Analyse et critiques : Photographier le corps obèse

By 17 February 2013

Partie pratique du mémoire : analyse et critiques – Partie IV :

Le service d’endocrinologie pédiatrique et de diabétologie de l’Hôpital Saint Vincent de Paul accueille des enfants et adolescents obèses pour de courtes périodes. L’admission se fait après une à deux consultations auprès de l’équipe le lundi matin et ils restent une semaine au cours de laquelle ils se soumettent à plusieurs examens médicaux et psychologiques. Au cours de cette hospitalisation courte, on procède à un bilan de santé avec analyses sanguines, diverses prises de mesures (tension, masse graisseuse, etc…) afin de déterminer leur état de santé et envisager divers protocoles curatifs. On analyse leur sommeil pendant une nuit entière afin de détecter les survenues d’apnée du sommeil et d’en étudier leur fréquence et leur durée. Les examens se font normalement durant les matinées, les après-midis étant consacrés aux entretiens (accompagnés éventuellement des parents). Une psychologue, une diététicienne aussi des cours dispensés par un professeur pour évaluer le niveau scolaire complètent le tableau médical. Cette semaine complète a pour but d’évaluer la santé du patient mais aussi d’envisager un séjour en centre comme une solution adéquate ou non. Les après-midi, le patient se retrouve souvent seul dans sa chambre, il regarde la télévision, joue à la Playstation sans autorisation de sortie. ser. Il est donc face à aux discours des médecins qui l’encouragent à être actif et une réalité autre se produit : ses pensées sont centrées sur sa maladie, son propre cas. Le travail pour ce projet initialement devait se réaliser sur un long terme or le principe de ces séjours écourtés modifie la structure de la recherche. Chaque semaine, de nouveaux patients se présentent et la prise de conscience à travers les images doit être envisagée suivant une procédure à redéfinir.

Le but de l’atelier proposé est d’inciter les patients à réfléchir et à prendre, peut- être, conscience de leur image. Ils doivent réfléchir à une dynamique de changement, profiter de ce mouvement mis en marche pour éveiller des désirs d’évolution et de remises en question afin que la sortie soit profitable et la suite encourageante.

Pour cela, il faut que le travail effectué par la réflexion poussée sur les images s’installe rapidement. L’obésité est une maladie dont on sait peu de choses, elle serait d’origine génétique, mais pas seulement, les causes ont aussi de nombreux facteurs psychologiques. Nous nous donnerons comme but de voir comment cette problématique se servant du médium photographique peut s’approcher d’un outil de réflexion, voire de soin avec des jeunes patients obèses. La réflexion sur le corps et son image les renvoie au monde extérieur mais surtout à l’image même qu’ils se font de leur corps. Comment vit-on avec lui « fort gré, mal gré » ? Les questions de narcissisme, de l’estime de soi mais aussi d’une simple image seront questionnées. Pour cela, il faut penser une photographie non pas frontale, trop directe et agressive mais se servir de la photographie pour réfléchir aux difficultés même qui constituent l’obésité.

Pas question d’une passe d’arme entre le photographe, l’appareil photographique, le patient et son image. Il est dès lors, intéressant de se détourner de la photographie de manière spéculaire pour réfléchir à une image, au patient mis en scène, au lieu qui interroge la forme et au cadre plaçant au centre l’obésité.

Tout d’abord, l’obésité semble venir d’un vide, d’un manque à combler, d’un désir qui ne peut être exprimé tant la peur de l’insatisfaction semble insurmontable. Ce vide, pourquoi ne pas le rechercher dans l’espace qui servira de décor aux prises de vue mais aussi de terrain d’approche dans la relation avec son propre corps. Les rapports de volume seront mis en relation et en opposition. On parle souvent d’assises trop petites pour ces personnes, d’une quantité trop importante à faire rentrer dans un monde qui lui est inadapté. Ainsi, on mettra en lumière la difficulté d’un corps trop volumineux pour s’insérer dans des espaces restreints et aux contraintes qui s’en suivent. D’une autre façon, on pourra aussi montrer ce corps qui pose problème par son volume semblant finalement très léger et paraissant réduit dans d’autres endroits. Les notions du trop ou du moins seront, ici, mises en jeu. Il s’agira de jouer sur les rapports entre les proportions pour en inverser le sens propre.

Ainsi, le lieu de la prise de vue présentant des pleins, des vides, différentes échelles sera celui d’une disposition particulière entre les éléments, il sera déterminer à l’avance en fonction des paramètres requis. Les endroits choisis permettront aussi aux patients de sortir de l’enfermement de leur chambre. Il sera question de créer un jeu de poses et de dispositions pour faire ressentir leur corps dans une pose mais aussi la qualité d’un espace. Ils s’intégreront à celui-ci en prenant différentes postures ou ressentiront l’ampleur d’un espace (qu’il soit bien plus grand ou alors trop petit comme peut l’être une chaise coincée contre une table). Nous chercherons, ensemble, comment le corps fait partie intégrante d’un environnement à l’espace infini au lieu de penser aux limites de son propre espace corporel. Tout comme les aliments sont absorbés par le patient compulsivement, l’espace peut lui-même absorber l’individu, l’engloutir.

L’obésité est assimilée à une dissimulation de soi en plus d’être une mise à distance des autres. Il s’agit d’un isolement en son être, une certaine solitude est recherchée. L’obésité est un des signes d’un vide et d’une absence terribles à combler mais peut devenir, aussi, en quelque sorte, un refuge. On cherche à se dissimuler sous cet amas de chair aux yeux des autres, à effacer les signes sexualisés de son corps. L’homme possède alors des caractères féminins comme des seins, et des courbes tandis que la femme affiche ses caractères sexuels dans des proportions outrageuses, mais sans qu’elles puissent identifiées comme telles, se fondant dans une masse de chair informe. Les genres se confondent pour éloigner le désir possible de l’autre.

La dissimulation apparaît comme une évidence pour engager la collaboration photographique, je pense qu’Il serait possible de jouer avec le corps des patients sur des jeux de cache-cache, ne laissant apparaître qu’une partie corps à l’intérieur d’un décor vaste ou bien laisser transparaître les corps pour ne donner que des silhouettes floues et déformées au travers de vitres en verre granuleux, jouer sur les réflexions. Laisser dépasser les corps en dehors des limites imposées par l’espace tend à reprendre la notion du débordement émotionnel qui caractérise les patients obèses.

Je pourrai, aussi, dans un premier temps leur laisser la possibilité de faire leur autoportrait en les aidant pour se rapprocher au plus près de leur désir. Il serait alors intéressant de leur offrir la possibilité de se confronter à ce qu’ils souhaitent montrer d’eux en leur laissant toute possibilité pour construire la prise de vue. Après la découverte et la rencontre avec l’acte photographique, l’utilisation se simplifiera. Nous verrons comment le patient se perçoit, comment s’établit la confrontation avec son image réelle et son schéma corporel mental. L’autoportrait serait le lieu d’un choix de la part du patient, pour la posture adoptée face à l’objectif, pour l’attitude affichée ou la partie montrée de son corps. Il s’accorderait ainsi une certaine liberté, par la suite les images seront étudiées pour tenter de comprendre ce que le patient a souligné.

Le jour suivant, les photographies prises seront regardées avec les patients et on réfléchira aux images, on verra ce qui s’est joué au niveau de la prise de vue, on reparlera des sensations éprouvées face à l’objectif.

Déroulement des prises de vue et de la réflexion sur les photographies :

La session de travail se déroule sur trois jours.

La première journée sera consacrée à une approche de la photographie afin de familiariser les patients avec le médium. Une approche technique sommaire sera abordée montrant les possibilités de la photographie en pointant les limites afin que les patients soient sensibilisés et se familiarisent à l’acte photographique. À la suite de cette approche sommaire de la photographie, les patients s’y confronteront dans un jeu d’ombres, de reflets dans lesquels l’image sera le lieu d’une expérimentation de distorsions et d’expérimentations du corps dans ses limites et ses proportions à l’extrême.

A l’issue de cette première expérience photographique, les patients rempliront un feuillet avec les différents éléments qui détermineront l’« autoportrait » du lendemain. Ainsi après l’explication des offres faites entre la photographie et la mise en image de leur corps, ils pourront décider ce qu’ils veulent représenter d’eux- mêmes le deuxième jour. Cet « autoportrait » est compris dans le sens du choix fait de la pose, dans la manière de montrer ce que le patient finira par assumer. A l’aide de ces directives simples inscrites sur une feuille complétées par un croquis, le cliché produit sera évidemment le résultat de la réflexion du patient. Le terme d’ « autoportrait » pourrait être, ici, remis en cause dans son essence si l’on considère cette spécificité de la photographie comme sujet et acteur déclenchant. C’est en effet, moi qui déclencherai. Ainsi, on glisse vers la notion de « portrait participatif ». Ici, le terme portrait participatif correspond à un autoportrait précisant les termes de la prise de vue. Le sujet n’est pas le même que celui actant derrière l’objectif mais cela résulte d’une rencontre construisant les termes de la décision de la photographie.

Première semaine d’observation :

Dès la première semaine de mon intervention à l’hôpital, il a fallu modifier la procédure de prise de vue concernant les photographies puisque cela ne pouvait se faire que sur trois jours.

Durant cette semaine, quatre jeunes, ou adolescents, ont séjourné à l’Hôpital Saint Vincent de Paul. Le premier jour, je voulais leur présenter la photographie afin de les sensibiliser à ce médium et qu’ils envisagent pour le lendemain, un autoportrait les représentant au sens commun du terme. Auparavant, nous nous étions entretenus de leur rapport à leur image et à la photographie. Cette relation et cette réflexion établies, cela aurait dû être complété par des photographies dans lesquelles le corps serait mis à contribution par des jeux d’ombres et de dissimulation, il jouerait avec différentes surfaces; mais un manque de temps a raccourci ces expérimentations qui leur auraient permis de jouer avec l’image de leur corps saisis dans le cliché.

Le deuxième jour, après avoir obtenu l’autorisation des parents, j’ai pu avec les enfants réaliser suivant leurs indications le portrait qu’ils désiraient d’eux et ensuite, ensemble, nous avons fait les photographies pour lesquelles ils posaient pour moi suivant mes consignes. Dans cette phase de travail, les distances et les espaces autour et avec leur corps étaient mis en cause.

Enfin le mercredi, dernier jour de cette intervention, les enfants ont vu et pu analyser les images réalisées au cours d’un éditing. Lors de celui-ci, j’ai ainsi apprécié leurs réactions, parfois quelquefois brutales et les interroger sur les choix d’images réalisées. Pourquoi et comment une image était inacceptable et, en quoi une autre se révélait acceptable, voire agréable ?

Voici ce qui ressort des prises de vue et des photographies de chaque enfant lors de leur séjour, les choix photographiques, leur autoportrait et les décisions quant à ces choix.

Ophélie, âgée de 6 ans est venue à l’hôpital avec sa mère qu’elle n’a pas quittée ou que très rarement durant le séjour. La relation fusionnelle était manifeste de la part de la fille comme de la mère. La petite fille recherchait constamment l’approbation de sa mère. Ainsi, les images sont quelque peu modifiées voire faussées par la présence de ce regard maternel. Le premier jour, je lui ai parlé du projet de photographie censée la représenter à laquelle elle devait réfléchir pour le lendemain. La réponse fut que je devais expliquer cela à sa mère car elle, seule, ne pourrait y réfléchir. Le lendemain, j’ai commencé avec elle par l’autoportrait qu’elle désirait : c’était un très gros plan de son œil. En réalisant la photographie qu’elle voulait, en discutant avec elle sur les idées de l’image qu’elle avait choisie de faire, elle m’avouait qu’elle n’avait pas réellement choisi particulièrement cela mais qu’elle avait pris et copié l’idée de sa petite camarade Lina. Il m’intéressait pourtant de savoir ce qu’elle désirait vraiment mais l’enfant se fermait et ne parlait plus. J’ai donc décidé de continuer la séance par les l’emmenant dehors, pensant que n’étant plus dans la proximité de sa mère, elle se confierait plus et il serait, peut-être, possible de mettre en place un autre rapport pour réaliser des photographies que j’avais imaginées avec elle. À l’extérieur, elle s’est avérée plus bavarde. J’ai voulu la photographier dans une allée d’arbres pour confronter son corps à l’espace et à la perspective. Je l’ai ensuite photographiée dans un espace relativement restreint, dans un escalier où son corps était en équilibre pour rentrer dans l’espace. Ophélie avait montré quelques réticences à poser à l’extérieur refusant de prendre les poses que j’attendais d’elle dans ce lieu libre. Le petit espace de l’escalier la contraignait à jouer avec son corps et la géométrie spatiale qui s’imposait, alors qu’auparavant, j’avais dû trouver des jeux avec les arbres pour la faire réagir et modifier sa pose initiale. La dimension ludique apparaissait enfin.

Le choix des photographies du troisième jour fut plus intéressant. L’autoportrait, soit le très gros plan de son œil, lui plaisait mais ce sont ses autres réactions face aux photographies qui furent significatives. Elle n’appréciait que les photographies la présentant dans un espace relativement important estimant les autres : « trop sombres, on ne pouvait pas la voir assez ». Se voir ne la dérangeait pas, bien au contraire, néanmoins, elle préférait se voir libre dans ses mouvements que contrainte. Elle me demandait de zoomer pour contrôler les expressions de son visage mais elle appréciait, aussi, le fait d’être le sujet de la photographie. À la question de ce qu’elle aurait préféré comme portrait, elle a indiqué avec ses mains cadrant un portrait serré, contenant uniquement son visage, comme si en réalité seule l’image de celui-ci importait, et ne faire, ainsi, jamais référence à son corps, excluant peut-être même l’idée de la cause du séjour à l’hôpital. (On peut se demander si elle réalisait bien la nécessité de sa présence à l’hôpital et de la maladie qui la touchait.)

Lina, préadolescente âgée de 10 ans

Lina, préadolescente âgée de 10 ans vient avec sa sœur Anaïs. Elle me confie se prendre en photographie avec son petit frère (âgé de huit ans), posant et imitant les célébrités, elle semble avoir un rapport facile avec son image. L’autoportrait qu’elle désirait est un très gros plan de son œil, le considérant comme son principal atout puisqu’on lui en fait fréquemment des compliments. Nous réalisons la photographie de ce morceau choisi. Cela se passe lors d’une promenade dans les allées entourant les bâtiments de l’hôpital et elle montre assez vite l’envie de se faire photographier entourée de fleurs. Je pense, dès lors, me servir les bosquets afin qu’elle me montre comment épousant les lignes de l’espace végétal, elle peut s’intégrer à ceux-ci. Le plein et l’espace seraient interrogés. J’aimerais ensuite voir comment elle réagit face à un espace plus petit, sans mise en valeur, presque ingrat, hostile comme des chariots métalliques qui trainent là et sont moins consensuels.

Lors du choix et de l’analyse des images, Lina se montre attentive à des détails, comme sa mèche qu’elle aime bien lorsqu’elle lui couvre le visage. La notion de dissimulation est abordée. Son corps passe au second plan, Lina aime le fait qu’il soit caché par les barres métalliques du chariot et qu’uniquement sa tête dépasse.

En fait, elle referait le même autoportrait. Si Lina semble à l’aise avec son corps, elle sait comment se représenter de façon positive en acceptant de montrer des parties qui lui conviennent.

Anaïs a 13 ans, elle est la sœur aînée de Lina Anaïs a 13 ans, elle est la sœur aînée de Lina

Anaïs a 13 ans, elle est la sœur aînée de Lina. Elle est intéressée par l’atelier que je propose et plus motivée que les autres alors qu’elle déclare détester se voir en photographie et être prise en photographie surtout. Son rapport au corps est mal vécu, elle ne le vit pas bien, l’assume mal, c’est difficile pour elle. Anaïs me dit être « moche et grosse » et elle a cette réflexion particulière : « je ne suis pas malade ». Lorsque je l’interroge sur sa présence à l’hôpital, elle m’affirme qu’elle est grosse, que ce n’est pas une maladie et semble se déprécier très fréquemment à propos de plusieurs sujets; ses dessins sont moins bien que ceux de sa sœur, elle est « plus grosse et plus moche » que les autres présents dans le service. L’autoportrait qu’elle choisit de faire est, dans un premier temps, son visage flou, puis lorsque je lui dis que ses cheveux avec le vent cachent son visage, elle décide de faire une autre photographie avec ses cheveux recou vrant entièrement son visage. Voyant combien il est difficile pour Anaïs de se voir, je décide de prendre un lieu de prise de vue où son corps se fondrait aux éléments de végétations pour s’y dissimuler. Là encore, elle semble réticente d’abord, je réalise donc des photographies d’elle dans un vaste décor en accentuant le flou, pour qu’elle se perde dans la végétation. J’en réalise d’autres plus nettes, puis je choisis de réaliser quelques photographies dans lesquelles son corps vient combler le creux d’un fauteuil.

Le lendemain, lors de l’analyse des photographies et de leur observation, elle se montre satisfaite du second portrait avec les cheveux que l’on a réalisé d’elle. On la reconnaît mieu x, les contours de son profil sont nets. Je lui montre toutes les photographies réalisées la veille. Dès qu’elles deviennent nettes, elle soupire et va même jusqu’à s’assimiler à « une grosse vache » et l’adjectif « moche » revient souvent. Elle préfère les photographies floues, celles où son corps se perd, se confond avec la végétation, que son corps soit dissimulé, que l’on ne puisse réellement la voir et même si son visage ne peut être rattaché à ce corps qu’elle trouve décidément trop gros. Le plein la sécurise. Les autres photographies sont rejetées, elle refuse presque de les regarder et me demande de les passer vite. Puis en regardant à nouveau les images, je lui demande de procéder à un choix. Elle en désigne d’abord une floue et sous-exposée, ainsi aucune chance de réelle de se voir. Après avoir déterminé son choix, Anaïs se ravise et se dirige vers la plus nette dans laquelle son corps s’imbrique dans l’arbre. Le cadre est cette fois-ci plus proche d’elle, on la reconnaît nettement et elle accepte cette image comme la seule pouvant la figurer. Elle se dit satisfaite de la photographie plus qu’elle ne l’est de son portrait, mais exprime aussi le fait que c’est le maximum qu’elle puisse faire. Néanmoins, elle me dit ne pas être capable de montrer cette image, rassurée que cette image ne soit montrée qu’à des gens inconnus d’elle. Quand je lui demande si une autre photographie, non réalisée, pourrait la représenter, elle m’indique une photographie nette, au décor chargé dans laquelle là encore, elle aurait la possibilité de se fondre. Je décide de la faire jouer sur la dissimulation avec une vitre au verre dépoli. Elle pose alors derrière le verre et je lui explique que l’identification et la netteté se font proportionnellement à la distance de la paroi. Elle se rapproche de cet écran et pose, mais, les photographies réalisées ne lui conviennent pas car elle se sent trop définie.

Elle me demande par la suite de la prendre en photographie en train de se regarder dans le miroir. Là, elle peut contrôler son image.

Waël , se prendre en photographie normale Waël , se prendre en photographie normale

Waël a, lui, 12 ans. Il me dit se prendre en photographie « normale » dans des représentations où il se montre aux autres sur internet mais il ne va pas à la piscine redoutant le regard déstabilisant de ses camarades. Le portrait qu’il choisit de représenter est un dessin. C’est un gros bus « tune », un véhicule massif dont l’allure a été modifiée. Lorsque je l’interroge sur ce choix, il me dit qu’il aime cela, que c’est sa passion le représentant le plus. Il aimerait faire partie de cela, être pris en photographie à l’intérieur du véhicule. Nous pourrions imaginer que cela représente l’idée qu’il se fait de son corps, un engin impressionnant les autres par sa taille et le bruit qu’il fait, orné de belles pièces le valorisant ou encore, un désir de rentrer dans quelque chose de plus imposant et plus impressionnant que lui et ainsi modifier son rapport d’échelle. Lorsque je lui fais remarquer que cette photographie peut être compliquée à réaliser en raison de l’absence de ce genre d’engins dans l’hôpital, il décide que ses chaussures constitueront l’image. Je le photographie ensuite dans un cadre sobre où son corps est très visible mais jouant avec des barres métalliques. Waël se lasse, s’impatiente, je décide donc de changer de cadre et le fait monter dans un escalier dans lequel son corps est relativement caché, il se montre plus enclin à accepter le jeu de la pose.

Durant l’observation des images, toutes celles le mettant en scène dans un décor montrant du vide et rendant son corps plus visible sont rejetées, son corps est trop présent à l’image, l’attitude adoptée ne lui plaît pas, il va jusqu’à dire que cela « fait PD ». Il choisit la prise de vue dans l’escalier où son corps est plus caché et dans laquelle on ne voit que ses mains. À la question de la possibilité d’en réaliser une autre, Waël dit en imaginer une de son corps mais avec un canapé qui prendrait tout l’espace, un espace rempli justement. À la condition d’un espace très dense et rempli, son corps pourrait être représenté.
Analyse et critiques : Photographier le corps obèse Analyse et critiques : Photographier le corps obèse

Deuxième semaine d’observation :

La deuxième semaine, quatre patientes adolescentes ont séjourné à l’Hôpital Saint Vincent de Paul dans le service d’ « Endocrinologie, obésité et diabète ». Cela va d’une fillette âgée de 10 ans à une jeune femme de 20 ans. Seules trois patientes ont accepté de participer à l’atelier que je leur propose.

L’une d’elles, âgée de 15 ans refuse car elle trouve trop dur de se voir représentée en image mais ce n’est pas la seule raison; son obésité l’a conduite à rejeter la présence d’autrui, devenant réellement asociale, ne sortant plus de chez elle. Communiquer avec qui que ce soit lui est très difficile, parfois insurmontable.

Claire, 20 ans, la patiente semble trop âgée pour une problématique centrée sur les enfants et les adolescents, mais je trouve néanmoins très intéressant qu’elle puisse travailler dans cet atelier. Tout d’abord, pour voir comment l’image et l’estime de soi peuvent évoluer en grandissant et tenter de saisir quel rapport subsiste entre une nouvelle image après un amaigrissement important et son schéma corporel pour une jeune femme.

Au cours de cette deuxième semaine, j’ajoute une photographie supplémentaire des patients. Cette photographie joue entre dissimulation et flou : les modèles se mettent en scène et jouent de cette transparence derrière une vitre opalescente. Cette surface dissimule, mais aussi révèle, suivant la distance à laquelle les patientes choisissent de se placer vis-à-vis de celle-ci. En plus, elles ne voient plus l’appareil face à elle et cela leur offre la possibilité de poser sans se questionner à propos du regard direct de l’objectif sur leur corps. Cette vitre devient alors une membrane protectrice au regard extérieur. La pose est libre et le corps évolue avec plus de liberté, dans les poses et les attitudes.

Après l’expérience du travail de la première semaine, j’affine le protocole mis en place. J’interroge d’abord les patientes sur leur rapport à la photographie, à l’image, à l’image de leur corps et leur corps en lui-même en les invitant à répondre plus précisément maintenant. En effet, les obèses ont, en général, du mal à faire part de leurs sentiments et de leurs émotions et, lorsqu’il s’agit d’enfants, ils éludent les réponses. Cela donne de nombreux : « Je ne sais pas… ». Cette fois-ci, les questions restent centrées sur des exemples de situation : à la piscine, comment réagissent-elles quand une personne les photographie ? Que font-elles des photographies ?…

Claire, la patiente de vingt ans, vient surtout ici pour des examens afin de régler ses problèmes de sommeil dont la polysomnographie. Elle était obèse et demeure ronde même après avoir perdu beaucoup de poids et s’être stabilisée. Elle est aujourd’hui une jeune femme qui progressivement se met à accepter son corps jusqu’à porter un maillot de bain deux-pièces sur la plage pour la première fois cette année. Elle a un petit ami qui la photographie, ce qu’elle accepte, même si elle émet encore des réserves. Elle apprend à se féminiser, fait plus attention à elle, oubliant le style « garçon manqué ». La jeune femme m’a confié être sujet au vertige, avoir la peur du vide et se sentir plus en sécurité dans des endroits confinés que des espaces très ouverts.

Elle choisit pour faire son portrait, un plan sur ses mollets avec son gros sac et une peluche dont elle ne se sépare jamais. Cet objet l’accompagne depuis sa plus tendre enfance et tient encore une place à l’intérieur de son couple. Cette photographie relie sa vie de jeune femme amoureuse en mettant la peluche en corrélation avec son amoureux, mais aussi et surtout elle maintient la trace d’une enfance à laquelle elle semble encore attachée (sûrement son objet transitionnel ?). Ensuite je souhaite réaliser une image d’elle dans un espace confiné, ce qui me semble indiqué pour elle, c’est-à-dire sous un escalier, mais elle refuse de poser dans ce lieu qui la déstabilise. Claire, également, me dit avoir peur du vide mais je décidé pourtant de refaire une prise de vue avec une petite marche afin de créer une dynamique avec son corps en déséquilibre. Les autres photographies se réalisent dans un grand espace, sur une pelouse, avec comme indication mimer la légèreté ou la pesanteur (en « boule » à terre pour la pesanteur et le corps entier tendu vers le ciel pour évoquer la légèreté). Son père lors d’une visite durant la prise de vue, la voyant à terre ne peut s’empêcher de faire cette remarque acerbe : « tu fais la grosse vache maintenant ». Claire s’implique dans les prises de vue, prenant conscience de son corps dans l’image qu’elle veut donner d’elle. Selon elle, si l’intention de pose est réussie, cela limite les dégâts pour l’image de son corps lui-même. Supplanter la représentation du corps par sa maîtrise semble une alternative à l’insatisfaction d’avoir à porter ce corps et à le supporter.

Lors de l’observation des images réalisées la veille, Claire est très satisfaite et approuve celle qu’elle a voulue, elle choisit aussi une image qui la présente en équilibre. Ses critères de choix sont l’expression de son visage, une lumière, des éléments qui la cachent et placent son corps comme élément du décor plutôt que comme un sujet. L’autre image retenue est une image la représentant en « légèreté », les bras tendus vers le ciel. Le cadrage vertical du corps semble l’allonger plus que la normale et ses proportions paraissent réduites dans un décor où elle disparaît.

Claire est contente des photographies réalisées et, quand je lui demande quelle prochaine photographie concèderait-elle à faire, elle me dit se sentir capable de se représenter dans des proportions plus importantes, et elle accepte moins d’éléments perturbateurs livrant son corps plus immédiatement au regard dans l’image, en termes de hiérarchie.

Savannah Savannah1
Savannah
, âgée seulement de dix ans est la patiente la plus jeune de la semaine. Elle vient à la clinique selon la volonté de sa mère pour faire des examens afin de comprendre pourquoi elle grossit. Elle n’aime pas son image et surtout celle qu’elle renvoie aux autres. C’est dans le regard des autres et vis-à-vis de celui-ci qu’elle se sent le plus mal. D’elle, elle préfère ses yeux et elle déteste son ventre. Savannah soigne sa coiffure alors qu’elle néglige sa tenue. L’attention portée à ses vêtements est juste là pour ne pas aggraver le regard porté sur son corps. Elle a le sentiment que lorsque son corps bouge, elle devient plus visible. Pour cette raison, elle bouge moins que d’autres enfants en dehors des cours de sport. Elle refuse par exemple de courir pour attraper un bus craignant d’attirer le regard. (les autres mentionnés ici, ce sont toutes les personnes étrangères et inconnues). Physiquement, elle se considère comme « moyen moins ». Dans ses photographies, elle préfère être vue debout qu’assise et elle aime mieu x se photographier elle- même, faisant des clichés qu’elle seule puisse observer. Elle n’aime pas être prise en photographie, même par ses parents. Pour les photographies de classe, elle s’arrange pour ne pas y être de peur de laisser une image aux autres. (Elle l’achète néanmoins pour avoir un souvenir de ses camarades de classe.)

Savannah se montre très vite enjouée par l’atelier. Les premières photographies réalisées sont celles qui se passent derrière la vitre où avec beaucoup d’aisance elle joue avec la transparence, les distances, les attitudes et s’amuse de ce dispositif de prise de vue dans laquelle elle se met en scène, multipliant les poses de « starlette ».

Le lendemain, le portrait qu’elle choisit de réaliser d’elle-même est, une fois encore, le très gros plan d’un œil. L’œil, pour Savannah, est la seule partie de son corps digne d’être mis en image et semble la quintessence de sa personne. Je choisis de photographier Savannah en interrogeant plusieurs éléments : tout d’abord la pose et la représentation mentale qu’elle se fait du concept de légèreté et de pesanteur, de l’inscription par son corps dans des espaces soulignant le vide, le caché et la contrainte corporelle. Elle, aussi, m’indique avoir le vertige et j’en tiens compte pour les poses à venir. Durant l’après-midi, Savannah se prend au jeu de la pose, elle semble s’amuser et me confie prendre du plaisir à jouer devant l’objectif; elle ne pense alors absolument pas aux images qui sont en train de se réaliser. Il y avait donc trois séries de photographies représentant Savannah en dehors l’image de son œil.

Le dernier jour, lorsque nous observons les photographies, Savannah se montre déçue de toutes les photographies, aucune ne lui convient, sur toutes les images, elle se trouve « moche, horrible », voire « dégoûtante ». Pourquoi aucune ne lui convient ? Nous avons ré-inspecté toutes les images. Finalement, Savannah choisit deux presque à contrecœur. La déception semble si grande qu’elle refuse de parler des images et de les regarder. Le jeu est de voir en quoi l’une est pire que l’autre à ses yeux. Elle rejette celles dans lesquelles elle apparaît en équilibre car son corps était trop présent, ses dimensions trop importantes le rendent évident. Les deux images sélectionnées sont en rapport direct la visibilité du corps. Moins celui-ci est apparent selon elle, plus la photographie est acceptable : dans l’une son corps est invisible puisque caché derrière une barrière en bois et dans l’autre la taille de son corps est dans une proportion réduite. Néanmoins, le vide qui l’entoure sur cette photographie lui fait ressentir comme une menace pour elle se sentant moins à l’aise que dans la précédente sans la possibilité de se cacher. La question des proportions dans l’image influence son choix. Savannah porte une attention particulière à ses attitudes. Sur la photographie retenue sur elle mime sur la pelouse la sensation de légèreté, photographie également préférée pour l’attitude qu’elle avait adoptée. Quand je cherche à en savoir plus sur la représentation des notions de pesanteur et de légèreté qu’elle tente d’incarner dans les poses, elle me dit préférer celle de la légèreté dans laquelle son corps lui paraît plus élancé.

Pour finir, je veux savoir si malgré sa déception, elle reprendrait des photographies d’elle et quelle photographie elle pourrait faire. Elle me répond ne plus vouloir faire de photographies et qu’elle referait exactement la même image de son œil sans surtout représenter son corps.

Annabelle  (2) Annabelle  (3) Annabelle  (1)
Annabelle
a, elle, quatorze ans et demi. Elle est en séjour à l’hôpital dans une étape préalable et nécessaire à une démarche d’entrée dans un centre car elle souhaite réellement maigrir et ne se supporte plus. Elle dit avoir un « corps déformé », ne se montre jamais à la piscine, ne va pas faire les magasins avec ses amies par peur de se montrer mais aussi de voir une différence physique trop importante, de voir apparaître, aux yeux de toutes, les vergetures sur son ventre qui la complexent. Elle distingue son corps de son visage et avoue se préoccuper plus de son visage, avec son piercing et son maquillage que de son corps, entité qu’elle tente d’oublier et de faire oublier aux autres. Elle refuse de se faire photographier sans maquillage et l’ayant oublié, sa mère doit lui rapporter pour le jour des prises de vue. Elle a un blog, un facebook et un MSN sur lesquels sont montrées des photographies d’elle-même mais elle n’en est jamais l’auteur. À chaque fois, dans les photographies prises par son entourage (ses amis ou sa famille) elle se trouve entourée de personnes, et elle les recadre. Ces photographies sont coupées de telle façon que l’on ne puisse voir que son visage, menton coupé , assez souvent en noir et blanc car elle considère que le noir et blanc dissimule mieux les contours. Elle les retouche jusqu’à ce qu’elles lui conviennent, avec un logiciel de retouche elle floute là où elle voit des défauts. Les photographies sur son ordinateur sont en fichier caché pour être la seule à les voir.

Annabelle a peur de se retrouver toute seule dans un endroit, dans un grand espace.

Annabelle montre le plus d’enthousiasme et de motivation lors de la présentation du projet. Le deuxième jour, n’ayant pu la photographier comme elle le désirait par un manque cruel de temps et alors que je peux enfin lui consacrer du temps, elle part en rendez-vous avec la psychologue. Cela repousse au lendemain en toute logique. Lorsque que je viens le lendemain, Annabelle demande à ce que les photographies ne soient pas réalisées. Je cherche à comprendre la raison de ce refus brutal et désire qu’elle m’explique ce retournement de situation alors qu’elle semblait encline faire les photographies la journée précédente, pensant que, peut- être elle avait des échos des photographies réalisées avec ses camarades. Le jour d’avant, Annabelle a eu l’examen de polysomnographie, examen qui contraint le patient à dormir attaché à de nombreuses électrodes, et souvent la nuit s’avère difficile pour les patients. Elle me raconte que cet examen l’a profondément affectée et semble encore assez effrayée de l’expérience, d’autant plus qu’elle redoute la solitude. L’effort à réaliser pour se faire prendre en photographie devenait trop conséquent pour elle. Elle me dit aussi que la nuit ayant été courte pour elle, son visage est trop marqué, ses cernes trop présentes et que si elle ne peut plus compter sur son visage pour la représenter alors la photographie serait vaine, son corps étant lui-même déjà considéré comme « hors-jeu ». Je lui propose de nombreuses alternatives, comme réfléchir à se montrer de dos afin que le visage soit indistinct mais le problème de la présence du corps devient alors trop conséquent. Une autre façon de la photographier est aussi de ne montrer que des traces qu’elle peut laisser dans l’espace. Le refus est définitif et aucune image ne peut être réalisée avec cette patiente.

Troisième semaine d’observation:

Durant cette troisième semaine je peux travailler avec 4 patients (3 garçons et une fille).

Mehdi a treize ans. Il a déjà une expérience de la photographie le représentant, l’une d’elle ayant été publiée dans le journal communal. Il a déjà fait de la vidéo dans son centre de loisirs. Son rapport à la photographie semble plutôt «normal ». Sur son profil MSN, il affiche une icône manga Pokemon et si il devait remplacer cette image, il choisirait une photographie le représentant de loin. Ainsi, c’est son attitude, plus que son corps en lui-même qui deviendrait le centre d’intérêt de l’image, cela serait «discret». Pour son image, il attache autant d’importance à son corps qu’à son visage. Sur les photographies de classe il pense irrémédiablement avoir une « sale tête ». Lorsqu’il trouve un portrait de lui qui lui déplait, il tente de le « cacher en cachette ». L’obstacle, pour lui, lors de la prise de vue vient du regard des autres; selon eux, « il fait son intéressant et crâne » à cet instant là. De même, si les images de lui devaient être rendues publiques, le fait d’être le sujet central et unique l’embarasse. Pour lui, la photographie et le texte se combinentet et ainsi se rapprocher du poster ou de la carte postale-souvenir.

Mehdi choisit pour l’autoportrait de se cacher dans la végétation pour dissimuler son corps, ne laissant apparaître que sa tête. Néanmoins, après avoir fait un tour à l’extérieur du batiment , il montre une grande conscience de l’image et son vêtement végètal doit «claquer», montrer des fleurs, des couleurs. Planqué au milieu d’un cerisier épanoui, il veut aussi que son visage soit flou dans un premier temps. Après avoir vu le résultat, il préfére la netteté. Peut-être qu’il trouve finalement que la dissimulation florale était suffisante? Sa priorité est de rendre son corps invisible. Le corps comme renié, diminué jusque dans son existence, son visage offre de nombreuses expressions. Lorsque c’est à mon tour de le photographier, Mehdi se prête très facilement au jeu. La première photographie le montre sur un parapet comme cherchant à ne faire qu’un avec le mur, à pénétrer à l’intérieur, son corps est contraint dans ses mouvements par le peu d’espace disponible. Pour la deuxième série dans l’escalier, je cherche à articuler plusieurs paramètres : une liberté de pose mais aussi des proportions variables et une dissimulation par le jeu d’une sous- exposition.

Très satisfait de l’autoportrait, il regrette parfois qu’une partie, même, infime de son pull-over soit présente à l’image; son corps n’étant pas tout à fait disparu. L’autre cliché le présentant devant le mur de vigne lui convient. Son attention se porte sur la posture, son expression et le décor. Les photographies dans l’escalier sont plus problèmatiques, il n’apprécie pas la sous-exposition, trouve que l’on ne le voit pas assez mais lorsque les photographies sont bien exposées et que son corps se trouve à une échelle plus importante, elles sont aussi rejetées. Il retient celle de lui assis dans l’escalier où son corps est excentré et ne parait plus du tout le sujet de l’image, se dissimulant. C’est de toutes les images réalisées celle qu’il préfére.

Yannis  (4) Yannis  (1) Yannis  (2) Yannis  (3)
Yannis
a 11 ans. Son père le photographie très souvent étant un amateur chevronné de photographie. Mais Yannis dit se sentir mal à l’aise et ne supporte ces prises de vue que lorsqu’il est pris sur le vif, « au naturel ». Sur son profil MSN, deux joueurs de foot sont l’image qu’il a sélectionnée afin de le représenter. ll semble avoir un apport plutôt évident voire épanoui avec son image.

Pour son autoportrait, il formule une requète surprenante et me demande de photographier une armoire ouverte : l’armoire pour représenter sa carrure et les portes ouvertes sur les piles de dossiers pour symboliser son ouverture, cela doit «évoquer» la tolèrance vis à vis de ses camarades. Yannis, ici, nie totalement son corps pour le symboliser par un objet de proportions imposantes. En effet dans ce service, il existe de petites armoires dans les chambres et une plus grande dans la salle de cours et c’est, celle-là en particulier qu’il désigne. Ensuite, je photographie Yannis en plongée dans un escalier aux murs de brique avec une demande de ma part pour lui proposer de jouer avec son corps dans cet endroit. L’image choisie est celle où, statique, il regarde l’objectif. Afin de contraindre encore plus son corps dans un espace plus restreint, je fais monter Yannis dans une espèce de chariot. Cette photographie est rejetée et Yannis comme tous les autres, pose derrière la vitre. Ce dispositif permet aux enfants de laisser libre cours à leur imagination, de faire ce qu’ils veulent comme posture mais aussi de choisir le degré d’altération et reconnaissance qu’ils veulent préciser de leur image. Yannis est le seul à ne pas poser, ne pas bouger. Son seul mouvement est de se gratter la tête, comme bloqué dans toute possibilité d’expression de son corps. Sa photographie préférée est celle d’une silhouette inidentifiable. Néanmoins, il me dit que faire des photographies lui plait même si beaucoup de réponses à mes questions sont : «Je ne sais pas…». Parler de son image se révèle une chose très délicate pour lui et sa représentation doit omettre toute présence de son corps pour le satisfaire.

Laura  (1) Laura  (2) Laura  (3)

Laura a 10 ans. Se faire photographier ne la dérange pas du tout, comme pour les photographies de classe, par exemple. Elle en fait aussi avec son portable mais les garde pour elle. Pourtant elle craint le regard de personnes inconnues sur ses photographies, redoutant des moqueries possible. La mère de cette petite fille présente une drôle d’image, presque misérable. Elle est obèse aussi et semble peu se soigner. Ses lunettes sont cassées, réparées avec d’épais bouts de scotch, les dents très abimées , la peau terne et grêlée, les cheveux gras et l’immense tee-shirt rose tâché pendouille. (Comment une enfant peut-elle se forger son image avec cette mère qui semble désemparée par la sienne?) Un retard inattendu m’empèche de faire les photographies de Laura dont l’après-midi est chargée en examens et analyses médicales. Elle m’observe en passant lorsque je photographie Mehdi. Lorsque je lui annonce que pour ces raisons la séance est repoussée au lendemain, elle me dit ne plus vouloir être photographiée. L’idée ne lui plait plus et de toutes les manières : «elle déteste se voir en image». Je tente de trouver une solution en parlant de possibilités de dissimulation et elle accepte, uniquement, si toutes les images sont floues. C’est ainsi que le lendemain elle pose parmi les fleurs. Le cliché est raté, sans intéret et elle le consent. Je lui demande si le grand sapin peut être une cachette pour elle, elle acquiesse et souhaite, cette fois–ci, plus de netteté. Au départ, son premier réflexe est de dissimuler son visage et sa capuche, dès lors, rabattue sur la tête, seul son corps est montré dos à l’appareil. Puis, dans un deuxième temps, c’est son visage qui apparaît alors que son corps disparaît dans l’arbre. Elle se montre impatiente et me demande à poursuivre le travail dans l’escalier. Elle s’installe naturellement en position recroquevillée, presque fœtale les yeux fermés. Je lui demande ensuite de jouer dans l’escalier, chose qu’elle accepte. Elle montre des signes d’agacement et d’empressement quant à la durée de la séance. Elle réalise ensuite les photographies derrière la vitre et s’étant décrispée, elle sautille, elle rie même, se libérant du regard de l’appareil sur elle. Son choix se porte sur celle dans le sapin où son visage se perd dans la végétation et, une autre de trois-quart dans laquelle une branche de sapin vient recouvrir son ventre et produit un effet amincissant. Pour les images prises dans l’escalier, elle sélectionne celle dont la perspective gomme son ventre et ne laisse voir que ses membres et son visage. Bien que satisfaite des résultats, elle ne parvient pas à opérer un choix.

Balla  (3) Balla  (1) Balla  (2)
Balla est âgé de onze ans. Il préfère les photographies de ses amis à celles prises par ses parents. Il grimace et pose, il fait le «mécontent énervé», se montre pour faire « rigoler les copains ». Les photographies de lui qu’il apprécie le sont pour leurs vertus divertissantes tandis qu’il n’aime pas s’observer au naturel. Sur son profil MSN figure un maillot de football sur lequel est brodé son prénom. Lorsqu’il réalise des autoportraits avec son téléphone portable, on voit juste son visage. Il n’apprécie pas trop les photographies de classe. Les seules images considèrées comme bonnes sont celles où il affiche un sourire et se révèlent « moches quand on est pas dans son assiette dessus ».

Balla dans le portrait qu’il choisit de faire, il tire la langue, toujours dans l’optique de faire rire les autres mais aussi de provoquer, de se jouer des règles. Il se campe devant un drapeau français, et il tire la langue en souriant et il fait un V victorieu x avec ses mains, provoquant dans une certaine candeur joyeuse. Ce portrait s’oppose exactement à celui de Mehdi dans lequel le corps est caché. Ici, le jeune garçon est bien là, dans toute sa présence, sa vitalité, son corps s’impose tout comme l’expression et l’attitude. Ce qu’aime Balla dans la photographie, c’est le fait de s’imposer aux observateurs de celle-ci; il se donne à voir dans et par ses choix. Par la suite, je veux photographier Balla dans un endroit sombre où il pourra moins poser : il est assis, une main s’écarte de son corps légèrement. La deuxième photographie interroge sa masse dans un espace restreint et très vite, il se place en s’insérant dans celui-ci sans aucune difficulté. La dernière photographie montre son corps dans un espace bien plus important. Balla préfère son autoportrait et, la photographie le montrant devant les glycines. Balla est le seul jeune à s’être réellement collé à la vitre servant d’interface, de flou et de distanciation du corps. Balla assume son image, il a la volonté de la montrer telle qu’il choisit de la représenter.

Photographier-corps-obese-enfant Photographier-corps-obese-enfant1 Photographier-corps-obese-enfant2 Photographier-corps-obese-enfant3

Après ces trois premières semaines d’expérimentation, l’observation des résultats permet de dégager quelques idées générales et d’éprouver la consistance de la problématique envisagée. Tout d’abord, peut-être, l’espoir d’un effet positif sur les enfants subissant des échecs. Certains se sont dits très satisfaits du travail accompli ensemble ainsi que du résultat obtenu dans les photographies. D’autres se sont avérés hésitants et d’autres, encore, sont demeurés sceptiques quant à leur visibilité. Cette expérience très enrichissante a permis de me réinterroger sur l’acte photographique, sur ce que cela pouvait être et représenter pour les autres, mais également pour moi.

Intéressons nous maintenant plus particulièrement aux enfants. Il me faut un temps d’adaptation, de rencontre pour ce travail, me familiariser avec leurs difficultés et leurs rapports à l’image. Dans la concertation certaines réticences de leur part peuvent être écartées après discussion, d’autres questions sur leur image trouvées et approfondies. L’organisation au sein du service est devenue plus aisée, le personnel soignant acceptant progressivement ma présence, et aménageant le temps des prises de vue.

Durant ces séances de prise de vue, les photographies sont réalisées avec un appareil reflex numérique et je double les images avec un appareil rolleiflex bi- objectif. L’image qui apparaît dans le dépoli de l’appareil intrigue les enfants, en revanche ils n’apprécient guère ce long moment de pose qui leur est infligé, se sentant seul et contraint, en attente de ce moment délicat. Surtout, le rolleiflex ne me dissimule pas tandis le reflex me dépersonnifie, mon regard se confondant avec le boîtier. Ils se retrouvent face à l’observation de quelqu’un qui les scrute.

Les « portraits-autoportraits » révèlent d’étonnants résultats. Un grand nombre de gros plans sur une partie de leur corps n’évoquent aucune trace d’obésité : le pied et l’œil. D’ailleurs on peut rapprocher cela de la réflexion sur ce type cadrage que Gilles Perriot et Jean-Christophe Vignolles font : « Le gros plan, en abolissant la distance du spectateur à l’image et en écrasant jusqu’à la faire disparaître la profondeur de champ, ne permet pas à celui qui le regarde de se situer. Plus de dehors, plus de dedans, que du plein : c’est le plein qui fait éclater le cadre. C’est pourquoi, contrairement à l’objet partiel du fétichiste, le gros plan ne peut pas avoir de limites précises. 36». Comment, ici, ne pas penser à cette peur du vide ressentie pas les obèses, offrir une image d’eux ne laissant aucun espace libre, aucun interstice, n’est-il pas une manière de répondre à cette donnée ? C’est aussi une façon de détourner l’attention sur le détail par rapport à la masse, préférant la partie contre un tout.

A travers leur blog, ils ont déjà l’habitude de sélectionner les images les identifiant, leur conscience est ainsi éveillée à la circulation des images. Où vont- elles ? Qui les visionne ? Ainsi, il se peut qu’ils aient déjà construit ou sélectionné des photographies susceptibles de les présenter. Ils ont ainsi, au préalable, déjà exercé un contrôle sur une image pas forcément prise par eux mais venant d’eux.

Dans cette expérience, les enfants me démontrent qu’en même temps qu’ils apprivoisent le regard qu’ils ont sur leur propre corps; c’est aussi le retour du regard des autres sur eux-mêmes qu’ils appréhendent et apprivoisent. De même, dans la rencontre préalable avec moi et la discussion permettent les photographies. Sans ce contact, ces discussions, cette confiance, rien ne pouvait être entrepris, cela fonctionne aussi dans l’échange. Ils m’aident en participant dans ce projet à ma recherche, à mieux cerner la question de figurabilité; cela les valorise, montre leur importance dans ce travail par leur présence. Ils m’aident. En échange, il est dit que j’allais tenter de leur apprendre quelque chose sur leur image, sur la photographie et cela peut-être pour les aider. C’est ce contrat moral qui engage leur participation et motivation en plus de leurs raisons personnelles.

Plus généralement, il s’est avéré une différence entre les filles et les garçons. Les filles s’arrêtent le plus souvent à ce que renvoie l’image de leur silhouette et des proportions générées dans l’espace par leur corps. C’est aussi chez les filles que les réserves sont plus importantes et les difficultés plus nombreuses et l’objet de tractation. Les garçons quant à eux semblent avoir un rapport plus aisé avec leur image; lors des photographies ce n’est pas la manière dont leur corps prend place dans l’espace mais comment il se racontent, ils donnent du sens à des mondes imaginaires. Eux, seuls, inscrivent des expressions sur leur visage, laisser transparaitre des émotions.

Les photographies permettent d’émettre quelques idées dans les choix qu’ils effectuent. Pour tout le groupe de jeunes, c’est très souvent la taille réduite de leur corps dans l’image qui importe. De sorte qu’ils cherchent à minimiser la place, à réduire l’importance qu’ils prennent par la taille qu’ils occupent dans l’espace. Ainsi, on ne les remarque que peu. Une autre manière de ne pas se faire voir est de se dissimuler voire chercher à se fondre avec l’environnement. Les autoportraits réalisés peuvent se distinguer en plusieurs séries : les gros plans, la dissimulation et l’objet symbolique. Ainsi, il y a deux gros plan d’œil et deux de chaussures. Jean- Christophe Vignolles et Gilles Perriot disent de ce cadrage très particulier que constitue le gros plan : « Plus de dehors, plus de dedans, que du plein; c’est le plein qui fait éclater le cadre, c’est pourquoi contrairement à l’objet partiel du fétichiste, le gros plan ne peut pas avoir de limites précises… Le grossissement opère une déréalisation.1 ». Comment ne pas repenser à la peur du vide de l’obésité et à ce besoin de comblement constant ? Il en va de même pour la dissimulation à l’image grâce aux cheveux ou aux arbres.

Et puis cet autoportrait de Balla, pied de nez aux idées reçues comme si il s’octroyait le droit de provoquer et de casser toutes les règles politiquement correctes non sans rappeler le cadre du portrait officiel de Valèry Giscard d’Estaing par Jacques-Henri Lartigue. Balla éclatant de toute sa vie contourne les codes, les symboles et déplace l’idée de sa représentation en investissant autrement les valeurs.

Faire ce travail dans ce cadre ouvre et modifie les images des jeunes obèses, pour eux. Il installe aussi, l’idée que la représentation des a-normaux peut se construire aussi dans une élaboration, fruit d’une rencontre.

Conclusion :

Après avoir posé ces différentes questions autour de la place de l’image dans la thérapie des adolescents obèses, la photographie au XXI° semble s’être ou verte à d’autres enjeux, elle ne s’attache plus à transcrire une réalité. Elle maintient cette pertinence, la vérifie mais se charge d’être un lieu de parole. Quelles que soient, les figures, les humanités représentées, on ne peut que convenir que désormais, la photographie s’assigne un rôle différent. Ceci vient-il du fait de la « surmédiatisation » de notre époque, de la surproduction d’images banalisées par le recours d’un usage simplifié lié au numérique ? La photographie semble avoir perdu son utilisation restrictive sans pour autant nier la qualité formelle. Faire des images est plus simple en apparence, pourtant instruire un projet photographique ne l’est pas.

A travers ces images de corps s’est construite une réflexion sur ce qui est le sujet au delà des références normatives. En ayant exploré différentes œuvres et surtout différentes attitudes recourant au médium photographique, il s’avère que le XXI°siècle se dévoile dans l’objectif des photograp hes. D’une observation des crises hystériques avec Albert Londe travaillant avec Charcot, la photographie ne sert plus à fixer le symptôme du malade, mais grâce à ce processus devenu langage, elle pointe la société malade de ses symptômes. L’obésité, phénomène symétrique à l’anorexie est un des points névralgiques du contemporain, plaçant le sujet comme un épiphénomène du dérèglement des usages et besoin essentiels : se nourrir et exister.

Si l’œuvre de Marc Pataut prend une place si importante dans cette recherche, c’est qu’elle installe le lieu de la création formelle comme lieu de la parole. Le photographe n’est plus celui qui fait l’image mais celui qui donne la parole aux images.

Parfois les artistes comme Jim Goldberg ou Jo Spence décident de placer leur vision des images des corps comme point de visée, cherchant en même temps que

la saisie du réel à instruire une distance plus confortable pour eux, rabattant l’acte photographique sur l’origine du processus créatif de l’œuvre : fabriquer un réel en le dépassant à la place d’un réel, ce qui n’est pas sans nous faire souvenir la notion de résilience et de recourir au rôle de la psyché.

Si ce mémoire tourne autour des questions médicales, des images douloureuses des corps, rares sont celles compatissantes et on pourrait voir dans la volonté de faire œuvre à partir des a-normalités esthétiques la quête d’une nécessité de reconsidération des critères de Beauté. Le champs esthétique à travers toute l’histoire de l’art insiste sur la différence entre le beau corps représenté répondant aux impératifs et canons de l’époque et la qualité véritable d’une œuvre portant en elle l’urgence d’un questionnement jusque là inconnu. Irving Penn nous aide à comprendre cela, reprenant la position de Matisse qui défaisait la joliesse d’une figure pour trouver le bon tableau.

Etre obèse, c’est être différent dans le regard des autres et il est intéressant de saisir que cette image du corps parvient dans une déformation aveuglante parce que trop présente. Tous les travaux autobiographiques confèrent en ce point, produire des images de soi permet de se rapprocher de son image. C’est du dehors que parvient la construction de son être de chair dans un apprivoisement revendicatif ou rédempteur, mais n’est-ce pas le cas pour toute humanité brisée. La femme indienne dissimulée derrière la palme n’a t-elle pas besoin d’une image reconstruite par l’objectif de Bhadra pour de nouveau se sentir intègre, la petite Saskia émue par la réparation narcissique que produit la photographie d’ Erwin Olaf, tout autant.

Lorsque la proposition de sujet avait été posée, l’hypothèse d’une incidence de l’image sur l’engagement d’une thérapie motivait le travail fait avec les adolescents, inscrivant le passage par l’image pour une construction en devenir. Si la qualité de leur jeunesse n’a pas constitué l’objet d’une étude particulière, c’est qu’elle s’estompait derrière la qualité de leurs physiques hors-norme, différence qui les définissait et pour lesquels ils étaient obligés de se soigner. (On doit guérir d’un mal mais il est plus difficile de se soigner de sa jeunesse.) Rapidement, l’efficacité et l’ambition présomptueuse auraient mis en péril la validité du travail engagé et nourrie par les analyses des œuvres photographiques, une réorientation du projet s’imposait.

Il était plus pertinent de comprendre comment la construction d’image servant à ces jeunes, leur permettait de prendre une distance, d’appréhender leur corps dans l’espace plutôt que de réussir à faire « joli ». Quand au terme de leur séjour, ils validaient après relecture et discussion une photographie, quelque chose s’était engagé. La photographie était devenue un lieu de compréhension, d’apprentissage du regard et non plus l’envoi réducteur et disqualifiant.

Mon objectif a été de faire quelques pas vers une utilisation du médium photographique servant à introduire un espace de réflexion, se mettant au service d’une rencontre entre des personnages devenant sujets et l’ambition de les faire apparaître restaurés à leur regard; la photographie s’ouvrant véritablement comme moyen de rencontre, espace de parole au sens où Marc Pataut le défend.

Lire le mémoire complet ==> (Photographier le corps en souffrance, Le cas particulier de l’obésité)
Mémoire de fin d’études et recherche appliquée – Section Photographie
Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière