État des lieux des documentaires philosophiques en France

By 20 February 2013

II. État des lieux des documentaires philosophiques

Les approches historique et générique ont permis d’inscrire le documentaire philosophique dans un cadre temporel et dans un genre de livres pour enfants. Le documentaire philosophique résiste cependant à la définition classique du livre documentaire. Parce qu’il est précisément qualifié de « philosophique », le documentaire philosophique semble échapper à toute tentative de classification. Ne faudrait-il pas alors créer un nouveau genre pour un livre inclassable ? Un état des lieux des documentaires philosophiques permettrait d’étoffer notre étude.

Afin d’effectuer un panorama de la production éditoriale des documentaires philosophiques, nous adopterons deux points de vue : celui de l’éditeur et celui du lecteur.

A. Les livres

Comment est conçu le documentaire philosophique ? De quel ordre sont les motivations de la politique éditoriale dans les collections ? Un état des lieux du marché éditorial est nécessaire pour caractériser davantage le documentaire philosophique.

À partir d’une vue synthétique des documentaires philosophiques, nous tenterons de dégager les stratégies éditoriales mises en place dans la conception de l’objet-livre.

1. L’état du marché

Il s’agissait en un premier temps de recenser les documentaires philosophiques destinés aux 7-11 ans. Trois sources principales ont permis leur présentation sous forme de tableau synthétique (p. 24) : le Guide de l’édition pour la jeunesse, le hors-série de LivresHebdo présentant l’ensemble des maisons d’édition françaises et les sites et catalogues des éditeurs jeunesse. Plusieurs difficultés se sont présentées au cours de ce travail.

a) Une synthèse impossible ?

Les données (et essentiellement celles concernant l’âge des destinataires) diffèrent parfois selon les documents consultés. La collection « Autrement Junior » sera destinée en quatrième couverture du livre aux « 9-13 ans et au-delà » alors que dans la bibliographie établie par Anne Rabany, on trouvera : « À partir de 10 ans ». On peut se demander alors si cette information tient de l’ordre du conseil ou s’il s’agit réellement de l’âge indiqué par l’éditeur. Sur la même page web du site d’un éditeur, se trouvent deux informations différentes : Les Petites et grandes fables de Sophios sont, à un endroit, conseillées aux 7-11 ans puis, à un autre, aux 9-10 ans.

Les données en ce domaine diffèrent également dans la collection « Chouette ! penser » de Gallimard. Pour les deux titres, La Conversation et Sommes-nous libres ?, l’âge conseillé en quatrième de couverture est « à partir de 11 ans » et sur le site de l’éditeur « à partir de 13 ans ». S’agit-il à cet endroit d’une simple erreur typographique ou d’une réorientation de la politique éditoriale ? On peut avancer l’idée que l’éditeur ait préalablement mal cerné son lecteur et qu’il cherche à présent à réajuster la segmentation qu’il avait proposée au départ. Cette hypothèse est confirmée dans Les Mots du Cercle, revue éditée par Gallimard et destinée aux enseignants : il est question à présent de « public adolescent », les deux derniers titres n’étant plus « recommand[és] » pour un âge précis mais « pour les classes de collège et de lycée ». On ne saurait s’étonner si bientôt des fiches pédagogiques étaient proposées sur le site de l’éditeur.

Considérant le caractère fluctuant de certaines données, il importait donc d’interpréter la signification de cette fluctuation.

Autre difficulté rencontrée : la consultation impossible de certains ouvrages, non réédités ou rarement présents dans les centres de ressources. Il en est ainsi pour les collections « Références » (Bayard), « Petite collection clé » (Desclée de Brouwer) et les deux titres de la collection « Philopattes », actuellement indisponibles. Recueillir des informations est aussi difficile lorsqu’une collection comme « Pourquoi ? parce que » (Thierry Magnier) est arrêtée.

La recherche systématique des documentaires philosophiques a mis enfin en évidence une dernière difficulté, celle de la sectorisation. Selon quels critères doit-on retenir un ouvrage plutôt qu’un autre ? Si l’on se réfère aux bibliographies préexistantes, la collection « Oxygène » des Éditions De La Martinière peut être identifiée comme « collection philosophique». Toutefois, en nous rapportant aux rejets cités en introduction, nous ne retiendrons pas les documentaires à dominante psychologique. L’existence d’un deuxième tableau trouve sa justification dans le fait que certains livres, ayant un contenu philosophique, n’appartiennent cependant pas à une collection dite philosophique.

b) Une synthèse néanmoins

Tableau synthétique n°1 : Les collections philosophiques en France destinées aux 7-11 ans

Collection Éditeur Année de création Nombre de titres

publiés

Fréquence de publication annuelle Âge du lecteur visé Destinataires réels Illustrations Format

(cm)

Prix

(€)

Auteur(s) et qualification Thèmes privilégiés
Sagesses et malices Albin Michel Jeunesse 2000 16 2 à 3/ an

dernière publication : nov. 2006

À partir de 7 ans Enfants à partir de 11 ans

Adultes

Oui 18 x 14,5 12,50 Présentation de philosophes ou de sages populaires
Brins de philo Audibert Mars 2002 7 4 en 2002

2 en 2003

1 en 2004

À partir de 9, 10 ou 11 ans – Parents

collégiens

Oui

Noir et blanc

19,5

x11,5

5,95 Christian Delacampagne, philosophe Mort, animaux, guerre, fraternité, vérité, amour, religion
Les petits Albums de Philosophie Autrement jeunesse Sept. 2005 4 dont

1 à paraître

2 en 2005

1 en 2006

1 en 2007

De 8 à 88 ans Parents

Enfants

Oui

Couleur

26×20 13,50 Oscar Brenifier, docteur en philosophie Vérité, bonheur, amour, liberté
Récréphilo Éditions du Temps Juin 2006 4 dont 2 à paraître le 30 août 2007 2 / an À partir de 8 ans Enseignants Parents

Enfants

Oui

Couleur

14 x 16 (2 1iers)

16 x 18

(2

suivants)

9,20 et 11,50 (2 1iers)

7,90 (2 suivants)

Claire Bernas-Martel, maîtrise de philosophie Histoire de la philosophie (Platon, Freud, Descartes, Darwin)
Petites pensées Éditions pour penser à l’endroit 2004 8 2 à 3 /an Dès 6 ans Enfants

Enseignants

Parents

Oui

Couleur

10×10 3,50 Aline de Pétigny, auteur jeunesse et éditrice des Editions pour penser à l’endroit Bonheur, existence, penseurs (Goethe, Voltaire, Khalil Gibran)
Pourquoi ? parce que Thierry Magnier 2 Collection arrêtée
Chouette! penser Gallimard jeunesse Mars 2006 9 7/an À partir de 11ans ou 13 ans Enfants Oui

Noir et blanc

20 x12,5 Entre 9,50 et 10,50 Myriam Revault d’Allonnes, philosophe et directrice de la collection Liberté, conversation, nature, animaux, guerre, identité sexuelle, l’homme, le rire, le monstrueux
Les philopattes Les Portes du monde Juin 2003 2 O à 1/an À partir de 10 ans Enfants

Adultes

Enseignants

Oui

Couleur

18 x 22 10 Diotima Mantinée Histoire de la philosophie (Diogène, Socrate)
Les Goûters Philo Milan Jeunesse Sept. 2000 27

+ Titres repris dans 6 livres audio et 6 compilations

0 à 8 /an À partir de 8 ans Enseignants

Parents

Enfants

Oui

Couleur

18 x12,5 4,5O (poche)

6 (broché)

Brigitte Labbé,

Michel Puech, professeur de philosophie

Tous les sujets possibles
PhiloZenfants Nathan Avril 2004 9 + 3 compilations 1 à 5/an À partir de 7 ans Enseignants

Parents

Enfants

Oui

Couleur

23 x17,5 12,95 Oscar Brenifier Savoir, sentiments, liberté, le moi, bonheur, art, vie, bien et mal, vivre ensemble

Tableau synthétique n°2 : Documentaires philosophiques ne rentrant pas dans une collection à dominante philosophique et/ou faisant l’objet d’une série

Série ou Titre Éditeur Collection Année de création

ou date de publication du 1ier titre

Nombre de titres

publiés

Fréquence de publication annuelle Âge du lecteur visé Destinataires réels Illustration Format Prix Auteur(s) et qualification Thèmes privilégiés
Les Philo-fables Albin Michel Jeunesse Déjà Grands Mars 2003 2

+ 1 livre-audio

0 à 1 Dès 9 ans Enfants

Adultes

Enseignants

Oui

Couleur

20×15 13,50 Michel Piquemal, auteur jeunesse Tout type de sujets
Fables mythologiques Albin Michel Jeunesse Déjà Grands Avril 2006 2 2 7-11 ans Enfants à partir de 11 ans Oui

Couleur

20×15 13,50 Michel Piquemal Mythologie
Petites et grandes fables de Sophios Albin Michel Jeunesse Déjà Grands Mai 2004 1 Dès 9-10ans Enfants Oui

Couleur

20×15 13,50 Michel Piquemal Tout type de sujets
Les réflexions d’une grenouille Autrement Jeunesse Août 2001 4 1/an Dès 8 ans Adultes

Enfants

Oui

Couleur

14,50 Kazuo Iwamura Réflexion, questionnement,

métaphysique,

pensée, rêve

Série Société Autrement

Jeunesse

Autrement junior Janvier 2001 20 titres « philo »

sur 24

1 à 6/an

(6 en 2001, 1 en 2007)

9-13 ans Enfants

Adultes

Oui

Peinture couleur

25×17 9 Anne de La Roche de Saint André, auteur et directrice de la collection Justice, nature, amour, identité sexuelle, maladie, mort, religion, nation, science, information, argent, travail, animaux
Bayard Editions Jeunesse Références 1992 5 titres « philo sur 16 dont 2 pour les 7-11 ans Variable

2-5 ans ;

6-9 ans

ou à partir de 10 ans

Adultes

enfants

Oui Variable Variable

19,90 pour les deux titres

Casterman Le petit citoyen 1994 2 titres « philo sur 7 À partir de 7 ans Enfants Oui

couleur

22,6 x22,8 9
Desclée de Brouwer Petite collection clé 2 À partir de 6 ans Enfants Oui 6 Françoise Kérisel,
L’Harmattan Jeunesse L’Harmattan 3 titres « philo »

sur 107 titres

Non 21,5 x 13,5 Entre 6 et 11 Françoise Kérisel Histoire de la philosophie

(Grèce Antique)

Milan Les Essentiels Junior Société 3 À partir de 9 ans Enfants

Parents

Oui

couleur

21×14 6,50 Sylvie Baussier,

éditrice, journaliste, auteur jeunesse

Sujets de société
Éditions du Rouergue/ Paris-Musées L’œil amusé 3 titres « philo »

sur 6 titres

À partir de 8 ans Enfants Oui

Couleur

20×20 12 Laura Jaffé Conversation, corps, temps
Philosophie Éditions du Seuil Explique-moi… 3 0 à 2/an À partir de 11 ans ou 13 ans selon les titres Parents Enseignants

Educateurs

Adultes

Non 19 x 11 Entre 5,95 et 7 R. Pol-Droit, philosophe ;

J.Sémelin, historien ; E. Huisman-Perrin, professeur de philosophie

Philosophie, mort, violence/non-violence
Les petits curieux Syros Jeunesse Albums documentaires 2006 3 1 à 2/an À partir de 9-10 ans Enfants Oui

Couleur

16 S.Baussier Famille, rire, animaux

2. Les stratégies éditoriales

a) Marketing de la présentation

Dans le tableau 1 (p.24), le format se présente comme extrêmement variable, le plus petit faisant 10 x 10 cm (les « Petites pensées » des Éditions pour penser à l’endroit) et le plus grand 26 x 20 cm (« les Petits Albums de Philosophie » d’Autrement Jeunesse). Petites pensées à l’endroit est présenté sur le site de l’éditeur comme un « ouvrage original, très gai et coloré, (…) à déguster et à méditer sans modération d’autant que son format, très modeste, vous permet de le conserver dans la poche ». Livre-compagnon, gourmandise, bel objet, l’ouvrage est à lire sur le mode du plaisir et de l’émotion. Aline de Pétigny ne « livre pas ses pensées (…) dans un carton alvéolé, mais dans de délicieux petits livres qui n’encombrent pas les sacs des mamans ou des demoiselles. Des petits livres illustrés aux couleurs acidulées tendres comme des bonbons et à consommer sans modération ». Ce choix éditorial est en adéquation avec les convictions de l’auteur et éditrice qui accorde une grande importance à l’émotion et à « l’intuition » dans la « connaissance de l’être ». Le plaisir esthétique permettrait à l’enfant d’accéder à une connaissance intuitive des choses.

Par antiphrase, le documentaire ayant le plus grand format est qualifié de « petit », la petitesse des « albums de philosophie » n’est pas à comprendre dans son sens premier : ce ne sont pas les albums qui sont petits mais les lecteurs auxquels cette philosophie est destinée. Par ce transfert, on comprendra que l’éditeur cherche à démythifier la philosophie en la mettant à la portée du jeune lecteur. Le livre prend par conséquent le format et la forme que lui donnent le directeur éditorial, selon la manière dont il conçoit son projet.

La première de couverture donne également des indications sur l’orientation des stratégies éditoriales. Elle représente l’élément du paratexte où se concentre la volonté de séduire le lecteur. Le changement de maquettes dans la collection des « Goûters Philo » de 2000 à 2007 montre combien la stratégie commerciale est étudiée : de 2000 à 2004, vingt et un nouveaux titres sont édités en format poche, c’est-à-dire la totalité des titres de la collection. À partir de 2005, certains titres commencent à être réédités en couverture brochée : « Petit coup de jeune pour Les Goûters Philo qui arborent à présent une couverture cartonnée, très classe, plus robuste et une nouvelle maquette plus claire, aérée, offrant un meilleur confort de lecture ». Plus « robuste » signifie aussi plus onéreuse, puisque le livre coûte à présent six euros au lieu de quatre euros cinquante en format de poche. Les données s’inversent : quatre nouveaux titres contre huit rééditions en 2005 pour passer de deux nouveautés à trois rééditions en 2007.

Selon la directrice artistique des Éditions du temps, les deux premiers titres de la très jeune collection « Récréphilo » ont été bien vendus mais l’équipe éditoriale a « pris en compte les remarques » quant à « la couverture trop sobre, trop petite» pour la publication des deux titres suivants : le format sera donc plus grand (16 cm x 18 cm), et le dessin de Vincent Guérin plus coloré et précis.

Gallimard poursuit sa ligne éditoriale en choisissant une première de couverture sobre, promettant un contenu sérieux et rigoureux. On peut toutefois noter une orientation différente dans la politique de la collection « Chouette ! penser » : pour le lancement des deux derniers titres, parus le 24 mai 2007, sont mis en avant « la maquette attrayante, l’usage de la couleur, le soin pris pour expliquer les mots importants et difficiles, la fantaisie des illustrations ». Ne peut-on pas voir ici encore la tentative de trouver le lecteur et acheteur potentiel de ces ouvrages ? Y a-t-il eu, après étude des ventes, un réajustement de la stratégie commerciale ?

b) Recherche d’une caution intellectuelle

Le contrat de lecture ne se noue pas seulement autour de la couverture. Pour renforcer la légitimité de l’ouvrage, l’éditeur requiert la caution d’un spécialiste pour légitimer l’existence de sa collection : Michel Piquemal trouve son parrain en André Comte-Sponville pour ses Philo-fables, – à défaut de le convaincre d’être « l’auteur idéal pour une vulgarisation intelligente » ; Myriam Revault d’Allonnes, elle-même professeur des Universités à l’École pratique des Hautes Études de Paris, fait toujours appel à des auteurs philosophes ou professeurs de philosophie ; et, lorsque l’auteur n’est pas spécialiste du domaine, un coauteur, professeur de philosophie à la Sorbonne, viendra donner davantage de crédibilité à la collection. Ainsi lorsque Brigitte Labbé est interrogée sur la nature du travail de Michel Puech pour les « Goûters Philo », elle présente ce dernier comme le garant d’une vulgarisation scientifique de qualité :

Michel Puech garantit à ces livres une grande rigueur, il veille à ce que l’essentiel des pensées philosophiques sur un thème donné soit transmis, à ce que la nécessité de simplification ne se fasse jamais au détriment du fond.

La recherche d’un auteur, d’un directeur de collection ou d’un parrain qui fassent autorité dans le domaine, est compréhensible lorsque l’on réfléchit aux publics potentiels. Les enseignants du primaire accorderont plus facilement leur confiance à un auteur spécialiste, surtout s’il est pédagogue, profil auquel Oscar Brenifier, docteur en philosophie et didacticien, semble correspondre. Certains éditeurs n’hésitent pas pour cela à faire appel à des philosophes connus du grand public : Roger Pol-Droit écrit ainsi La Philosophie expliquée à ma fille aux Éditions du Seuil dans la collection « Explique-moi… ».

Lorsque l’auteur n’est pas spécialiste, il s’agit souvent d’un texte où la fiction a une part importante : les diverses fables de Michel Piquemal, la série des « petites pensées » d’Aline de Pétigny (Éditions pour penser à l’endroit), et celle des « Réflexions d’une grenouille » de Kazuo Iwamura (Autrement Jeunesse). Se pose alors ici la question des compétences de l’auteur.

On pourrait tout d’abord avancer que la fable ou la petite sentence de nature philosophique peut être écrite par un non-spécialiste. Toutefois, il en va autrement si la fonction du texte est identifiée par l’auteur. « Outil de dialogue et de réflexion » pour Michel Piquemal, médium destiné à « transmettre une certaine philosophie de la vie » pour Aline de Pétigny, le documentaire philosophique devient un support de réflexion qui permet l’accès à une connaissance philosophique. « Beaucoup utilisé par les instituteurs et les orthophonistes », le texte philosophique acquiert une utilité. Et Michel Piquemal d’affirmer :

Aussi n’avons-nous pas hésité à faire de cet ouvrage un outil pour les apprentis philosophes. D’aucuns trouveront cela ambitieux. Mais il n’est jamais trop tôt pour faire les premiers pas sur ce chemin vers la sagesse qu’est la philosophie.

L’apprentissage de la philosophie ne requiert-il pas, comme celui de la marche du jeune enfant – pour reprendre l’image choisie par l’auteur – une certaine assise, un équilibre préalablement acquis ? La fable ne doit-elle pas être solidement bâtie et fidèlement restituée, de manière à mettre en avant toute la force des enjeux philosophiques ? Prenons pour exemple la fable des porcs-épics imaginée par Schopenhauer dont Michel Piquemal fait la réécriture :

Par une froide journée d’hiver, des porcs-épics se serraient les uns contre les autres afin de se tenir chaud. Mais très vite, à force de se serrer, ils ressentirent la brûlure de leurs piquants et durent s’écarter. Quand ils eurent trop froid, leur instinct les poussa à se rapprocher encore… Mais de nouveau, ils ressentirent la douleur de leurs piquants. Ils renouvelèrent ce manège plusieurs fois jusqu’à ce qu’ils trouvent enfin leur juste distance.

Suivent, dans « l’Atelier du philosophe », des réflexions de l’auteur :

Dans la vie, en société, entre frère et sœur et même dans un couple, la distance est nécessaire. On lui donne le nom de politesse et de courtoisie. L’homme a besoin des autres, et, tout à la fois, réclame son indépendance… Serez-vous capable d’accepter que la femme ou l’homme avec qui vous vivrez ait des jardins secrets ?

Voici à présent « l’apologue » (tel est le terme choisi par Schopenhauer pour désigner son écrit) tel qu’on le trouve dans les Parerga und Paralipomena au chapitre 31, paragraphe 400 :

Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de façon qu’ils étaient ballottés de çà et de là entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendit la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. En Angleterre, on crie à celui qui ne se tient pas à cette distance : Keep your distance ! – Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants. –Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la société pour n’éprouver ni de causer de peine.

Michel Piquemal supprime l’interprétation précieuse de la fable par le philosophe lui-même, et préfère livrer en seconde partie sa propre lecture. En censurant des passages essentiels à la compréhension du texte, l’apologue se vide de sa substance philosophique, se retrouve amputé et prive ainsi le lecteur de sa teneur philosophique. Certes, le début de la fable est fidèlement restituée, mais on ne peut en dire autant du reste. Les mots « souffrances » (concept essentiel dans la philosophie schopenhauerienne) et « ballottés » (rappelons la récurrence de l’oscillation – entre la souffrance et l’ennui principalement chez le philosophe) disparaissent et gomment ainsi en même temps l’idée fondamentale selon laquelle l’homme se montre sociable parce qu’il est faible, qu’il s’ennuie et ne peut supporter la solitude. Il omet ainsi de dire pourquoi « l’homme a besoin des autres ». L’interprétation de Piquemal relève même du contresens. En proposant au jeune lecteur de se projeter dans l’avenir en compagnie d’une femme ou d’un homme, il va à l’encontre de la morale délivrée par la fable : Schopenhauer ne donne pas de conseils psychologiques aux couples ou aux fratries, il met en avant les travers de la nature humaine. De cet apologue, il tire plus loin la conséquence : « […] La sociabilité de chacun est à peu près en raison inverse de sa valeur intellectuelle ; dire de quelqu’un : il est très insociable, signifie à peu de chose près : c’est un homme doué de hautes facultés».

Michel Piquemal a voulu épargner au lecteur de neuf ans de plonger dans les abîmes de la pensée schopenhaurienne. On est tout de même en droit de s’interroger sur les conséquences d’une falsification du discours dans la vulgarisation scientifique. Dans ce cas, pourquoi convoquer Schopenhauer ? Mais devant ce travestissement du message philosophique, ne faut-il pas alors légitimement se poser la question des compétences de l’auteur ?

c) La « Poly-exploitation »

Au livre traditionnel s’ajoutent, pour certaines collections philosophiques, des livres-audio. Les « Goûters Philo » ont sorti ainsi depuis 2005 cinq titres de la collection en livre-audio, accompagnés d’un livret et d’un poster, au prix de treize euros. Albin Michel n’a pas attendu pour éditer en octobre 2003, c’est-à-dire la même année que celle de la sortie du livre, le livre-audio des « Philo-fables », au prix plus élevé de 22 €.

Les collections philosophiques n’échappent donc à ce que Bertrand Ferrier appelle la « poly-exploitation », consistant à développer un même produit sur des supports différents.

Une autre stratégie éditoriale consiste à toucher le public enseignant en valorisant la collection philosophique par la sortie chez le même éditeur d’un ouvrage à la fois théorique et pratique à l’usage des professeurs des écoles, dont l’objectif est de « développ[er] les différentes facettes de la philosophie à l’école pour enfants telle qu’elle peut être pratiquée en classe ». L’auteur, François Galichet, agrégé de philosophie et professeur dans un IUFM, s’adresse également aux parents en prodiguant des conseils sur le philosopher avec son enfant. Mais que l’on ne s’y trompe pas. De nombreux éléments rappellent qui est le véritable destinataire : le titre principal, La Philosophie à l’école ; le titre d’un copieux chapitre, « le sens de l’école » ; les nombreux « conseils pour se lancer » dans le débat philosophique en classe et des applications proposées dans la partie « À vous ! » en fin de chapitre, constituant presque des séances pédagogiques prêtes à l’emploi. Quoi de surprenant, dès lors, si la collection des « Goûters Philo » apparaît comme un matériau de travail privilégié pour mener une discussion à visée philosophique en école primaire. Elle sera la première collection conseillée par François Galichet :

Il existe aujourd’hui beaucoup de collections qui apportent à ceux qui sont préoccupés par une question des éléments, non pas de réponse, mais de clarification et de réflexion. Si la collection « Les Goûters philo » a eu un tel succès en France et ailleurs, ce n’est pas seulement, à mon avis, parce qu’elle intéressait les enfants, mais aussi parce qu’elle offrait aux adultes –enseignants, parents- des informations et des questionnements donnant envie d’aller plus loin.

Et encore :

Si vous décidez de tenter [l’expérience d’une discussion philosophique ], il est souhaitable d’en parler avec vos enfants, de recueillir leur assentiment, par exemple après leur avoir fait lire des ouvrages de « philosophie » pour enfants comme ceux de la collection « Les Goûters philo », de manière à ce qu’ils aient une première idée du genre de réflexion et de recherche que constitue la philosophie.

Plébiscitée, les « Goûters philo » seraient en ce sens une collection destinée aux enfants, aux parents et aux enseignants. Intéressante d’un point de vue pédagogique, elle l’est donc aussi d’un point de vue commercial.

Quatre stratégies éditoriales sont ainsi plébiscitées par les éditeurs : l’attention portée à la réalisation de l’objet-livre, la recherche d’une caution intellectuelle, la poly-exploitation et l’attention portée aux prescripteurs pédagogiques, visent à cerner de la manière la plus fine possible le destinataire du documentaire philosophique.

Lire le mémoire complet ==>(Les documentaires philosophiques à destination des 7-11 ans ou comment philosopher à hauteur d’enfant)
Mémoire de Master 1 de littérature de jeunesse
Université Du MANS – Master 1 de littérature de jeunesse