Eco-Games : Caractéristiques durables et limites des Eco-Games

By 21 February 2013

Analyse de l’évènementiel sportif durable – Chapitre 3 :
Section I : L’étude de cas de quatre « évènements sportifs durables »

D) Les Eco-Games

Les Eco-Games Les Eco-Games

1- Structure organisatrice : L’association SVPlanète

L’association SVPlanète est très récente puisqu’elle est née en Janvier 2006. SVPlanète, autrement dit un « Sport Vert pour ma Planète Bleue », a « la volonté de mettre le sport au service de l’environnement et du développement durable » et déjà une cinquantaine de parrains et marraines dans le milieu sportif la soutiennent. L’association met en place beaucoup d’actions qui allient le sport au développement durable : elle édite un e-mag d’informations sportives et écologiques, organise des séminaires et colloques sur ces thèmes, tente d’éduquer, former et informer les différents acteurs du monde sportif (pratiquants, organisateurs, bénévoles, fédérations, collectivités, etc.) en matière de développement durable et de « citoyenneté sportive éco-responsable ».

Un programme a été lancé dès sa création : « Aller simple, pour le sport ! », qui permet de « favoriser l’accès durable de communautés et populations à ressources limitées à une pratique sportive multiforme et respectueuse de l’environnement, dynamiser ainsi le tissu social local, et favoriser l’intégration de personnes – jeunes et moins jeunes – en déshérence notoire ». Ceci repose sur trois actions principales : une collecte de matériel sportif pour l’offrir à des populations qui n’y ont pas accès, permettre leur entrée dans la pratique sportive (exemple avec les Eco-Games Amériques au Brésil), et pérenniser cette pratique avec la création de clubs, la formation d’éducateurs et un certain soutien technique et financier. L’association est aussi disponible pour expertiser les manifestations sportives en analysant les critères écologiques de l’organisation, et pour organiser, co-organiser ou conseiller l’organisation d’évènements sportifs éco-reponsables. Cette dernière mission est la plus développée, puisque SVPlanète aide à l’organisation des Eco-Games, au niveau local sur les différents évènements en France, mais aussi au niveau international avec les Eco-Games Amériques.

a) Concept des évènements

Ce n’est pas un mais plusieurs évènements qu’il faut présenter ici, puisque le concept est le même. Les Eco-Games sont des jeux, qui au-delà des performances sportives et des résultats, mettent l’accent sur le partage. Ils sont aussi des jeux de l’environnement, puisqu’ils permettent de découvrir les éco-systèmes locaux à travers des activités non polluantes. Une vingtaine d’activités sportives en tout figurent au programme de ces différents jeux qui se déroulent par exemple pour l’année 2007 : en Ile de France (25 et 26 mai), en Bourgogne (13 et14 mai), en Normandie (16 et 17 juin), en Bretagne (23 et 24 juin), en Picardie (29 et 30 septembre) pour les Eco-Games France, et au Brésil depuis quatre années pour les Eco-Games Amériques (10 au 19 août 2007). Chaque Eco-Games régional permet de décliner localement les problématiques du développement durable.

Prenons l’exemple des Eco-Games Normandie dont m’a beaucoup parlé Didier Lehénaff, président de SVPlanète et coordinateur de tous ces jeux de l’environnement. Cet évènement s’est déroulé sur les plages de la presqu’île du Cotentin, les 16 et 17 juin 2007, à Hauteville- sur-mer (50). Des équipes de deux, obligatoirement mixtes (couples, père et fille, amis, collègues) ont pu s’essayer à la pratique de la course à pied, du VTT, de l’aquarun (dans l’eau de la mer à hauteur de la taille) et du bike & run, essentiellement sur l’estran, c’est-à-dire la zone du littoral située entre la marée haute et la marée basse.

b) Caractéristiques « durables » de l’évènement

Pour les organisateurs, chacun de ces Eco-Games doit être un laboratoire de solutions éco- responsables, une occasion pour démontrer que l’empreinte environnementale d’un évènement sportif peut être autre chose qu’un champ de bouteille en plastiques et autres détritus, et un moyen de déclencher une prise de conscience collective pour générer une évolution des valeurs et des attitudes à l’égard de l’environnement physique et humain. Voyons ce qui est concrètement mis en place en matière de développement durable sur ces évènements :

* Une conférence sur « Sport et Environnement » est organisée en marge des Jeux.

* Le principe essentiel d’organisation de ces Jeux est que la pratique sportive s’intègre et respecte totalement l’environnement naturel dans lequel elle évolue : aucune structure métallique n’est installée (portiques, tribunes), aucun artifice (arche, oriflammes, etc.). C’est ce que Didier Lehénaff appelle le « minimalisme des structures », c’est le site qui définit les pratiques et non l’inverse, donc certaines pratiques sont aménagées pour éviter des pollutions : c’est le cas par exemple de l’aquarun, qui se fait là où les participants ont pied, alors que dans une épreuve de nage normale, un zodiac à moteur est indispensable.

* Un minimalisme est aussi recherché au niveau de l’organisation, qui devient participative. Les bénévoles sont en nombre très faible pour éviter les déplacements, les déchets et les dépenses supplémentaires et les participants se rendent sur le site en utilisant majoritairement le covoiturage. Pour l’anecdote, la présence d’un photographe officiel n’est pas nécessaire, puisque les participants se prennent eux-mêmes en photo lors de leur raid, avec du matériel fournit par l’organisation, ceci afin d’éviter les déplacements de journalistes en véhicules motorisés.

* L’organisation alternative mise en place passe par une relativisation de la performance. Opter pour des distances non officielles par exemple, ou souligner la découverte plutôt que la compétition permet au plus grand nombre de participants de venir.

* A un niveau plus matériel, le ravitaillement se fait à partir de produits locaux, ne laissant pas de déchets, les bouteilles plastiques sont remplacées par des gourdes qui permettent de réduire considérablement la masse de déchets et qui servent par la même occasion de cadeau souvenir à la place d’un t-shirt, qui a besoin de 7000 litres d’eau à lui tout seul pour être produit.

* Des activités parallèles sont envisagées avec des ONG et associations locales de protection de l’environnement, par exemple pour les Eco-Games Amériques, le projet Tramar, pour la protection des tortues marines ou SOS Mata Atlantica, pour la protection de la forêt humide primaire bahianaise, etc.

c) Quelques limites des Eco-Games

L’accessibilité du sport à tous, la diminution de l’empreinte écologique et des ressources humaines et matérielles nécessaires à l’organisation, la réduction des besoins financiers : on remarque que toutes ces mesures sont très complètes et touchent à tous les fronts du développement durable. Ceci démontre à quel point l’association et ses organisateurs maîtrisent le sujet du sport allié au développement durable. Cependant, le fait de revenir à l’essence même du sport, à un minimalisme des structures et des moyens, loin des compétitions, des tensions et des dérives, masque le côté spectaculaire du sport qui l’a rendu populaire, et qui attire et satisfait la plupart des publics (et parfois des participants). L’évènement n’est alors plus du tout tourné vers le public mais vers les participants, qui deviennent comme le dit Didier Lehénaff, les principaux partenaires de l’évènement.

Pour qu’un tel évènement se déroule comme prévu, il faut par ailleurs un certain « pré- formatage » des participants concernant les idées, les valeurs et les attitudes « développement durable ». Ils vont par exemple devoir se chronométrer eux-mêmes, être donc réceptifs et auto-disciplinés. Il faut aussi avoir une démarche active de recherche d’un tel évènement puisqu’il n’y a pas ou peu de médias et de partenaires et donc une très faible communication. C’est une question de connaissance du milieu, de motivation et de valeurs que tout sportif participant à une manifestation sportive « lambda » n’a pas. Ces évènements spéciaux ne s’adressent donc pas encore au plus grand nombre mais à un public particulier et averti. C’est la principale critique que l’on peut leur faire, car l’accès de tous à une certaine éducation au développement durable est ici limitée, donc, dans une certaine mesure, c’est l’objectif d’amélioration de l’équité sociale qui en souffre.

2- Analyse de l’entretien avec Didier Lehénaff

a) Un évènement durable qui prône minimalisme et retour aux sources

L’entretien de Didier Lehénaff nous éclaire sur une démarche d’organisation diamétralement opposée à toutes celles étudiées jusqu’ici. Au lieu de partir d’un évènement sportif existant et d’y rajouter, à différentes échelles, la dimension développement durable, il s’agit du contraire pour cet organisateur, qui part du constat des dérives du sport sous toutes ses formes (économiques, sociales et environnementales), pour créer un évènement aux impacts néfastes, quasi nuls, dans ces trois domaines.

Le sport rythme sa vie quotidienne, personnelle et professionnelle depuis plusieurs dizaines d’années, mais ce n’est que depuis quelques temps, environ cinq ans, qu’il étudie et se passionne pour l’alliance entre sport et développement durable : « Celui qui dit qu’il connaît tout, c’est un imbécile, on est toujours là pour apprendre, mais ça m’intéresserait vraiment de pousser à fond le côté développement durable dans le sport. Parce que c’est ça qui m’intéresse. Le développement durable tout seul m’intéresse pas vraiment. Enfin, bien sûr qu’il m’intéresse, mais ce qui m’intéresse, c’est l’interface. »

Cette passion est née d’observations dans sa vie courante qui ont donné naissance à des idéologies et des conceptions qu’il défend :

* Une idéologie…

Dans un premier temps, on comprend que ces Eco-Games sont nés d’une volonté de retour à l’essence même du sport (cf. thème n°2, Tableau 4 en fin de partie), à ses valeurs originelles, en réaction aux déviations observées dans le « sport business » aujourd’hui : « La genèse des Eco-Games vient d’un constat qui est un certain nombre de dérives du sport, et qui posent problème… des dérives qui sont liées à sa marchandisation – entre guillemets – à outrance, donc le rapport très fort à l’argent et la dépendance à l’argent…Ca c’est un premier point, le deuxième c’est la pression qui s’exerce sur les pratiquants, euh et qui est lié à un troisième point qui est le système fédéral, qui est un système extrêmement hiérarchisé verticalement, avec des dépendances parfois extrêmes et un système de pression par le biais des qualifications, des systèmes de sélection, des records à battre, des places à obtenir, et qui fait qu’au quotidien, le sportif est sous pression. Et donc ce système est pas seulement lié au système fédéral au sens purement sportif du terme mais aussi au système de l’implication de plus en plus forte des sponsors, des médias etc., et leur emprise sur le monde du sport. Quand on fait l’analyse de ce qu’est le marketing sportif aujourd’hui, on se rend compte du poids des médias et des sponsors sur le monde sportif, sur les acteurs du sport. »

« La dépendance que les organisateurs ont par rapport à l’argent, s’ils ne trouvent pas d’argent ils ne peuvent pas organiser, parce qu’il faut beaucoup d’argent pour payer les athlètes, pour payer les redevances fédérales, pour payer le produit télévision, pour avoir une organisation toujours plus nickel etc. Et ça, ça pose un vrai problème par rapport à ce qu’est le sport tout simplement à la base. L’essence du sport c’est… la course à pied, c’est une ligne de départ, une ligne d’arrivée… ».

« Le concept des Eco-Games c’est ça. C’est revenir à l’essence de ce qu’est le sport, aux origines. Donc c’est un petit peu retour vers le futur quelque part, c’est-à-dire retour vers les origines du sport tel qu’il était conçu au départ, et je parle même pas du sport du XIXème, qui était déjà marchand. […] Mais là je parle plutôt d’un idéal, qui est l’idéal des sports grecs, même si en relisant les lectures de Bernard Jeu59, on se rend compte que le professionnalisme existait déjà dans la Grèce antique etc. Mais y’avait un idéal, et qu’on a retrouvé dans l’idéal Coubertinien, et qu’on retrouve dans les textes encore aujourd’hui, même si ces textes sont… on va dire galvaudés… »

Il remet ainsi en cause les médias, les sponsors, les instances internationales, les fédérations trop strictes et tous les acteurs participant au « consumérisme » et à une certaine « marchandisation » du sport. Il critique notamment les organisations d’évènements sportifs à but marketing : « C’est pas du développement durable à partir du moment où y’a 15 véhicules qui sont sur les circuits, à partir du moment où on s’est pas posé la question de savoir comment les participants arrivent sur le site de la manifestation. Tant qu’on s’est pas posé ce type de problèmes, on fait pas véritablement du développement durable. Y’a un seuil à partir duquel on fait du développement durable. Et là, je suis incapable de dire quel est ce seuil. Mais je crois que pour moi… si, je vais le dire. Y’a un seuil… c’est à partir du moment où on est dans la philosophie. A nouveau, on revient sur les principes et sur la philosophie. Et pas sur le côté opportuniste du développement durable. »

« C’est-à-dire que l’effet d’annonce, c’est pas du tout « développement durable ». Parce que voilà… à la limite, ceux qui font le plus de développement durable, c’est ceux qui n’en parlent pas ».

59 Auteur de « Analyse du sport », PUF, 1987.

Sur un plan de l’idéologie du développement durable, Didier Lehénaff complète la définition basique d’un quatrième pilier, celui de la gouvernance. Ses mots et sa façon d’appréhender les différentes notions sont le résultat d’une réflexion approfondie et d’une très bonne maîtrise de tous les concepts liés au développement durable. « Je passerai très rapidement sur les trois piliers, et je m’intéresserai au quatrième, dont personne ne parle, qui est la gouvernance partagée. Parce qu’on est dans un système, en France, extrêmement hiérarchisé, extrêmement radical, et le système sportif encore plus, où les décisions se prennent tout en haut d’un édifice et descendent en cascade vers le bas. Et euh… y’a pas de développement durable envisageable sans gouvernance partagée. C’est-à-dire, quel que soit le problème posé, un ensemble d’acteurs doivent être mis autour d’une table, pour prendre conscience d’une situation, en comprendre la genèse, donc la genèse c’est d’où ça vient, et comprendre les perspectives, où ça va, et comprendre que tout est affaire de contexte. »

Il met en avant une facette plutôt radicale du développement durable, et parle d’une nouvelle façon d’aborder la consommation : le « penser global, agir local » qu’il évoque est un mode de pensée (opposition entre la communauté locale concrète et la collectivité mondiale abstraite, responsabilisation des hommes politiques) et un slogan pour un nouveau mode d’action et de consommation (cohérence et responsabilisation des actions politiques). Sans vouloir vraiment s’affirmer sur ce point, il s’intéresse à la « régression soutenable », autrement dit à une forme de décroissance : « Développement, ça veut dire ce que ça veut dire, et j’ai pas parlé de régression soutenable, j’ai parlé de développement durable, mais y’a des jours je me pose la question de la régression soutenable quoi… C’est-à-dire… tout est question de perspective, le développement, c’est… y’a une logique quantitative, et une logique qualitative. Si la logique c’est le toujours plus, plus de participants, plus d’argent, plus de couverture télé, alors là on est complètement à côté de la plaque. »

Ces propos se rapprochent clairement du troisième courant du développement durable que nous avons évoqué autour de l’idée de décroissance. Ce concept, situé en opposition avec la croissance économique, remet en question l’idée selon laquelle augmenter la production de biens ou de services mène à l’amélioration du bien-être social. L’idée est en fait de réduire ou de changer quantitativement ou qualitativement les habitudes de consommation afin de respecter le climat, l’écosystème et les êtres humains.

On remarque ici que la question économique est fondamentale, comme l’explique Didier Lehénaff : « Bah… faut bien comprendre que le plus important c’est l’économique… tant que les gens n’auront pas pris de distance, de recul face à l’économique on avancera pas. C’est-à- dire… l’organisateur qui organise une manifestation sportive quelle qu’elle soit, on aura beau lui dire que le chanvre, le riz et le bambou c’est plus écolo pour un t-shirt, tant qu’il paiera l’addition et qu’il verra que le t-shirt en coton qui vient de Chine il coûte 2 fois, 3 fois, 5 fois moins cher que le chanvre, le riz, le bambou, le soja, eh bien il continuera à acheter des t-shirts en coton. Donc là, le problème il est là… l’impact économique est très fort. »

Les Eco-Games apparaissent alors comme un outil capable de réunir ces principes et ces idées dans un évènement qui se différencie largement des autres : « Enfin y’a tout un travail, on travaille la matière sport et développement durable, ce que ne font pas les organisations traditionnelles. », « Ca, ce sont les modes de consommation du futur », « Euh… le sport consumérisme, c’est un sport qui va dans le mur, par rapport au concept de développement durable. Le sport que j’ai dans la tête, c’est intrinsèquement la définition du développement durable. Et vice versa. Le sport est un super outil de développement durable, s’il est utilisé comme nous nous l’utilisons avec nos Eco-Games.

« Donc on offre cette possibilité, dans des conditions économiques, on est dans une logique éducative, ça crée du lien social, ça crée du lien environnemental, on réduit l’impact économique et en plus, euh… c’est reproduisible dans le temps de manière très simple. »

* Sur le terrain…

Ces idéologies se traduisent par des actes concrets, des mises en pratique du développement durable poussées à leur maximum. La décomposition du thème n°1 de l’analyse lexicale (cf. Tableau 4) montre à quel point tout l’entretien de Didier Lehénaff est tourné vers l’importance de l’application du développement durable sur le terrain. Il est conscient des nombreux impacts du sport sur l’environnement, l’économie et le social, et propose des solutions concrètes.

Premièrement, il s’agit non pas de chercher des substituts ou des solutions techniques aux problèmes, mais surtout de réduire les moyens utilisés dans l’organisation. Pour cela, il évoque un minimalisme des structures et la géométrie variable, pour une organisation très décalées par rapport aux évènements traditionnels :

« Donc : un minimalisme des structures, euh… de l’organisation, qui veut pas dire amateurisme, au sens…mais on ne prend que ce qui est absolument nécessaire. C’est l’essence. Les enseignants… enfin les théoriciens de l’éducation physique parleraient de logique intrinsèque de l’activité, on revient à l’essence. ». Par exemple : « Pour pas avoir de problèmes de chronométrage et pour pas dépenser de l’argent dans le chronométrage, ce sont les participants eux-mêmes qui se chronomètrent. […]On reconstruit ensemble le temps… Autre exemple, les participants vont avoir un APN (Appareil Photo Numérique), et ils se prennent en photo au point extrême du circuit. Donc y’a pas besoin de pointeur, de signaleur.

[…] Donc on limite en fait le mode d’organisation, ce qui fait qu’on a quasiment plus de bénévoles d’organisation, puisque les participants deviennent eux-mêmes des bénévoles. »

« Notre logique c’est… comment faire pour qu’il y’ait pas de véhicule motorisé. Donc déjà il faut penser l’évènement différemment, etc. Tout est comme ça. Pour éviter d’avoir des postes de ravitaillement sur le circuit, on fait du ravitaillement embarqué. […] On a par exemple… on n’a plus de bouteilles plastiques parce… donc on a des gourdes que les participants portent etc. ». « Un des concepts de notre organisation c’est la décompartimentation. Donc on arrive là où on nous attend pas, euh… les acteurs sont participants mais aussi à l’encadrement, ils sont photographes, il sont… en plus ils sont sponsors de l’évènement quelque part, parce que le coût de l’inscription à l’épreuve paye quasiment tout. C’est-à-dire qu’y a pas besoin d’avoir de partenaires extérieurs, ils sont sponsors d’eux-mêmes. »

« Donc c’est vraiment une logique très particulière. Donc le concept des Eco-Games répond à cette envie de redessiner le paysage sportif actuel, qui nous paraît complètement inapproprié par rapport aux problématiques du XIXème siècle que sont le développement durable, etc. »

Inévitablement, la réduction de ces moyens humains et matériels (en transports, conditionnements, etc.) entraîne d’ailleurs une baisse du coût financier, là ou les autres organisations parlent d’un surcoût d’environ 30%.

Un autre principe d’organisation est que c’est l’environnement qui décide et non l’inverse :

« Après, y’a tout un tas de principes d’organisation qui sont par exemple que c’est l’environnement qui décide des pratiques et non l’inverse. Quand tu arrives avec ta casquette fédérale, tu dis voilà… moi je suis organisateur du triathlon, il me faut ça, ça et ça. Non, c’est pas du tout ça, c’est l’inverse. »

La troisième efficacité au niveau durable de l’évènement de Didier Lehénaff réside dans l’excellente connaissance du public qu’il souhaite toucher. « On a un concept, je sais pas si on peut le reproduire par écrit mais c’est ce qu’on appelle le zéro con. C’est-à-dire qu’on se rend compte que sur les Eco-Games on n’a jamais eu un imbécile. Au sens quelqu’un, un consommateur débile, qui vient pour consommer. […]Donc, déjà, on a un préformatage qui est lié au concept de l’organisation, donc ça c’est génial. ». Même s’il parle du « préformatage » d’un certain public, il tient par-dessus tout à l’échange des savoirs par la formation et la communication, à travers le système associatif par exemple, comme le montre l’analyse lexicale (thème n°3, Tableau 4) : « Oui, on communique, et de manière…de proche en proche sur les évènements sur le terrain, on refuse les productions papier, les tracts les prospectus, les affiches etc., et on fonctionne par le net… donc on a un site Internet et on a un réseau qui s’étend de plus en plus. », « Une chose que j’ai pas dit et qui est essentiel, c’est que pour que ça fonctionne, les Eco-Games, il faut qu’on ait les gens sous la main suffisamment longtemps. C’est-à-dire… le Marathon de Paris peut pas être un bon support d’Eco-Games. […] On les a pas sous la main suffisamment longtemps pour échanger avec eux, pour leur expliquer ce qu’on fait et qu’ils le vivent de l’intérieur de manière construite, et qu’y ait des allers-retours sur un week-end, quoi. Donc nous, nos Eco-Games, en dessous d’un week-end complet, ça n’a pas de sens. », « Mais nous, comme on est dans une logique éducative, l’éducation, c’est pas euh… c’est pas un truc de cinquante minutes et puis boum on s’en va. C’est vachement important de comprendre ça. Donc en clair, on est pas là pour faire du quantitatif ». « On apporte une valeur ajoutée, une vraie valeur ajoutée, parce qu’on apporte de l’humain à une organisation qui est normalement assez froide, et on est là pour venir à la rencontre des locaux, des acteurs locaux, et partager avec eux des choses qui sortent du consumérisme sportif ».

L’importance des valeurs associatives et éducatives rappelle la cité civique qu’évoquent Boltanski et Thévenot (1991), à travers le principe supérieur commun de la prééminence du collectif pour faire évoluer la société. Dans ce monde civique, le jugement des personnes se révèle au travers d’une prise de conscience ou du ralliement à une cause.

b) Un parcours actif et une remise en question au profit du développement durable

Didier Lehénaff, 47 ans, a un parcours professionnel sportif très riche. D’abord triathlète mais aussi entraîneur, il est enseignant d’EPS pendant une dizaine d’années, puis fait une longue carrière dans les instances internationales du triathlon. Il rejoint ensuite l’INSEP et le Ministère des Sports comme enseignant et chercheur, où il publie de nombreux ouvrages sur l’entraînement. Après une formation en sociologie des organisation sportives, il découvre le développement durable et commence à s’intéresser aux problématiques liant ce concept au sport. « C’est vrai qu’à l’heure actuelle, mes problématiques sont plutôt développement durable, donc je pense que je ferai une formation dans un futur proche »

En 2006, il crée l’association SVPlanète et assure la direction des Jeux Mondiaux de l’Environnement, avant de créer les Eco-Games, présents sur les continents européen, sud- américain et bientôt en Afrique.

Lors de l’entretien, sa formation en sociologie l’amène à analyser lui-même les liens qui ont pu le mener au développement durable : « Mon père mécanicien à Lyon, ma mère secrétaire, donc pas du tout orientée… Et euh… ils m’ont pas donné l’amour de la nature, parce qu’il avaient peu de vacances, et c’étaient des vacances très simples, des locations… Par contre si, parce que mon père travaillant pour une compagnie aérienne, lui m’a donné le goût du voyage. C’est-à-dire que j’ai pu bénéficié de billets gratuits… et donc lui m’a donné le goût du voyage. Effectivement, de manière indirecte, il m’a formé à rencontrer les autres, à découvrir les grands espaces etc. »

Il vit depuis toujours en région parisienne et la logique d’un certaine « décroissance durable » le suit même dans les décisions les plus importantes de sa vie : « Dans les 20 dernières années de ma vie, je suis passé d’un pavillon de 200m², à un appartement de 90m² à un appartement de 40m². Donc c’est intéressant comme parcours, je crois que c’est pas traditionnel, c’est plutôt l’inverse, et ça m’a amené à me poser des questions essentielles sur… de quoi a t-on besoin pour vivre finalement… C’est vachement intéressant. J’ai pas besoin de grand-chose pour vivre ».

Le développement durable l’accompagne au quotidien : « Déjà, la première chose, je viens par les transports en communs, ou je viens par… en VTT, ou à pied ou en roller, donc ça, ça fait partie de mon hygiène de vie, donc ça c’est important parce que mine de rien quand on fait ces études de bilan carbone, […] on se rend compte que l’impact est vraiment fort. Ca c’est un premier geste, un deuxième geste, je me suis beaucoup intéressé à l’alimentation, ça a beaucoup évolué parce que j’ai appris des choses intéressantes sur le coût environnemental du bœuf par rapport au porc, par rapport au veau, par rapport au poulet, c’est tout bête, mais c’est incroyable la différence qu’il y’a en termes de… d’impacts. Les gestes quotidiens, après, c’est des trucs débiles, c’est 365 gestes etc. Mais globalement, c’est dans différents secteurs qui sont les transports, l’énergie, l’eau et les déchets… donc, je me prends la tête parfois de manière démesurée avec certains produits qu’il faut recycler… et parfois c’est trop quoi… donc euh… je crois qu’il faut faire au plus simple. »

Il explique l’origine de son intérêt pour le développement durable comme ceci : « Ayant organisé des centaines de manifestations sportives à travers le monde en 20 ans, euh je me suis rendu compte que j’étais pas très cohérent avec moi-même, parce que j’offrais le spectacle de manifestations sportives qui étaient tout sauf humaniste, tout sauf « développement durable », et je faisais du développement durable sans le savoir, au niveau de la pensée. Puis un jour je me suis dis, […] si au lieu de… de poser ta casquette de praticien et de pratiquant, et si tu gardais la même casquette quoi… pour être transversal quoi. […]Et on se poserait des questions dans chaque acte de notre vie au quotidien. »

Pour résumer, on peut penser que sa socialisation primaire (profession des parents, cadres et lieux de vie) n’a eu que peu d’influence sur son choix du développement durable, mais lui a au moins permis de rester ouvert et curieux. Par contre sa trajectoire personnelle très active (c’est-à-dire la deuxième couche de socialisation, l’alliance des deux socialisations formant selon Bourdieu (1980) l’habitus) dans toutes les sphères du sport et l’environnement social et culturel dans lequel il a évolué, l’ont amené à se remettre en question. Sa soif de connaissances et de changement et sa nature utopiste lui ont permis de s’engager pleinement dans la logique d’action de mise en pratique du développement durable.

Tableau 4, champs et occurrences lexicales dans l’entretien avec Didier Lehénaff.

Champ lexical Vocabulaire employé (fréquence), dérivés inclus. Totaux
1- Développement durable : Idéologie forte, importance de la nature, identification des problèmes et solutions (251) Philosophie et Nature: Nature (17), Développementdurable (49), nature/l (17), environnement/al (13), terrain (11), équité/able (4), besoins(14), soutenable (3), cohérence (2), concepts (12), convaincre (5), développer (6), dépendances (3), humidification, écolo (2), économique (7), planète (5), plante, évoluer (8), filière (5), forêt (2), gestes (6), global (5), gouvernance (3), extrêmes (5), estran (4), local/aux (10), anticiper, idéal (2), bambou (2), bananes (2), minéral (3), mentalités, principes (4), préformatage (5), philosophie (2), qualitatif (3), quotidien (9), utopiste, éco-responsable,

(72) Problèmes : Problèmes (17), transports (9), conditionnement (4), CO2 (5), bouteilles (6), déchets (8), émissions (2), impact (7), pollution (3), motorisé (3), désastre (2), plastique, véhicules (3), massacrer, monstrueux

(43) Solutions : solutions (3), minimalisme structures (4),

gourdes (6), covoiturage (3), céréalières, chanvre (2), adapter (3), bio, biochimie, biodégradable (3), biomécanique (2), perspectives (3), recycler (4), technologies, vélo (3), débrouille, décompartimentation, initiatives (3), alternative

251+

72

+

43

=

366

2- Retour à l’essence du sport Sport/s (58), sportif/ve (30), traditionnel (7), athlètes (4), bouées(4), challenge, championnats (3), chronométrage (4), circuit (10), classement, compétition (6), Coubertinien (2), course (5), dérives (2), entraînement (7), participants (12), randonnée (3), ravitaillement (8), triathlon (6) 173
3- Importance de l’éducation et de l’échange grâce au domaine associatif Association (4), bénévoles (8), comprendre (14), contacts (4), culturel (3), découverte, expliquer (5), démonstration, éducation (7), informations (3), éducative (3), enseigner/gnants (5), études/iants (5), fédéral/ation (10), formation (9), partager (5), partenaires (7), pédagogie, rencontres (12), responsabilisation (2), sensibilisation (2), simple (12), transversalité (3) 126

Lire le mémoire complet ==> (L’évènementiel sportif et le développement durable)
Master 2 Management des évènements et loisirs sportifs, Option Management de projets sportifs
Université PARIS X – NANTERRE – UFR Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives