera le contenu et quels seront les objectifs en matière de pédagogie ? La didactique de la philosophie en classe de Terminale n’est pas applicable : on imagine difficilement un élève de dix ans rédiger une dissertation philosophique. Est-ce par ailleurs le rôle du professeur des écoles de transmettre des connaissances philosophiques ? En présupposant l’existence future d’un programme de philosophie, Michel Tozzi s’interroge sur les outils pédagogiques :

Faut-il par ailleurs introduire des textes comme support de la réflexion ? Et si oui lesquels ? Y aura-t-il une liste d’auteurs, philosophiques et/ou littéraires ? Ou plutôt des oeuvres précises ? Seront-elles obligatoires, ou fournira-t-on comme en français une liste parmi laquelle choisir ? Un nombre minimal de textes sera-t-il requis dans l’année ?

La prévision de futurs ouvrages philosophiques de prescription scolaire, donne un éclairage sur la nature des documentaires philosophiques actuels. En quoi le documentaire philosophique pourrait-il devenir un support pédagogique idéal à l’enseignement de la philosophie ?

Dans la collection « Récréphilo », la partie « Jeux et Mystères » succède à la fiction. Elle regroupe des connaissances en histoire de la philosophie, un quiz et des jeux portant sur le livre pouvant servir à la préparation de séances pédagogiques ou constituant des exercices scolaires prêts à l’emploi. Les aventures du jeune Arghal seraient un matériau pédagogique utile à la fois à l’élève et à l’enseignant. Peut-on dire alors qu’il s’agisse d’un manuel ? Selon la définition du dictionnaire, le manuel est un « ouvrage scolaire ou d’intention didactique, qui présente les notions essentielles d’une science, d’une technique ». Dans cette acception, peu de documentaires philosophiques correspondent aux caractéristiques du manuel. Toutefois dès lors qu’il y a transmission d’un contenu philosophique, le documentaire philosophique peut s’apparenter au manuel.

C’est dans ce sens que Michel Tozzi parle de « quasi-manuels de philosophie […] puisqu’ils ont bien l’objectif, les uns d’aider les enseignants à mettre en place ce type d’activité, les autres (parfois les mêmes), à donner aux élèves des supports pour réfléchir » . Les romans de Lipman, couvrant l’ensemble du cursus scolaire et abordant des notions et concepts philosophiques en fonction de l’âge des élèves, sont également accompagnés d’une documentation pédagogique, avec laquelle les enseignants peuvent se former. Le système mis en place par Lipman repose donc sur l’utilisation de textes philosophiques, ayant de fortes similitudes avec le manuel scolaire. Michel Tozzi identifie ainsi ce « nouveau matériel pédagogique » :

Un récit comme support, amenant les enfants à se poser des questions fondamentales donnant lieu à un dialogue (entre pairs à l’école) et avec un adulte (enseignant, parent ou animateur) pour aider l’enfant (et la classe à l’école) à réfléchir, en disposant d’éléments de réponses possibles, mais sans trancher à sa place.

Défini comme « support », « quasi-manuel » ou encore « tiers-expert », le documentaire philosophique ne perd-il pas son sens en dehors de la sphère éducative ? La philosophie elle-même se trouve instrumentalisée, devenant moyen plutôt que fin. Car n’est-ce pas plutôt un idéal civique qui est recherché à travers le débat philosophique ? Dépossédée de son essence, la philosophie ne constitue pas l’objet d’étude premier : elle n’est qu’un stratagème, un cheval de Troie, permettant à l’éducateur de former de futurs citoyens. Il s’agirait par conséquent de préparer une cité parfaite avec des citoyens parfaits parce que formés, ou formatés très tôt. Ce n’est plus alors seulement la philosophie qui est mise à mal mais aussi l’enfant lui-même, dans sa liberté.

Que peut-on lire ou décrypter alors dans l’apparition de collections philosophiques pour enfants ? Au-delà du créneau juteux que cela représente, des nouvelles orientations pédagogiques de l’Éducation Nationale et du besoin urgent de philosopher avec nos enfants, n’y a-t-il pas la réalité d’un malaise social collectif ? La volonté de philosopher au berceau ne traduit-elle pas ce besoin de la satisfaction immédiate, l’incapacité de nos contemporains à savoir attendre, sans brûler les étapes et le désir de vivre bien, le plus vite possible, en s’y préparant le plus tôt possible ? Au-delà des méthodes didactiques, le documentaire philosophique demande à être interrogé plus profondément : quelles sont en effet les motivations réelles de son écriture et quels enjeux philosophiques et politiques représente-t-il ?

Lire le mémoire complet ==>(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse