Essai de définition de la carrière musicale amplifiée

By 2 February 2013

2. Essai de définition de la carrière musicale amplifiée

Une pyramide à gravir

L’analyse par étape de l’évolution d’un auditeur vers un musicien souverain a permis de déterminer des paliers. Chaque palier est construit sur des compétences à acquérir. Il me semble important de souligner que nulle part, il n’a été question de temporalité, ou même de qualité artistique. S’il y a échelle à gravir, chaque étape n’est pas chronométrée. Chaque parcours est individuel, différent d’un autre. On a pu constater que les musiciens commençaient leur pratique entre douze et dix-huit ans. Mais rien n’empêche d’avoir fait de la musique avant : en prenant des cours par exemple, dans l’enfance. Aussi, il n’a aucunement été question de qualité instrumentiste. La technicité s’acquiert par le temps, et le temps n’est pas limité. Le propos n’est pas de dire que les qualités technique et artistique n’importent pas dans la création. Elles n’entrent juste pas en compte dans le processus d’une carrière amplifiée.

La reconnaissance de l’artiste, par lui-même, par ses pairs et ses publics, suit cette construction pyramidale du musicien. Il construit son habitus comme il construit sa renommée à l’échelle territoriale. L’auditeur qui commence à pratiquer ne joue que pour son entourage proche. La constitution d’un groupe entraîne la présentation publique, mais rarement au-delà de l’échelle d’une ville. C’est lorsque le musicien devient musicos qu’il commence à échapper aux frontières de la ville. Son réseau de notoriété est départemental, puis régional. Le musicien souverain seulement peut avoir une renommée nationale. Si un musicien souverain connaît l’échec, alors il redescend les échelons de la pyramide de notoriété. Les allers-retours sont fréquents entre chaque échelon de la pyramide. Par exemple, un groupe peut très bien accéder à la phase ultime, puis éclater quelques temps après pour divers raisons qui font la vie d’un groupe. Chaque musicien membre de ce groupe redescendra les échelons de la pyramide s’il souhaite continuer sa carrière. Il reformera un groupe, avec d’autres membres, un autre projet. Il aura acquis une certaine expérience qui lui permettra de mieux appréhender les difficultés de ce milieu et de progresser plus rapidement. Mais il aura à refaire le même chemin.

La carrière d’un musicien amplifié doit être envisagée dans son ensemble. Elle ne comprend pas que le sommet de la pyramide. Dans les musiques amplifiées, on n’emploie pas le terme “faire carrière” comme le sens commun l’entend. L’individu intériorise un monde complexe. Il progresse en son sein, enregistrant des connaissances et compétences spécifiques au milieu des musiques amplifiées. Bien entendu, chaque étape de la pyramide n’est pas cadrée, prédéfinie. Le musicos ne passe pas un cap consciemment. L’intériorisation de sa qualité de musicien se fait sur le long terme. C’est pourquoi, malgré ce schéma pyramidal retraçant les grandes lignes d’une carrière, il reste difficile de fixer ce qu’est un musicien amateur, ce qu’est un musicien professionnel.

De l’amateur au professionnel

La complexité de définition d’un amateur et d’un professionnel réside dans le fait que la frontière entre les deux est mouvante. Un musicien professionnel peut se voir comme un amateur, comme celui qui aime. C’est le “franc-tireur” de Becker. Un musicien amateur peut être employé sur certains concerts et acquérir temporairement le statut légal de professionnel. C’est en fait une question de point de vue, de volonté de chacun de se définir, de définir l’autre, en temps que professionnel ou en temps qu’amateur. Se sentir professionnel, c’est se situer dans l’espace social des musiques amplifiées. Ce besoin de catégorisation entre dans le jeu de la professionnalisation extrême du milieu des musiques amplifiées. On ne peut nier un besoin de reconnaissance symbolique de l’individu. Il en est de même à l’échelle du secteur professionnel. Différencier un musicien professionnel d’un amateur participe à l’affirmation des revendications du milieu : un milieu desservi par une pensée scientifique en difficulté qui ne parvient pas à imposer une réalité pour tous.

Un groupe qui veut devenir “pro” ne peut être considéré comme un groupe amateur. Il n’a pourtant pas l’expérience d’un groupe professionnel. D’où l’emploi des termes “groupe en développement”, ou “artistes en voie de professionnalisation”. C’est une catégorie intermédiaire de musiciens. On peut définir le développement comme un moment d’incertitude dans la carrière. Le groupe est entre deux mondes : la pratique amateur et le milieu professionnel. Il est en transition. Il peut avoir incorporé énormément de codes pendant sa carrière. Malgré tout, il n’a pas toutes les commandes en main. S’il est accompagné, son avancée sera moins sinueuse que s’il est seul. Les professionnels intégrés (programmateurs, managers, tourneurs) jouent un rôle important dans la carrière d’un groupe. Leur choix de soutenir tel artiste peut lancer une dynamique de professionnalisation. Ils ont un pouvoir de consécration. Les structures musicales, par le cumul de leurs compétences humaines, sont donc en mesure de soutenir des groupes qui veulent “aller plus loin” sur cette pyramide de notoriété.

Lire le mémoire complet ==> Le métier d’accompagnateur dans la carrière musicale amplifiée
Master 2 Anthropologie spécialité Métiers des arts et de la Culture
Université Lumière Lyon 2