La communication autour de l’hypersensibilité électromagnétique

By 21 February 2013

Université Stendhal Grenoble 3
Institut de la Communication et des Médias

Mémoire de master 2 recherche en Sciences de l’information et de la communication

L’activité de communication autour de l’hypersensibilité électromagnétique.
Eléments de constitution d’un problème public

Nicole LAMBERT

Sous la direction d’Hélène ROMEYER

Année universitaire
2010-2011

Se battre collectivement n’enlève rien au combat personnel de chacun.
Mais nos combats individuels sont invisibles. Venir se battre ensemble en occupant la forêt de Saoû,
c’est devenir visible aux yeux des politiques, des médias et de tous… Si nous ne sommes toujours pas expulsés à ce jour, c’est que nous sommes enfin devenus crédibles.
De ce combat nous en tirerons une reconnaissance pour tous […].
Il faut faire vivre la zone refuge de la forêt de Saoû car cet hiver elle sauvera peut-être la vie de plusieurs électrosensibles qui du jour au lendemain n’auront plus d’endroit où aller1.

1 Extrait du témoignage de Philippe, électrosensible, 16/09/2010, http://vital261.eklablog.com/la-vie-en-zone-blanche-dans-la-foret-de-saou-p79767, [consulté le 14/04/2011].

Remerciements
J’adresse tous mes remerciements à Hélène Romeyer qui m’a accompagnée dans ce mémoire. J’ai beaucoup appris sur la plan méthodologique, je lui suis reconnaissante pour sa disponibilité, ses encouragements et ses indications (si) pertinentes.

Un grand merci aux membres des associations ou des collectifs pour leurs renseignements, ainsi qu’aux personnes électrosensibles qui ont bien voulu partager avec moi leur expérience.

Je remercie enfin les personnes de mon entourage, qui m’ont soutenue et encouragée tout au long de ce travail.

Résumé

Ce mémoire propose d’analyser le processus d’émergence d’un problème social au sein de l’espace public. A partir de la question de l’hypersensibilité électromagnétique, il met en évidence les enjeux sous-tendus par la communication sur les risques sanitaires liés à l’exposition aux champs électromagnétiques. Comme d’autres dangers marqués par de fortes incertitudes (OGM, nucléaire, nanotechnologies…), le dossier des champs électromagnétiques donne lieu à une controverse impliquant une diversité d’acteurs. Ceux- ci cherchent à peser sur la publicisation du dossier, c’est-à-dire sur sa mise en visibilité et sur sa mise en débat. Aussi l’étude montre-t-elle qu’il n’existe pas de corrélation entre l’importance « objective » d’un problème et sa constitution en problème public. Dès lors, la trajectoire d’un problème public résulte de la construction d’un rapport de force engagé entre les divers acteurs. Dans cette perspective, l’analyse s’intéresse aux différentes phases de constitution d’un problème et examine celles conduisant à transformer l’hypersensibilité électromagnétique en un problème public.

Mots-Clés: enjeux communicationnels, santé, champs électromagnétiques, problème public, hypersensibilité, controverse.

Introduction

Les ondes émises par les antennes-relais sont-elles nocives pour la santé ? Est-il dangereux d’habiter à proximité d’une ligne à très haute tension ? Les pesticides entraînent-ils des risques environnementaux irréversibles ? Le nuage de Tchernobyl est-il responsable des cancers de la thyroïde ? Les questions relatives à la santé environnementale font l’objet d’une préoccupation accrue de la part des populations.

Aussi, les acteurs de la « société civile2 » se mobilisent-ils pour alerter les autorités des conséquences néfastes des diverses pollutions environnementales sur la santé publique. Il en est de même de scientifiques qui s’inquiètent du développement de nombreuses maladies contemporaines consécutives à la dégradation de l’environnement. Par exemple, l’Appel de Paris sur les « dangers sanitaires de la pollution chimique » a été signé par de nombreux scientifiques dont plusieurs prix Nobel3. En outre, les « risques collectifs » (OGM, nucléaire, nanotechnologies, champs électromagnétiques, etc.) sont devenus prégnants dans les débats et suscitent l’intérêt d’une diversité d’acteurs (politiques, scientifiques, industriels, associatifs, journalistes, etc.). Pour notre part, nous traiterons de la question des risques sanitaires des champs électromagnétiques, et plus particulièrement de l’activité de communication autour de l’hypersensibilité électromagnétique4. Nous aborderons ce thème de façon transversale, en articulant les sciences de l’information et de la communication à d’autres disciplines (philosophie, science politique, psychosociologie, etc.). Ce thème constitue un sujet intéressant à plusieurs égards. Tout d’abord, il contribue à comprendre le rôle de l’information et de la communication dans les processus d’interaction sociale à l’œuvre dans l’espace public, qu’il s’agisse de débattre, d’alerter, de délibérer, de négocier, de dénoncer, etc. Ce sujet apporte également des éléments de compréhension sur les enjeux communicationnels sous-tendus par les questions liées à la santé et à l’environnement. Dans cette perspective, il illustre bien les transformations en cours dans l’espace public, lequel est désormais animé par des questions sociétales5. Enfin, ce sujet permet d’éclairer la réflexion sur la place de l’information et de la communication dans les mécanismes de constitution d’un problème public.

2 Par acteurs de la société civile, nous faisons référence à une catégorie large d’acteurs, c’est-à-dire aux acteurs qui n’appartiennent ni à la catégorie des acteurs institutionnels, ni à la catégorie des acteurs économiques.
3 Barthelet Jean-Paul, « Conférence/Cancer. La dégradation de l’environnement en cause », in Le Progrès, 25/09/2004.
4 Nous définissons cette notion dans le paragraphe suivant.
5 Miège Bernard, L’espace public contemporain. Approche Info-Communicationnelle, Presses universitaires de Grenoble, Grenoble, 2010.

L’hypersensibilité électromagnétique

L’hypersensibilité électromagnétique (HSEM6), appelée en anglais electromagnetic hypersensitivity (EHS), est un terme qui « s’est imposé, parmi plusieurs autres, à la suite d’une réunion d’experts de la Commission Européenne7 ». Il désigne une sensibilité présumée aux champs électromagnétiques (CEM). Le concept d’hypersensibilité électromagnétique est apparu en Suède au début des années 808. Les personnes touchées par l’hypersensibilité électromagnétique sont appelées communément électrosensibles, mais la communauté scientifique distingue l’hypersensibilité électromagnétique de l’électrosensibilité, cette dernière désignant une « aptitude à percevoir l’exposition électrique ou électromagnétique9 », laquelle est étudiée par une équipe de l’université de Graz en Autriche. Aussi, pour des besoins de clarté, utiliserons-nous le terme électrosensibles pour désigner des personnes se plaignant d’hypersensibilité électromagnétique, ce terme étant usuellement employé en France par les acteurs concernés par le sujet (médias, personnes souffrant d’hypersensibilité électromagnétique, associations, scientifiques, etc.); le terme d’électro-hypersensible ainsi que le sigle EHS sont également très répandus pour désigner ces personnes. En 2005, l’organisation mondiale de la Santé (OMS) indique que l’hypersensibilité électromagnétique « est caractérisée par divers symptômes que les individus touchés attribuent à l’exposition aux CEM. Parmi les symptômes les plus fréquemment présentés, on peut mentionner des symptômes dermatologiques (rougeurs, picotements et sensations de brûlure), des symptômes neurasthéniques et végétatifs (fatigue, lassitude, difficultés de concentration, étourdissements, nausées, palpitations cardiaques et troubles digestifs). Cet ensemble de symptômes ne fait partie d’aucun syndrome reconnu10. » Les symptômes de l’hypersensibilité électromagnétique sont non spécifiques, ce qui signifie qu’ils peuvent s’apparenter à d’autres troubles ou maladies, fréquemment rencontrés dans la population générale11; il est donc difficile de définir un profil symptomatique et d’établir un diagnostique clair pour ce problème sanitaire. Cependant, si les symptômes apparaissent comme bénins pour certains individus, ils peuvent être bien plus éprouvants pour d’autres, les obligeant à cesser leur travail et à changer de façon importante leur manière de vivre. Pour l’OMS, « ces symptômes ont une réalité certaine et peuvent être de gravité très variable. Quelle qu’en soit la cause, [l’hypersensibilité électromagnétique] peut être un problème handicapant pour l’individu touché12. » Selon l’OMS, il n’existe pas de données scientifiques permettant de relier les symptômes de l’hypersensibilité électromagnétique à une exposition aux champs électromagnétiques. Dès lors, si l’OMS reconnaît la réalité des symptômes rapportés, l’organisation ne les associe pas à un syndrome reconnu. De même, elle ne reconnaît pas l’existence de risques sanitaires liés à l’exposition aux champs électromagnétiques et ce sujet donne lieu à une controverse, nous y reviendrons.

6 Tous les sigles et abréviations utilisés sont répertoriés à la fin du mémoire.
7 AFSSET, Rapport « Radiofréquences », saisine n° 2007/007, octobre 2009, p. 283.
8 Ibid., p. 282.
9 Ibid., p. 283.
10 Ibid.

Pour les associations et collectifs, les risques sanitaires sont prouvés

De leur côté, des acteurs de la société civile considèrent que l’hypersensibilité est due à la nocivité des champs électromagnétiques13. C’est pourquoi ils s’organisent et cherchent à faire entendre leurs préoccupations. Mais le risque, pour être reconnu, doit avoir un caractère scientifique admis. Autrement dit, le problème de l’hypersensibilité électromagnétique doit trouver une explication scientifique, mais cela ne va pas de soi. En effet, les électrosensibles sont souvent considérés comme des « hurluberlus », voire comme des personnes présentant des troubles psychiques14, cherchant à se calfeutrer des ondes. Par conséquent, il s’agit pour eux de montrer que leurs symptômes ne relèvent pas d’une croyance, d’une fantaisie, mais qu’ils vivent une réelle souffrance. Leur combat est similaire à celui des premiers militants du sida qui ont dû se battre pour montrer que leur maladie avait une explication scientifique, qu’elle n’était pas uniquement une maladie d’homosexuels. Dès lors, les électrosensibles se mobilisent, produisent de l’information, mettent en œuvre des actions pour montrer, démontrer le caractère scientifique de leurs symptômes. Ils participent ainsi, par leur activité communicationnelle, à un processus de légitimation de l’hypersensibilité électromagnétique. En effet, si l’hypersensibilité obtient une qualification scientifique, elle devient alors une pathologie qui relève du médical et donc du secteur sanitaire. Ce faisant, la souffrance des électrosensibles trouve des explications et peut être prise en considération par les autorités sanitaires. Il en a été ainsi pour les personnes présentant des formes agressives de la maladie d’Alzheimer qui, au départ, étaient placées en hôpital psychiatrique. Dès lors que la maladie d’Alzheimer a été expliquée comme une dégénérescence neuronale, les malades ont été accueillis en neuropsychiatrie. Cette transformation de l’accueil des malades n’est pas sans conséquences, puisque la prise en charge dans un service de neurochirurgie n’est pas comparable avec une prise en charge dans un service de psychiatrie. De plus, la qualification donnée à la maladie permet de transmettre une autre image du malade, ce qui implique également des mutations dans le système de santé, avec la mise en œuvre de moyens spécifiques par les pouvoirs publics. La reconnaissance de l’hypersensibilité électromagnétique comprend donc trois composantes: scientifique, sanitaire et publique.

11 OMS, Champs électromagnétiques et santé publique. Hypersensibilité électromagnétique, Aide-mémoire N° 296, décembre 2005, http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs296/fr/index.html, [consulté le 18/11/2010]. Ce qui suit s’appuie sur cet aide-mémoire.
12 Ibid.
13 Pour les associations et les collectifs, la dangerosité des champs électromagnétiques est prouvée par des scientifiques. Ils renvoient notamment aux travaux de Roger Santini ou au rapport BioInitiative.
14 Cf. notamment OMS, Champs électromagnétiques et santé publique. Hypersensibilité électromagnétique, op. cit., ou l’article de Carpentier Laurent, « Les révoltés des ondes », in Le Monde 2, n° 220, 3/05/ 2008.

Parmi les acteurs de la société civile, de nombreux groupes se sont constitués et, s’ils poursuivent des buts spécifiques, ils ont en commun de demander des mesures publiques pour protéger les populations des risques électromagnétiques. Au niveau national, il existe plusieurs associations, comme Robin des toits15 dont l’objectif est de lutter pour la sécurité sanitaire des populations exposées aux nouvelles technologies de télécommunications sans fil. Pour sa part, Priartem16 œuvre pour une réglementation des implantations des antennes-relais de téléphonie mobile. De son côté, l’association Criirem17 (Centre de Recherche et d’Information Indépendant sur les Rayonnements ElectroMagnétiques non ionisants) propose des solutions en faveur de la protection des populations en matière de rayonnement électromagnétique. Au niveau local, il existe une multitude de petites associations comme Antennes 31, collectif de vingt-cinq associations de la Haute-Garonne qui se mobilisent sur le plan règlementaire. La plupart de ces associations proposent également de l’information sur l’hypersensibilité électromagnétique, mais il existe des groupes qui œuvrent spécifiquement sur ce sujet. Ils sont au nombre de quatre: 1) Electrosensible.org18 est un collectif qui existe au travers d’un site Internet recueillant notamment les témoignages de personnes souffrant d’hypersensibilité électromagnétique. Il agit principalement pour la défense des électrosensibles et la reconnaissance d’un handicap par les assurances maladies. 2) Le collectif Une terre pour les EHS existe quant à lui au travers d’un blog19. Il revendique la création d’une « zone blanche »20 en France et la reconnaissance de la pathologie de l’hypersensibilité électromagnétique par la Sécurité Sociale. 3) Le Réseau des EHS de Robin des Toits organise pour sa part des réseaux locaux d’assistance pour les électrosensibles. 4) Next-up Organisation est une association luttant contre les dégradations liées à la pollution des champs électromagnétiques et agissant pour la protection des personnes souffrant d’hypersensibilité électromagnétique21.

15 L’objet de l’association Robin des toits est d’« assister et fédérer les personnes et les collectifs qui luttent pour la sécurité sanitaire des populations exposées aux nouvelles technologies de télécommunications sans fil », http://www.robindestoits.org/Association-Robin-des-Toits-presentation_a67.html.
16 Priartem: Pour une Réglementation des Implantations des Antennes Relais de Téléphonie Mobile, http://www.priartem.fr/
17 http://www.criirem.org/index.php.

Ce tissu associatif ne se présente pas de façon homogène. Les associations ayant un champ d’action plus large sont, pour la plupart, en relation les unes avec les autres et sont souvent structurées en réseau. Les organisations regroupant des électrosensibles fonctionnent quant à elles de façon plus diffuse22. Cette situation s’explique par le fait que les personnes souffrant d’hypersensibilité électromagnétique sont avant tout dans la nécessité de faire face à leurs symptômes, leur priorité étant de trouver ou de maintenir des conditions de vie qui les protègent des champs électromagnétiques. Leur état de santé les oblige donc, le plus souvent, à vivre de façon isolée, parce que se déplacer, avoir des relations sociales, sont des actes de la vie devenues problématiques pour elles, les champs électromagnétiques étant omniprésents (téléphones portables, Wifi, etc.). Par conséquent, d’un point de vue communicationnel, ce sont beaucoup les associations luttant contre la pollution électromagnétique qui portent leur combat, notamment pour interpeller les politiques, intervenir dans les débats ou rencontrer des journalistes.

18 http://www.electrosensible.org/b2/index.php
19 http://ehs.blog.free.fr/.
20 Une zone blanche, en téléphonie mobile, est une zone de territoire qui n’est pas couverte par les opérateurs et qui n’est donc pas exposée aux champs électromagnétiques générés par les antennes-relais.
21 http://www.next-up.org.
22 A l’exception de Next-up qui a aménagé une zone refuge dépourvue de champs électromagnétiques dans la Drôme, et qui y coordonne donc tout au long de l’année l’accueil d’électrosensibles. Cf. notamment le documentaire de M6, Spica Patrick, « Le premier village anti-ondes ! », in 100% Mag, M6, 12/04/2011, reportage en ligne, http://www.m6.fr/emission-100_mag/news-100_mag/411154-le_premier_village_anti_ondes.html, [consultés le 22/04/2011].

Introduction
L’hypersensibilité électromagnétique
Pour les associations et collectifs, les risques sanitaires sont prouvés
Qu’est-ce qu’un champ électromagnétique ?
Pour les autorités, les risques sanitaires sont improbables
Partie 1: La communication sur les risques sanitaires: des tensions à l’œuvre entre les divers acteurs
Chapitre 1 – La gestion des risques
L’évaluation des risques
La perception des risques
La représentation des risques
Chapitre 2 – Les acteurs concernés par la question des risques sanitaires des champs électromagnétiques
1. Les experts
2. Les acteurs de la société civile
3. Les acteurs économiques
4. Les pouvoirs publics
5. La justice
6. Les journalistes
Chapitre 3 – Les enjeux sous-tendus par la question des risques sanitaires
Des enjeux de nature sociale
Des enjeux de nature politique
Des enjeux de nature économique
Des enjeux de nature scientifique
Partie 2: L’hypersensibilité électromagnétique: un problème de sante publique ?
Chapitre 4 – la notion d’espace public
L’espace public historique
L’espace public au 21e siècle
Chapitre 5 – Elements d’analyse de la constitution des problemes publics
Les travaux anglo-saxons consacrés aux problèmes publics
Les phases de constitution d’un problème public
Chapitre 6 – Pre-etude portant sur la communication des acteurs
Comparaison des chronologies médiatique, politique et judiciaire
Analyse de contenu des titres des articles publiés par Le Figaro et Libération