Qu’est-ce que la Responsabilité Sociale de l’Entreprise ?

By 2 December 2012

La RSE entre théorie et pratique – Section 2:

L’examen des différentes conceptions de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise fait apparaître une grande diversité, une sorte de RSE “à la carte”, et résulte en une incertitude quant au contenu à donner à une notion qui suscite de plus en plus d’intérêt.

A. Qu’est-ce que la Responsabilité Sociale de l’Entreprise ?

Dans un article publié en 199995, l’un des auteurs les plus connus du courant Business & Society, A. B. Carroll dénombrait environ vingt définitions différentes de la RSE. Ce qui explique que la notion soit parfois qualifiée de “concept ombrelle” abritant toutes sortes de revendications. « La RSE est un terme génial, il signifie quelque chose mais pas la même chose pour tout le monde »96. Selon le “père fondateur ” de la RSE moderne, Howard Bowen, « la responsabilité sociale de l’entreprise renvoie à l’obligation pour les hommes d’affaires de réaliser les politiques, de prendre les décisions et de suivre les lignes de conduites répondant aux objectifs et aux valeurs qui sont considérées comme désirables dans notre société »97. Près de cinquante ans plus tard, la Commission Européenne considère qu’«être socialement responsable signifie non seulement satisfaire pleinement aux obligations juridiques applicables, mais aussi aller au-delà et investir “davantage” dans le capital humain, l’environnement et les relations avec les parties prenantes»98. La définition de la RSE varie selon les époques et les auteurs et n’est pas encore stabilisée mais toujours en cours de construction. Il n’existe ainsi dans la littérature managériale aucune consensus sur la définition de la RSE. Malgré cette équivocité, il est possible de dégager deux grandes constantes constitutives de la notion de RSE : la prise en compte des parties prenantes et la notion de « triple bottom line ».

1. La théorie des parties prenantes ou « stakeholders »

La théorie des parties prenantes défend une vision partenariale de l’entreprise en opposition avec la vision actionnariale classique. La nouvelle culture d’entreprise promeut le bénéfice global plutôt que le simple profit. L’entreprise responsable est celle qui est attentive aux attentes et préoccupations de ses parties prenantes. Les partenaires de l’entreprise ne sont plus seulement des shareholders99 (actionnaires) mais également des “parties prenantes”, ou “parties intéressées”, c’est-à-dire, selon Freeman, tout groupe ou personne pouvant influencer ou être influencé par les activités d’une organisation, à savoir l’entreprise100. Si le terme de partie prenante est désormais reconnu, il convient de préciser qu’il n’existe pas de consensus concernant la signification de ce que Freeman appelle le « principe de qui ou quoi compte réellement ? »101. L’entreprise est une « constellation »102 d’intérêts concurrents qu’il convient de satisfaire même s’il apparaît impossible de tous pleinement y répondre. On distingue généralement trois catégories de parties prenantes, les parties prenantes primaires, directement impliquées dans le processus productif (actionnaires, salariés, clients, fournisseurs) ; les parties prenantes secondaires ayant des relations reposant sur un contrat implicite avec l’entreprise (ONG, collectivités territoriales…) et les parties prenantes muettes (la faune et la flore). Enfin, il convient de rajouter à cette typologie les tiers absents comme les générations futures. La définition proposée par Freeman est suffisamment large pour inclure ces quatre catégories de parties prenantes. À l’inverse, d’autres auteurs donnent une définition très étroite des parties prenantes, limitée aux groupes dont l’entreprise est dépendante pour sa pérennité.

La RSE s’opère envers les parties prenantes au sens large ou restreint et consiste en la prise en compte des trois piliers du développement durable, le « triple bottom line ».

2. Le « triple bottom line » économique, social et environnemental

À travers la RSE, l’entreprise entend démontrer qu’elle est « économiquement viable, socialement responsable et environnementalement saine »103. Ces trois dimensions sont désignées par la notion de « triple bottom line »104 ou triple résultat et souvent représentées sous la forme de trois cercles qui s’entrecroisent. L’entreprise doit alors réaliser l’équilibre le plus harmonieux possible entre les trois dimensions. Les zones d’intersections entre les cercles représentent à la fois un risque et une opportunité pour l’entreprise105. Le cœur de l’intersection entre les trois cercles représente la durabilité où “soutenabilité”. Même si une démarche RSE efficace nécessite une approche holistique, c’est-à-dire la prise en compte des trois objectifs sur un pied d’égalité106, dans les faits, les entreprises peuvent êtres tentées de compenser un mauvais résultat dans un domaine par un bon dans un autre. C’est pour éviter une telle logique de contournement que la notion de Corporate Social Performance ou performance globale été avancée. La CSP permet d’appréhender les résultats d’une entreprise à travers une grille de lecture à la fois multi-acteurs et multi-critères107. On se réfère parfois également au slogan du « triple P », en référence à la triple dimensions, économique, sociale et environnementale de la RSE. Il en existe deux interprétations, révélatrices des divergences que suscite la RSE. Selon les milieux d’affaires, les trois p correspondent à « People, Planet, Profit », alors que selon les organisations internationales et la société civile, ils renvoient à « People, Planet, Prosperity ». A.B.Carroll, donne une définition en quatre niveaux de la RSE considérée comme fondatrice108. Les deux premiers niveaux correspondent aux responsabilités économiques et juridiques et renvoient à la vision restreinte de la RSE défendue par Milton Friedman. La RSE n’implique aucunement la remise en cause de la fonction d’accumulation du capital. Pour assurer sa pérennité, l’entreprise doit être profitable. Le premier niveau de la rentabilité est la condition indispensable sur laquelle repose les trois niveaux inférieurs. « Il faut être économiquement fort pour être socialement généreux »109. Le deuxième niveau correspond aux responsabilités légales (respecter la loi), le troisième aux responsabilités éthiques et enfin le quatrième aux responsabilités philanthropiques. Cette définition est souvent représentée sous la forme d’une pyramide, avec à la base les responsabilités économiques et au sommet les responsabilités philanthropiques, chaque niveau dépendant du niveau inférieur. Alors que la satisfaction des deux premiers niveaux est exigée, la satisfaction de la responsabilité éthique est attendue et celle de la responsabilité philanthropique est désirée. Cette définition a un avantage théorique certain mais ne rend cependant pas compte des interactions entre les différents niveaux (l’activité philanthropique peut avoir des répercussions positives sur les résultats économiques et financiers) et des arbitrages qu’il est parfois difficile mais nécessaire d’effectuer entre le social et l’économique. Ces dilemmes sont liés à l’activité même de l’entreprise. Ainsi, comme le montre le rapport 2001 de Novo Nordisk110, laboratoire danois spécialisé dans la production d’insuline, l’industrie pharmaceutique est confrontée à un dilemme : comment concilier protection des brevets et par là même la rentabilité avec les besoins d’accès aux soins des pays en voie de développement ? Quoiqu’il en soit, « il n’y a pas de causalité économique pure, parceque l’économie n’est pas un système fermé et qu’elle est partie dans l’existence totale et concrète de la société »111.

Une définition opérationnelle et relativement consensuelle de la RSE consiste à envisager celle-ci « comme les principes de responsabilité sociale, les processus de gestion de la RSE et les résultats de cette gestion tels qu’ils se déploient dans les interactions entre une organisation et ses parties prenantes »112.

Une fois la RSE et les concepts qui l’entourent définis, il reste à traduire les mots en actes. La Responsabilité sociale de l’entreprise se manifeste certes par des déclarations d’intention qui doivent cependant s’ensuivrent d’une mise en œuvre de ces principes responsables dans le quotidien de l’entreprise.

Lire le mémoire complet ==> (Responsabilité sociale : un nouvel enjeu pour les multinationales ?)
Mémoire pour l’obtention du Diplôme
Université PAUL CEZANNE – AIX-MARSEILLE III – Institut D’études Politiques

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95 Archie B. CARROLL, « Corporate Social Responsibility, Evolution of a Definitional Concept », Business & Society Review, Vol. 38, no. 3, 1999
96 VOTAW Dow, The corporate dilemma, traditional values versus contemporary problems, Englewood Cliffs, N.J., 1973, p57
97 BOWEN Howard, Social Responsabilities of the businessman, Harper and Row, New York, 1953, p.6
98 Glossaire du Livre Vert de l’Union Européenne, Commission des Communautés européennes, « Promouvoir un cadre européen pour la responsabilité sociale des entreprises », Bruxelles, juillet 2001.
99 Le terme de stakeholders a été popularisé par R. E. Freeman
100 FREEMAN R. E, Strategic Management: A Stakeholder Approach, Pitman, Boston, 1984
101 Expression « the principle of who or what really counts » est devenue usuelle
102 DONALSON and PRESTON, « The stakeholder theory of the corporation : concepts, evidence and implications », Academy of Management Review, vol. 20, n°1, 1995, p. 65, cité dans CAPRON et QUAIREL-LANOIZELEE, Mythes et réalités de l’entreprise responsable, op. cit. p251
103 ibid p26
104 Concept proposé par John ELKINGTON dans son ouvrage Cannibals with Forks. Tre Triple Bottom Line of the 21st Century Business, Capstone Publishing Limited, Oxford, 1999
105 ELKINGTON J., Cannibals with Forks. Tre Triple Bottom Line of the 21st Century Business, Capstone Publishing Limited, Oxford, 1999, op. cit, p.70-96.
106 CAPRON Michel et QUAIREL-LANOIZELEE Françoise, Mythes et réalités de l’entreprise responsable, 2004, Paris, La Découverte, op. cit. p118
107 ibid p118
108 CARROLL, « A three dimentional conceptual model of corporate social performance », Academy of Management Review, Vol 4, 1979, op. cit
109 Jean AZEMA, Directeur général de Groupama, cité dans BARTHELEMYA. et DOUËNËL C., Vivre l’entreprise responsable, salariés et dirigeants face aux défis de la responsabilité sociale, Editions Autrement, Paris, 2008, p19
110 Rappelons que Novo Nordisk faisait partie des 38 laboratoires qui ont attaqué en justice l’Afrique du Sud lorsque son gouvernement a décidé d’acheter des génériques à bas prix contre le sida.
111 MERLEAU-PONTY Maurice, Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1976, p205