RSE et la contribution du secteur privé aux objectifs du Millénaire

By 3 December 2012

La RSE, un rapport Nord/ Sud revisité? – Section 2 :

B. Un chemin encore long jusqu’aux objectifs du Millénaire

Parallèlement aux actions des Etats et des organisations non gouvernementales, le secteur privé pourrait apporter sa contribution aux objectifs du Millénaire établis par l’Organisation des Nations Unies et notamment à la réduction de l’extrême pauvreté. Mais les obstacles à la mise en œuvre de la Responsabilité sociale des entreprises au niveau international sont encore nombreux.

1. Critiques, résistances et idées fausses

Les arguments allant à l’encontre d’une telle démarche proviennent tant des entreprises que de la société civile. Les freins invoqués par les multinationales pour justifier de leur réticence à se lancer dans ce type de stratégies sont nombreux : corruption endémique, absence d’infrastructures adéquates, fluctuation de taux de change… Il n’est également pas rare d’entendre que les populations pauvres sont trop préoccupées par la satisfaction de leurs besoins élémentaires pour dépenser leurs faibles revenus dans des produits non indispensables. À première vue, il s’agirait en effet d’une limite logique à toute expansion de marché. Les études démontrent pourtant l’inverse. Pourquoi économiser pour un avenir que l’on sait incertain ? Chez les populations pauvres, sans perspective d’avenir, l’épargne ne fait pas sens. Cette vie au jour le jour conduit à chercher à maximiser son plaisir et son confort à court terme et par conséquent à acheter des produits accessoires comme des téléviseurs288. Par ailleurs, un autre biais très répandu consiste à croire que l’on trouve sur les marchés du Sud des produits extrêmement bon marché et que par conséquent l’introduction et la survie d’un nouveau concurrent est vouée à l’échec. Là encore, les études prouvent qu’au sein de la société, les populations les plus pauvres paient les produits beaucoup plus chers que les classes moyennes. Certes, le prix apparaît toujours comme dérisoire à nos yeux d’occidentaux, mais les chiffres sont éloquents. Ainsi, dans un quartier aisé d’une ville indienne, l’eau coûte 0,03 dollar le mètre cube alors qu’à quelques kilomètres de là, dans un quartier pauvre, le même mètre cube est facturé 1,12 dollar289. Ce constat permet d’affirmer qu’il existe une réelle opportunité pour les multinationales dotées d’une forte capacité d’économie d’échelle.

D’aucuns critiquent le fait que certaines multinationales s’implantent dans des pays non démocratiques ne respectant pas les droits de l’homme. Les pays non démocratiques, fort nombreux doivent-ils êtres économiquement ostracisés ? Faut-il attendre que les pays se démocratisent pour envisager d’y produire? Le développement économique n’est-il pas le corollaire indispensable à toute transition démocratique ? Ces questions font débat mais une chose est certaine, beaucoup de secteurs d’activité, comme l’industrie pétrolière, œuvrent sur le long terme et ne peuvent investir et désinvestir en fonction des régimes politiques, parfois très instables au sud. «Nous sommes conscients d’opérer parfois dans des pays où les droits de l’homme ne sont pas respectés. Mais ils le seraient moins bien encore si nous n’étions pas là » affirme Jean-Pierre Cordier290, président du comité d’éthique de Total qui ajoute «notre présence dans les pays jugés peu fréquentables aux yeux de la communauté internationale constitue en réalité une “tête de pont” pour les droits de l’homme »291.

Certains estiment, non sans raison, que la Responsabilité sociale de l’entreprise est une invention des pays riches et qu’elle n’est de ce fait pas adaptée aux pays en voie de développement. C’est notamment la position défendue par Ronald Inglehart292. Certes nombres de pays du Sud sont gouvernés par des intérêts politiques à court terme mais c’est au sud que les problèmes sociaux et environnementaux se posent de manière la plus cruciale. Malgré l’inertie politique et la corruption qui règne dans la plupart des pays touché par le sous-développement, on assiste à une naissance de société civile et à une prise de conscience des enjeux de la RSE par certains Etats avant-gardistes. Certains pays émergents, comme le Brésil293 ou l’Afrique du Sud, ont compris que la différenciation qualitative est une clef d’entrée dans les marchés des pays développés et ce sont lancé dans la promotion de la RSE. De la même manière et de façon assez surprenante compte tenu de la situation des droits de l’homme qui y règne, la Chine se montre favorable à une normalisation de la RSE par l’ISO. Certaines PME du Sud, très innovantes, sont déjà à bien des égards responsables, ce qui fait dire à certains qu’une « responsabilité sociale silencieuse »294 est en cours dans les entreprises du Sud.

Considérée sous son angle environnemental, l’application de la RSE dans les pays du Sud fait débat. Peut-on demander aux pays en voie de développement de s’intéresser aux questions d’environnement lorsque ceux-ci croulent sous les problèmes socio- économiques ? La réponse est loin d’être évidente. Le concept de développement durable n’interpelle que très faiblement les gouvernements qui privilégient une vision à court terme. Compte tenu du fait que de nombreux pays du Sud possèdent une économie reposant entre autre sur le tourisme, dont le sous bassement essentiel est l’environnement, on peut considérer qu’ils auraient tout intérêt à intégrer la problématique environnementale au centre de leur stratégie de développement. Selon Gilles Beville295 en charge du tourisme durable au Quai d’Orsay, il est dans l’intérêt des pays de ne pas négliger la question environnementale. Certains pays développés utilise la technique dite du “saut de grenouille” pour permettre aux pays du sud d’accéder plus rapidement aux technologies propres afin qu’ils satisfassent au plus vite les exigences environnementales internationales. Ainsi, en échange d’une aide technique, les Etats-Unis conditionnent leurs accords commerciaux bilatéraux au respect de certaines normes sociales et environnementales296. Certaines entités travaillent à la promotion d’une meilleure prise en compte du facteur environnemental. Ainsi, crée par un entrepreneur belge, la fondation ZERI297 vend les mérites de l’écologie industrielle selon laquelle tout déchet est une ressource potentielle298. En effet, dans des pays où les ressources naturelles sont insuffisantes, les démarches ayant pour but une utilisation optimale de celles-ci sont particulièrement pertinentes. La brasserie Namibia Brewers est un exemple de projet développé par ZERI. La production de bière est particulièrement gaspilleuse en eau et en céréales, mais dans cette usine un peu particulière, rien ne se perd tout se transforme. À partir des restes des deux matières premières, la brasserie développe toute une série de produits dérivés sources de valeur ajoutée et d’emplois.

Si ces rares exemples prouvent qu’il n’est pas impossible d’appliquer la Responsabilité sociale de l’entreprise au Sud, même avec une réelle volonté politique, les difficultés persistent.

Lire le mémoire complet ==> (Responsabilité sociale : un nouvel enjeu pour les multinationales ?)
Mémoire pour l’obtention du Diplôme
Université PAUL CEZANNE – AIX-MARSEILLE III – Institut D’études Politiques

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287 BARTHELEMY Amandine et DOUËNËL Corinne, Vivre l’entreprise responsable, salariés et dirigeants face aux défis de la responsabilité sociale, Editions Autrement, Paris, 2008, op. cit. p112
288 Prahalad and Hammond, « Serving the Wold’s Poor, Profitably », Harvard Business Review on Corporate Social Responsibility, op. cit.
289 ibid
290 « Ethique et développement durable », Entreprise éthique, Cercle d’éthique des affaires, n°16, avril2002
291 « Ethique et développement durable », Entreprise éthique, Cercle d’éthique des affaires, n°16, avril 2002, ibid
292 INGLEHART Ronald, The Silent Revolution, Princeton University Press, 1977
293 La société publique Brasileiro Petroleo SA (Petrobras) s’inscrit notamment dans cette logique
294 SEVERINO Jean-Michel, « Des entreprises responsables ? », Le Monde Economie, 1er juin 2005
295 Interview téléphonique, 24 février 2009
296 JOLLY Cécile, L’entreprise responsable, sociale, éthique, « verte »… et bénéficiaire ?, Edition du Félin, Paris, 2006, op. cit. 120p
297 Zero Emissions Research Initiative, www.zeri.org
298 LAVILLE Elisabeth, L’entreprise verte, Editions Village Mondial, op. cit. p48