Chato’do ou Pôle nord : Quel but avoué ?

By 3 February 2013

3. L’écluse

Quel but avoué ?

Auparavant nommée “Pépinière”, l’écluse est le « dispositif d’accompagnement pour les groupes souhaitant s’orienter vers une carrière musicale. Son but est d’assurer le passage de l’amateurisme à une éventuelle professionnalisation en assurant la mise à niveau de ces deux étapes »98. Ce dispositif a été intégré au projet global de la DSP. Il a été pensé comme une étape complémentaire des autres, toujours en prenant en compte toutes les catégories d’usagers que l’association peut prétendre accueillir.

Chaque début de saison, des membres du Chato’do sélectionnent environ quatre groupes qui ont postulé pour suivre ce cursus. La sélection s’effectue selon les dossiers que les musiciens ont déposé. Outre les informations pratiques, l’équipe se base principalement sur la lettre de motivation que formulent les groupes, présentant leurs envies, leurs besoins de progression, leur projet. Certes, la qualité artistique doit être prise en compte. Mais le choix ne se portera pas obligatoirement sur les meilleurs musiciens. « Les grands de demain, on ne sait pas qui c’est. (…) Des artistes adulés de leur vivant ne sont pas forcement ceux qui restent dans l’histoire »99. Une nouveauté arrive pour la saison 2008 : les groupes sont aussi sélectionnés après un cours passage sur scène. Deux soirées de concerts sont organisées pour présenter les prétendants au public du Chato’do, et pour évaluer leurs compétences scéniques. Au total, le choix se fait donc « sur des critères scientifiques : ils jouent bien, ils ont écrit leurs morceaux et en ont suffisamment pour tenir au moins une demi-heure sur scène, ils ont l’air d’en vouloir parce que leurs motivations sont justes et pondérées. Après, s’ils jouent de la soul ou du métal, peu importe. Il peuvent même faire un spectacle musico-comique »100. Une fois le choix fait, l’équipe du Chato’do (plus particulièrement Fabrice Parmentier, responsable du dispositif) effectue un diagnostic des besoins du groupe, et fait une proposition de travail au groupe, ajustable sur l’année en fonction des nécessités. Le but recherché, c’est de « savoir qui ils sont, qu’est-ce qu’ils ont à dire, au-delà de la forme de leur propos artistique, leur intention, (…) pourquoi ils veulent raconter ça, comment ils veulent grandir »101.

Mis en place en 2005, ce dispositif est encore en rodage. Il entame sa quatrième rentrée. Malgré tout, la promotion 2007-2008 a démontré que le terrain artistique amplifié régional mérite toute l’attention des acteurs culturels. Les groupes écluse étaient :

Band @ the Party (soul/funk) Rodolphe Respaud (chanson) Capital Inc (rock)

Brainerd (rock instrumental)

Cette sélection de groupes déjà bien avancés dans leur projet était calculée. Le but est de créer une dynamique des pratiques amateurs autour de l’écluse. Ce dispositif doit être une référence, une vitrine de l’artiste en développement pour les amateurs. Fabrice nous explique sa démarche : « J’ai besoin de poser une référence par rapport à ce travail. (…) C’était pour que les groupes se disent “rentrer dans l’écluse, oui c’est valable” ». Avec un budget de 44000 € en 2007 (dont 37400 € de salaire et charges), l’écluse doit s’imposer comme un outil de développement efficace, justifiable.

98 www.chatodo.com, rubrique écluse.
99 Entretien avec Rémi Breton, p141.
100 Ibid, p146.

Les outils du dispositif

L’association Mars est une structure complète d’accompagnement des pratiques amateurs et de diffusion. Elle peut donc mettre à disposition des artistes une multitude d’outils. En fonction des préconisations faites, les “éclusiers” travaillent sur des aspects techniques, artistiques et gestionnaires de leur projet.

Les outils artistiques

Le premier avantage de l’écluse est un tarif préférentiel pour la location des studios de répétition. Les prix sont approximativement divisés par deux, dans l’optique d’encourager les groupes à répéter dans de bonnes conditions et de mieux se préparer au travail scénique. En fonction des besoins de chaque groupe, Fabrice Parmentier peut proposer des interventions professionnelles. Il oriente le travail vers l’amélioration de la mise en scène, la visibilité de l’intention musicale. « Quand t’as le bassiste qui vient juste devant le batteur et qui le regarde comme ça, tu vois, le batteur, il va se mettre à jouer autrement. Il y a quelque chose de musical qui se passe. Donc c’est ce rapport là, ce que ça fabrique, comment ils livrent leur énergie personnelle et comment ils prennent celle des autres musiciens du groupe. Et du coup, humainement, musicalement, ça fait vraiment avancer beaucoup de choses ». Différents points peuvent être spécifiquement abordés : le chant, la position sur scène, les entrées, l’enchaînement des morceaux, les temps de communication avec le public, les sorties scéniques … Ces temps d’intervention entraînent l’évaluation du groupe entre ses membres, mais aussi avec une personne extérieure à leur projet, qui peut produire des conseils objectifs. Les filages sont encadrés par Fabrice Parmentier, mais peuvent aussi l’être par un des intervenants. Brainerd, par exemple, a disposé le 29 avril 2008 de la scène du club. Ils ont réfléchi à ce qu’ils donnaient à voir au public, avec les conseils de Sandrine Salzard, une des personnes avec qui travaille régulièrement Fabrice Parmentier pour l’écluse. Pour mise en pratique, les éclusiers sont intégrés à la programmation du Chato’do, lors de premières parties ou pour des soirées exclusivement réservées aux artistes en voie de professionnalisation. Le 14 juin 2008 a été expérimenté un nouveau concept sur la scène du club. Les musiciens, sous la direction de Fabrice Parmentier, se sont vus confier la direction artistique d’une partie de la soirée. Fabrice avait exprimé sa volonté de création commune entre les différents participants. Les interventions peuvent aussi porter sur des points précis de la création ou de l’interprétation. Mais cela reste plus rare. Le but de l’écluse n’est pas qu’ils deviennent des musiciens avertis.

Les outils techniques

Lors de ces mêmes filages, le groupe peut demander une intervention technique. Mars emploie un directeur et un assistant techniques. Parallèlement, des intermittents sont embauchés pour palier aux besoins techniques des concerts. Eux-mêmes, en temps qu’experts des techniques de sonorisation et de mise en lumière de spectacles vivants, sont en mesure d’assister les musiciens dans leur projet. Un éclairagiste peut par exemple créer un plan de feu spécialement pour un groupe. Le travail des lumières est plus ponctuel que celui du son, puisqu’il est plus rare pour ces groupes en développement de faire des concerts sur des scènes qui nécessitent forcement un éclairagiste attitré. La création lumière est plus destinée aux représentations de grande ampleur. En revanche, le travail du son est un point essentiel que doivent acquérir les musiciens. Savoir maîtriser les balances avant une représentation permet de mieux gérer son temps avant un concert, d’être plus serein et d’appréhender les difficultés rencontrables. Donner une couleur sonore au spectacle peut être intéressant. Boris Le Moing, assistant technique de Mars, a rencontré le groupe Soyuz à ses débuts. Depuis, il les suit bénévolement lors des concerts où sa présence est appréciée. Enfin, l’association a les moyens techniques, humains et relationnels de proposer un enregistrement live d’une prestation. Fabrice peut envisager de filmer ou enregistrer un concert d’un groupe écluse.

Les outils de gestion de carrière

Le troisième point sur lequel peut intervenir l’écluse est la gestion de la carrière du groupe. Être performant sur scène ne suffit pas pour gravir la pyramide de notoriété. Les groupes professionnels sont accompagnés par des structures. Elles leurs permettent de n’avoir à penser qu’à la création artistique, à la scène. Les groupes en développement doivent gérer eux-mêmes leur carrière. Selon Jean Noël Bigotti (Irma), « c’est pas forcement celui qui fait la meilleure musique qui va durer dans le temps, qui va se développer. Parce que quand on parle de carrière on parle d’une vie entière. (…) C’est celui qui aura réussi soit à comprendre le système et donc à être en capacité lui-même de lire un contrat, de savoir taper aux bonnes portes. (…) Soit, ça va être les artistes qui auront réussi à créer autour d’eux un environnement : des gens qui travaillent pour eux, qui vont les aider et les accompagner dans leur pratique »102. L’écluse ne se propose pas de faire le travail d’un tourneur ou d’une maison de disque. En revanche, grâce aux compétences variées de ses employés, elle peut leur fournir les outils de cette gestion de carrière.

La partie administrative importe souvent peu aux groupes. « Je fais de la musique pour faire de la musique, pas pour faire des papiers »103. Pourtant, il est nécessaire pour lancer une carrière professionnelle d’être au courant de certaines bases. Savoir se monter en association, savoir remplir une fiche Sacem et en comprendre l’enjeu, connaître les règles de l’intermittence, décrocher une aide financière, peuvent permettre d’éviter certains écueils. « Pour enregistrer son album, Kunamaka a besoin d’argent. L’idée, décrocher une subvention devant une convention appelée “défi jeune” »104. Cette illustration présente bien qu’un groupe qui maîtrise sa gestion est moins ralenti par les difficultés inhérentes à la vie du groupe. L’écluse dispose des connaissances scientifiques de son centre de ressources et du personnel de Mars pour accompagner les groupes dans leurs démarches administratives. Les formations ponctuelles organisées en partenariat avec la Fracama doivent aussi permettre aux éclusiers de maîtriser l’environnement des musiques amplifiées.

102 G. Gomez et A. Magnand, La route est longue, film documentaire, 2007, 1’08″00.
103 Ibid, intervention de Manu du groupe Kunamaka, 1’20″10

L’enregistrement est aussi quelque chose que peut apporter l’écluse, mais pour d’autres raisons que la création du produit artistique. L’intérêt pour les groupes en développement est d’avoir un support de promotion de leur musique. Pour démarcher des salles, des tourneurs, le support audio n’est pas conçu comme un album. Il doit retranscrire ce que les groupes proposent en live. Rodolphe Respaud par exemple, avait enregistré un album sans penser à ces contraintes : « on a fait quelque chose de pas trop mal (…). Et quand on l’a envoyé à droite, à gauche, on nous a dit : “mais comment vous faites pour faire ça sur scène ? “. (…) Donc on va ré-enregistrer des choses en live, ou du moins comme on peut le présenter en live »105. Le support audio devient un outil de communication. L’écluse peut conseiller sur d’autres points de communication : du graphisme, des méthodes. Cela peut parfois s’avérer essentiel. Dans La route est longue, le groupe en développement Géraud perd une occasion de gagner en notoriété : « si Géraud a cartonné sur scène, bien malins sont ceux qui ont retenu son nom. À Montpellier, aucune affiche de Géraud. Qui est donc ce fameux “guest” qui a joué en première partie des Wampas ? »106. L’affichage, les produits dérivés (stickers, badges, tee-shirts), les dossiers de presse, tous ces éléments doivent être maîtrisés pour une utilisation optimale.

La scène reste le meilleur moyen de se faire découvrir d’un public. L’écluse propose des dates aux éclusiers, dates qu’ils n’auraient pu obtenir sans le concours de son réseau professionnel. Faire une première partie permet de se confronter à des publics exigeants, qui ont payé leur place le plus souvent pour la tête d’affiche. C’est donc une véritable épreuve à relever que de conquérir un public inconnu, d’autant plus dans une ville inconnue. Mars, par ses partenariats avec d’autres lieux de vies musicales, peut placer ses artistes sur des scènes en dehors de la région Centre. L’aide à la tournée (pour palier aux frais engendrés par les trajets, l’hébergement) est envisageable dans le budget de l’écluse.

104 G. Gomez et A. Magnand, La route est longue, film documentaire, 2007, commentaire sur le groupe Kunamaka, 1’16”30
105 Entretien avec Rodolphe Respaud, p114.
106 G. Gomez et A. Magnand, La route est longue, film documentaire, 2007, commentaire sur le concert de Géraud au Rockstore en avril 2006, 26″30

Mais surtout, ce qu’apport l’écluse, ce sont des rencontres : humaines, professionnelles, artistiques. Elle a pour objectif d’amener les musiciens à comprendre les valeurs et les difficultés du secteur amplifié. Son responsable pense que ça éloigne les groupes « d’un “trip” égocentrique. Normalement, chaque petit groupe qui joue pense qu’il va refaire le monde et qu’il va devenir célèbre. (…) Ça permet d’ouvrir le travail avec d’autres groupes, de se rendre compte que c’est vachement difficile de jouer »107. Rodolphe Respaud (chanson) et Brainerd (rock instrumental), par le biais de l’écluse, ont fait une création commune en 2007. Confronté à un autre monde musical, Rodolphe avoue avoir beaucoup appris de cette expérience. « Rencontrer des mecs comme Brainerd, voilà ce que l’écluse m’a apporté : rencontrer des styles de musique que j’aurais pas franchement croisé. C’est une ouverture énorme. Ça m’a donné envie de mettre des guitares électriques »108. Les interactions entre les groupes, les structures, permettent de mûrir un projet, de s’ouvrir vers de nouveaux horizons. Elles font la diversité des musiques amplifiées. L’écluse entreprend un travail pédagogique du projet artistique des éclusiers, pendant la période où ils sont accompagnés. À long terme, c’est aussi un travail de dynamiques culturelles sur tout un territoire qui doit se développer.

Les limites de l’écluse

Comme dans toute micro-société, l’association connaît des dysfonctionnements. Ils peuvent être dus à la fatalité du contexte des musiques actuelles, ainsi qu’à des divergences professionnelles. Tout d’abord, nous avons pu observer comment l’écluse peut être un outil performant. Ce lieu de vies musicales recouvre toutes les possibilités d’action pour soutenir l’émergence d’un groupe en développement. Les groupes ne s’assurent pas pour autant une grande carrière à la fin du processus. Il faudrait pour cela qu’ils soient en mesure de s’accaparer tous les outils de l’écluse : idée utopiste. Le groupe Soyuz a fait un parcours exemplaire pendant les deux années d’accompagnement. Pourtant, Solène Lasnier avoue ne pas savoir ce qu’est le “centre de ressources”. Fabrice Parmentier, parlant du musicien en développement : « il faudrait que tu t’inventes non seulement musicien, créateur, instrumentiste, et puis aussi gestionnaire, producteur. Et en plus il faut aussi que tu travailles pour gagner ta croûte parce que ça rapporte rien ». L’écluse ne produit pas des musiciens professionnels. Elle fournit un panel de compétences et chacun des groupes doit trier et prendre ce qui l’intéresse. De plus, même si un groupe écluse utilise tous les procédés pour progresser, cela ne suffit pas. Un facteur important est à prendre en compte dans la carrière amplifiée : le facteur “chance”. Faire l’écluse est en soi une chance dans une carrière. Tous ces aléas font qu’on ne peut maîtriser à la perfection l’évolution d’une carrière. Les éclusiers ont malgré tout ce sentiment de protection. L’encadrement, ce que ça leur apporte, semble s’arrêter de façon brutale à la fin de la formation. Ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. C’est ce qu’a ressenti Solène : « avec du recul, justement cet encadrement un peu cocon, bien douillet, c’est un peu en marge de la réalité. (…) Ça fait vite rêver. Tu montes sur des grandes scènes, tu bosses la scène et tout, alors que c’est peut-être pas la priorité. La priorité c’est que tu fasses de la date au maximum. Parce que pour être à l’aise sur une scène avant tout, il faut faire de la date »109.

En parallèle, des différences de points de vue perturbent le long fleuve tranquille de l’écluse. Un projet est toujours perfectible. Je suis intervenue sur la mise en place d’un cadre de gestion de l’écluse. Les fonctionnalités proposées permettent une meilleure visibilité de l’activité. Si la forme est aujourd’hui clarifiée, c’est sur le fond que les idées ne se rejoignent pas. On peut par exemple citer le fait que ces lieux de vies musicales sont basés sur un fonctionnement d’échange de services, de connaissances. L’intérêt commun entre artistes et professionnels, c’est le développement des musiques amplifiées. On en revient aux valeurs d’éducation populaire, de mise en commun des moyens pour grandir ensemble. L’association Mars attend donc un retour sur investissement de la part des groupes. Rémi Breton illustre ce problème : « Si demain, (…) les mecs ne jouent pas le jeu, qu’ils ne mettent pas le logo (de l’association sur leurs outils de communication comme prévu dans l’engagement de départ), c’est qu’ils n’en ont rien à foutre. (…) Ils ne sont pas intégrés au projet associatif. Ils ne sont pas intégrés. C’est dommage »110. Le cadre formel de l’écluse doit donc diriger ces échanges. Le projet de développement de chaque groupe est une petite pièce du projet général de Mars. Sans le savoir, les groupes participent à la légitimation des musiques amplifiées sur ce territoire.

Un autre point important à souligner est le fait que le développement de quatre artistes ne suffit pas à insuffler une dynamique ascendante des pratiques amateurs. C’est tout un circuit de soutien de ces pratiques qui doit être généré. Il passe par la multiplication des actions d’accompagnement auprès de tous les musiciens, mais aussi par un partenariat assidu avec les autres acteurs culturels du territoire. « C’est ça la dynamique essentielle de l’écluse. Plus que l’accompagnement du groupe en lui-même. Tout cet effet boule de neige que normalement on doit fabriquer. (…) Et là, on va avoir un territoire où il y aura forcement plus d’élan, plus de moyens, plus d’énergie. Et les groupes vont pouvoir pousser un peu plus loin, plus fort etc. »111.

Au total, les critiques se rejoignent. L’écluse ne suffit pas à faire émerger une véritable dynamique de projet qui engloberait toutes les pratiques musicales sur un territoire. La tâche est lourde. L’enjeu est de taille : engendrer une identité culturelle amplifiée dans une ville, une région. On imagine aisément l’impact que peut avoir un tel travail de concentration des énergies sur un territoire. Mais est-ce le rôle d’un chargé d’accompagnement professionnalisant ? Cette question laisse deviner les enjeux de définition du poste d’accompagnateur.

Lire le mémoire complet ==> Le métier d’accompagnateur dans la carrière musicale amplifiée
Master 2 Anthropologie spécialité Métiers des arts et de la Culture
Université Lumière Lyon 2