Regard sur l’architecture en terre crue au Mali

By 26 December 2012

Regard sur l’architecture en terre crue au Mali – Chapitre II :

2.1 L’état des lieux de la construction en terre crue au Mali

Regard sur l’architecture en terre crue au MaliDans tous les pays du monde, l’habitat premier – l’habitat vernaculaire – que l’on construit soi- même pour des besoins vitaux a toujours été réalisé avec les matériaux trouvés sur le site même. C’est pour cette raison qu’ils se marient si bien avec l’environnement. Il en va de même au Mali où l’architecture s’est adaptée aux éléments présents localement.

Le Mali se situe au centre de trois régions climatiques, la zone du Sahara tropicale au Nord, la zone soudanienne au Sud du pays et la zone sahélienne sur la plus grande partie du Mali. Les conséquences sur l’architecture sont importantes : la nature du sol définira les matériaux utilisés, et le climat (ensoleillement et pluviométrie) aura un impact direct sur le volume et la conception des constructions. Ce type de climat se caractérise par un vent violent, l’harmattan, dont il va falloir se protéger ; un rayonnement solaire très important qui impliquera de petites ouvertures ; des couleurs claires en revêtement et des formes compactes afin d’être le moins possible exposé au soleil. L’autre conséquence de ce climat est l’écart important de température entre le jour et la nuit. Il faut donc choisir des matériaux avec une forte inertie thermique afin que les calories accumulées le jour puissent être restituées la nuit.

Enfin l’architecture se définit aussi culturellement : la composition des familles et leur mode de fonctionnement aura un impact sur la structure des bâtiments. Les familles sont souvent nombreuses et élargies, et la vie en communauté très importante. C’est pourquoi les maisons sont le plus souvent construites autour d’une cour centrale qui est le lieu de vie et qui distribue un certain nombre de pièces pour permettre une certaine intimité.

Bien que l’architecture soit multiple et riche en diversité, la technique majoritairement utilisée est la construction en terre, dite banco, que cela soit pour l’habitat rural ou urbain. Deux techniques sont utilisées : la boule de banco traditionnelle et la brique de banco. Ces deux méthodes nécessitent beaucoup de main-d’œuvre ; c’est un travail collectif. « Chaque homme construisait sa maison, aidé en cela par les autres villageois parce que le travail de maçon n’a jamais été une profession rémunérée autrefois »47.

architecture en terre crue au Mali

La boule de banco traditionnelle est obtenue par un long piétinement de l’argile puis par la fabrication de boule de terre. Les boules de terre, de la taille d’un pamplemousse, sont malaxées dans le creux de la main puis creuser en leur centre pour pouvoir s’appliquer l’une sur l’autre, la forme creuse enrobant la forme arrondie de la boule précédente. Les fondations sont faites avec des boules de taille plus importante, puis le maçon tourne autour de la construction pour déposer les boules au fur et à mesure de leur fabrication.

Photo extraite du catalogue : Les enduits de Terre48

La solidité de ces constructions dépend de la qualité de la terre –sachant que celle-ci n’est pas transportée, elle est prise aux alentours de la maison – et de la qualité de l’enduit de protection. Celui-ci est indispensable pour protéger la construction des pluies, rares mais violentes. Il faut refaire le crépi régulièrement : c’est un mélange, soit de terre, soit de bouse de vache, avec de l’eau gluante provenant de la macération d’une plante et surtout de la terre de termitière connue pour son pouvoir collant et imperméabilisant.

L’autre technique plus récente est celle de la brique moulée. La différence essentielle est que la brique doit être séchée au soleil avant d’être utilisée ; elle peut donc être transportée. Ceci permet de choisir un site sur lequel la terre est bonne. Cette technique de construction est un peu plus efficace car les briques peuvent être stockées, il y a un gain de temps, et la qualité du travail est souvent meilleure car les briques sont lourdes et résistantes. Elle permet de faire des murs de 40 cm si on les dispose sur l’épaisseur, ce qui ne rend pas forcément nécessaire l’enduit de protection.

Je précise ici des caractèristiques de l’architecture du pays Dogon et de Djenné, puisque les sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, étudiés dans ce mémoire sont de cette région.

Les dogons ont fuit l’islamisation au XVIe siècle et sont venus se réfugier au pied des falaises de Bandiagara, site naturel imprenable. Ils ont su littéralement fondre leurs habitats dans la roche à tel point qu’il est parfois impossible de les distinguer. Les maisons sont construites sur des éboulis de pierre pour être recouvertes ensuite de terre qui sert d’isolant thermique.Les greniers quant à eux sont construits en terre sur des sous-bassement de pierre afin d’éviter les rongeurs.

Photo extraite du Programme Africa 200949
Photo extraite du Programme Africa 2009

Djenné, réputée comme “la cité des sages et des savants” est située dans le delta intérieur du Niger entre les fleuves Niger et Bani. Un peu en hauteur, la ville est transformée en île lors des grandes crues. La mosquée de Djenné est l’une des plus célèbre de toute l’Afrique musulmane. Son histoire est mouvementée ; détruite de nombreuses fois, elle fut reconstruite pour la dernière fois par les Français en 1907. La situation du Djenné, entouré des deux fleuves, n’a pas permis à la ville de s’étendre. C’est pourquoi on y trouve des maisons à étages ce qui est rare dans la tradition Malienne. Ces habitations sont célèbres pour leurs façades richement décorées ; elles ont été influencées par les invasions maghrébines du XVIe. Les maçons de Djenné se sont regroupés en une corporation puissante, les barey-ton. Leurs techniques de construction en terre ont suivi la même évolution que celle décrite plus haut, la brique ronde était la djenné-ferey et les briques des blancs, fabriquées dans un moule rectangulaire, sont les toubabou-ferey.

Ces architectures en harmonie avec la nature et les matériaux, et qui répondent au mode de vie des habitants maliens, ont existé pendant des siècles. Et pourtant cette tradition constructive est en train de se perdre pour diverses raisons. Le problème de l’entretien des enduits sur les constructions en terre est la raison la plus nette de la volonté de changer de style d’habitation. Traditionnellement cet entretien se faisait en groupe dans la communauté moyennant un échange. Mais aujourd’hui tous les échanges se monnayent. Il faut faire appel à des spécialistes. La plupart du temps, les enduits sur les maisons en terre ne sont plus entretenus, ce qui entraîne des dégâts et accélère la vétusté. Cet état de choses ne fait que corroborer l’idée que la terre est un matériau pauvre.

architectures Mali

Face à cela, une construction en parpaing apparaît comme la solution, car exempte d’entretien ; ainsi les plus riches s’empressent-ils de se faire construire une maison en béton et en tôle. Ces matériaux importés, qui sont chers, sont vécus comme des signes extérieurs de richesse et donc de réussite sociale.

En ville les aspirations sont les mêmes : si l’on a de l’argent on construit en béton. Mais sans isolation, la chaleur s’accumule, ce qui implique l’installation de climatisation. Ces habitats ne sont pas adaptés au climat et ils copient une architecture européenne qui ne correspond pas non plus au mode de vie des Maliens. Les personnes moins fortunées construisent en blocs de béton, souvent friable et de mauvaise qualité. La toiture est en tôle et l’absence de climatisation fait de ce type d’habitation une fournaise. Les habitants se retrouvent le plus souvent dehors à l’ombre d’un arbre. Dans les couches de population urbaine les plus pauvres, ayant migré récemment autour des grandes villes, la maison se fait toujours en terre, matériau disponible et gratuit. Par contre les enduits de protection sont inexistants ou ne sont pas entretenus et les toitures sont en tôle ondulée qui protège mal la construction : cela donne un habitat dégradé et mal isolé. Dans cette stratification de l’habitat, une hiérarchie évidente s’établit. Le plus pauvre, à la campagne comme à la ville, vit dans un logement en terre pas toujours construit avec de la bonne terre ni avec les meilleurs techniques, et dont l’entretien fait le plus souvent défaut. Les plus riches des villageois se feront construire leurs habitations en parpaings et en tôle, synonymes de réussite, puisqu’en ville la classe supérieure – le fonctionnaire et l’homme d’affaire – surenchérit pour construire sur le “modèle occidental”.

Pour que la terre redevienne le matériau de construction privilégié, il faudrait que les plus riches montrent l’exemple, or ils ne le feront pas, ne voulant pas être assimilés aux pauvres. La seule solution est que l’Etat donne l’exemple, mais aucun politique n’est vraiment sensibilisé à la construction en terre : lors des entretiens le sentiment sur ce sujet est unanime. Joseph Brunet Jailly, économiste de la santé et responsable de l’association “Djenné Patrimoine”, me donnait cet exemple lors de notre entretien : « Même à Djenné les bâtiments publics sont en ciment. Aminata Dramane Traoré, ministre de la culture au Mali s’est beaucoup battue pour la promotion des techniques Maliennes de constructions en terre crue ; et alors même qu’elle était ministre, le gouvernement malien a mis en place un projet de quarante écoles et d’un hôpital tout en ciment »50.

Roger Katan, architecte à la retraite, me racontait cette anecdote : « Lors d’une de mes missions au Mali, j’ai été envoyé avec un responsable de la santé pour évaluer les besoins en écoles et en hôpitaux afin de les conseiller sur la construction de nouveaux bâtiments. Lorsque j’ai montré mon rapport, le ministre malien m’a obligé à changer mes propositions pour que je prescrive des constructions en béton» 51 . Thierry Joffroy va dans le même sens : « Les plus réticents sont les décideurs au milieu de l’échelle (élu, petites ONG, paroisse…) qui veulent le modernisme pour leur ville, c’est à dire le parpaing et la tôle ». Une autre aberration politique est dénoncée par Joseph Brunet Jailly : « Une partie de Djenné a été sortie de la zone patrimoine pour pouvoir construire des habitats. Le terrain est donné par l’Etat aux habitants à condition qu’ils construisent un logement dans les trois ans… Mais la construction en terre n’est pas reconnue, il faut obligatoirement que cela soit en béton. » Quelques occidentaux installés sur place ont construit leur propre maison en terre, comme Joseph Brunet Jailly ou Roger Katan. Les voisins sont souvent curieux et étonnés que des occidentaux préfèrent la terre au ciment mais cela ne suffit pas à les faire changer d’avis.

Aujourd’hui la plupart des Maliens aspirent à vivre dans des constructions dites “modernes” et considèrent les habitations en terre crue comme inconfortables ; l’entretien des enduits est vécu comme une charge et un poids financier. Les politiques ne semblent pas plus motivés et ne proposent pas de construction en terre pour les projets d’état. Depuis l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco, beaucoup d’actions ont été mise en place pour sensibiliser les habitants à leur patrimoine en terre crue. Des formations ont aussi été organisés pour que les maçons de Djenné puissent prendre en charge l’entretien des restaurations. Est-ce que cette sensibilisation va changer l’état d’esprit des habitants et des maçons, Va-t-on vers un renouveau de la construction en terre crue ?

Lire le mémoire complet ==> (L’architecture de terre crue en mouvement en France et au Mali – Regards croisés)
Mémoire Diplôme d’Université BATIR
Université de Nantes – Bâti Ancien et Technologies Innovantes de Restauration
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47 Facoh Donki Diarra, «La résistance du Banco», Les Echos du 2 mai 2008
48 Les enduits de Terre projet Leonardo, CRATerre-ENSAG, Projet Leonardo da Vinci, 2006
49 Africa 2009 Conservation du Patrimoine Culturel Immobilier en Afrique sub-saharienne, bilan final, juin 2010, Edition CRATerre
50 Cf annexe. Entretien avec Joseph Brunet Jailly, responsable de l’association Djenné Patrimoine, le 18 aout par téléphone, p 191