Qu’est-ce que la main-d’œuvre familiale ? Agriculture familiale

By 4 December 2012

II – La main – d’œuvre familiale : l’agriculture familiale au centre des débats

La présentation de la main-d’œuvre familiale nous conduit à revenir sur le large débat des formes d’organisation en agriculture dans lequel deux formes d’organisation principales ont été souvent opposées : l’exploitation familiale et l’exploitation capitaliste à salariés. En effet, la place de la main-d’œuvre familiale et ses caractéristiques ont fait l’objet d’une attention particulière dans ce débat. Même si, comme nous le verrons, le type de main-d’œuvre mobilisé n’est pas l’unique critère de distinction des formes d’organisation en agriculture, il n’en reste pas moins central.

II.1 – Qu’est-ce que la main-d’œuvre familiale ?

Peu de travaux sur la main-d’œuvre agricole reviennent sur la définition de la main-d’œuvre familiale et plus largement sur la définition de la famille. Si, comme nous le verrons dans la suite de ce chapitre, nombre d’auteurs ont cherché à expliciter la notion d’exploitation familiale [Gasson et al., 1988 ; Reinhardt et Barlett, 1989 ; Lamarche, 1991 ; Schmitt, 1991 ; Hill, 1993 ; Errington et Gasson, 1994 ; Allen et Lueck, 1998], la famille en tant que telle n’a que très rarement été définie.

Comme le rappelle R. Gasson et al. [1988] la famille « n’est pas une unité naturelle mais une unité culturelle » (p.9) et celle-ci prend des formes extrêmement diverses selon la société considérée.

Caractériser la famille par l’absence de rapports salariaux est loin d’être satisfaisant : d’une part, certains membres de la famille peuvent avoir un statut de salarié sur l’exploitation, d’autre part, certaines personnes étrangères à la famille peuvent travailler sur l’exploitation sans recevoir de salaire par le système d’entraide.

Dans la plupart des pays développés, pays sur lesquels vont porter plus spécifiquement nos analyses, la famille se définit par « un système de parenté bilatérale ; le lien de parenté passant par chacun des parents » [Gasson et al., 1988]. Deux types de systèmes familiaux sont distingués au sein de la parenté bilatérale : la famille nucléaire, regroupant les parents et les enfants non majeurs, et la famille étendue, regroupant les parents et les enfants majeurs ou mariés.

R. Gasson et al. [1988] rappellent cependant que la famille reste non seulement un concept « subjectif » mais aussi un « phénomène temporaire », la famille étant continuellement engagée dans une dynamique cyclique de génération, maturation, déclin et régénération. A. Tchayanov [1925 (Ed. 1990)] avait d’ailleurs déjà souligné cette dynamique cyclique de la famille et son impact sur la dynamique de l’exploitation agricole familiale.

II.2 – L’agriculture familiale

II.2.1 Le travail familial au cœur de la définition de l’agriculture familiale

La part du travail agricole effectué par la main-d’œuvre familiale est au cœur des définitions de l’agriculture familiale. Elle représentait, d’ailleurs, l’unique critère de définition lors de l’émergence du débat sur les formes d’organisation de l’agriculture à la fin du XIXesiècle.

Dans la lignée de Marx, qui consacra une partie du Capital25 au développement pressenti des formes capitalistes de production en agriculture, des auteurs tels que K. Kautsky [1900 (Ed.1970)], Lénine [1901 (Ed. 1973) ; 1908 (Ed.1977)] ou R. Luxembourg [1913 (Ed.1969)] opposaient l’agriculture familiale (ou paysanne26) sans salariat à l’agriculture capitaliste dans laquelle le salariat est au centre des rapports sociaux de production.

Pourtant, l’agriculture familiale est une notion plus ambiguë que ne le laisse transparaître la simple distinction fondée sur la présence ou l’absence des rapports salariaux. Comme le souligne H. Lamarche [1991], la notion d’exploitation familiale recouvre des réalités très diverses selon les pays ou les secteurs de production. Elle a, de plus, quelque peu évolué au cours du temps. La place centrale donnée à l’auto-subsistance dans les définitions du début du siècle a été progressivement remise en question. L’idéal Jeffersonien27 de la famille agricole auto-suffisante possédant et travaillant sa terre s’approchait plus de la définition que H. Mendras donnera plus tard de l’exploitation « paysanne » [Mendras, 1967 (Ed. 1984)].

Les propositions de définition de l’exploitation familiale avancées dans la littérature n’en restent pas moins variées [Pollak, 1985 ; Gasson et al., 1988 ; Reinhardt et Barlett, 1989 ; Lamarche, 1991 ; Schmitt, 1991 ; Hill, 1993 ; Errington et Gasson, 1994 ; Allen et Lueck, 1998]. Parfois sensiblement différentes, ces définitions ont toutes en commun le questionnement du type de main-d’œuvre mobilisée : famille ou salariat.

La définition de l’agriculture familiale que donne R.A. Pollak [1985], reprise par G. Schmitt [1991] est la plus sommaire. Elle se centre essentiellement sur les liens qui unissent les personnes qui travaillent sur une exploitation : « une exploitation familiale est typiquement une exploitation sur laquelle travaillent ensemble un couple marié et ses enfants ou, dans beaucoup de sociétés, les membres d’une famille élargie vivant ensemble dans un ménage unique »28 (p. 591).

N. Reinhardt et P. Barlett [1989] considèrent, quant à eux, deux critères pour distinguer l’exploitation familiale de l’exploitation capitaliste : d’une part, les objectifs que se donne l’unité de production, d’autre part, l’organisation du travail. Dans l’exploitation capitaliste, l’activité agricole est perçue comme un investissement. L’exploitation vise alors à maximiser son profit en tenant compte du prix de marché de l’ensemble des ressources. Dans le cas de l’exploitation familiale, et comme nous le verrons plus en détails dans le paragraphe II.3.1 de ce chapitre, les objectifs poursuivis sont plus complexes. Ils prennent entre autres en compte la consommation et le travail du ménage ainsi que le caractère patrimonial de l’exploitation. L’organisation du travail diffère aussi sensiblement entre l’exploitation familiale et l’exploitation capitaliste. Dans l’exploitation capitaliste, il y a « séparation entre la propriété, le management et le travail. Les opérations quotidiennes ne sont pas faites par le manageur mais par des travailleurs salariés. […] Le propriétaire n’est pas impliqué dans les tâches quotidiennes et déplacera ses fonds si des opportunités d’investissement plus profitables se présentent ». L’exploitation familiale se distingue par « la centralité des relations de parenté et l’engagement direct du propriétaire dans les opérations quotidiennes ».

P.M. Raup [1986] souligne l’importance du travail familial mais ajoute aussi la notion de contrôle des actifs, notamment celui de la terre, en distinguant le contrôle de la propriété. Pour lui, une exploitation familiale est « une entreprise dans laquelle la plus grande part du contrôle des inputs les plus durables (que sont le travail et la terre) est exercée par une unité familiale » (p.1).

Cette idée d’un double critère alliant le contrôle des actifs et le travail familial se retrouve dans nombre de définitions proposées dans la littérature. B. Hill [1993] considère ces deux critères de définition : la propriété et/ou le contrôle des actifs, d’une part, et la part du travail familial dans le processus de production, d’autre part. Ces critères sont repris par D.W. Allen et D. Lueck [1998] dans le modèle théorique qu’ils construisent. Ils distinguent en effet trois types d’exploitations agricoles. L’exploitation familiale « pure » correspond à une exploitation sur laquelle l’exploitant est propriétaire de la production, contrôle tous les actifs et travaille seul sur l’exploitation. Ils l’opposent à l’entreprise agricole de type industriel dans laquelle les actifs sont détenus par plusieurs personnes et le travail est fourni par des salariés. Ils distinguent enfin une forme intermédiaire : l’exploitation partenariale dans laquelle deux ou trois propriétaires se partagent la production et le capital et fournissent l’ensemble du travail sur l’exploitation. Cette typologie, bien qu’extrêmement schématique pour les besoins de la modélisation, révèle bien l’importance des deux critères que sont la propriété (ou le contrôle) et la place du travail familial dans la réalisation des opérations de production.

H. Lamarche [1991] étend ce double critère en faisant intervenir les notions de patrimoine et de transmission : « L’exploitation familiale […] correspond à une unité de production agricole où propriété et travail sont intimement liés à la famille. L’interdépendance de ces trois facteurs dans le fonctionnement de l’exploitation engendre nécessairement des notions plus abstraites et complexes, telles que transmission du patrimoine et reproduction de l’exploitation. » (p. 10-11)

A. Errington et R. Gasson [1994] proposent un idéal type de l’entreprise familiale agricole (« farm family business »). Cet idéal type combine six éléments :
La propriété de l’entreprise est associée au contrôle managérial dans les mains des dirigeants,
Des liens de parenté ou un mariage unissent ces dirigeants,
Les membres de la famille (y compris les dirigeants) apportent du capital à l’entreprise,
Les membres de la famille (y compris les dirigeants) effectuent du travail sur l’exploitation,
La propriété de l’entreprise et le contrôle managérial sont transférés d’une génération à l’autre,
La famille vit sur l’exploitation.

Bien que tenant compte du travail familial comme critère de définition, A. Errington et R. Gasson [1994] relativisent son importance. La place prédominante que prend le capital dans le processus de production par rapport au travail justifie, selon eux, de privilégier le critère de propriété et de contrôle.

G. Djurfeld [1996] revient sur la définition de A. Errington et R. Gasson qu’il considère comme étant trop contextualisée (A. Errington et R. Gasson étudient l’agriculture britannique) et trop peu discriminante. D’après cette définition, selon lui, l’ensemble des agricultures des pays d’Europe de l’Ouest serait qualifié de familial.

Pour G. Djurfeld [1996], la place du travail familial revêt un caractère central dans la définition des exploitations familiales et ce pour deux raisons : d’une part, parce que la substitution du capital au travail s’est faite au détriment de la main-d’œuvre salariée et non de la main-d’œuvre familiale, d’autre part, parce que ce critère permet de distinguer les exploitations « à travail familial » des exploitations « à management familial ». Selon lui, lorsque le travail salarié est nécessaire à la reproduction de l’exploitation, le fonctionnement de celle-ci est modifié. En effet, comme nous le verrons plus en détails par la suite, le travail salarié, qui représente un coût fixe dans le budget de l’exploitation, peut sensiblement modifier les choix de production de celle-ci. G. Djurfeld [1996] définit donc l’exploitation familiale comme « l’intersection entre trois unités fonctionnelles : une unité de production (la ferme), une unité de consommation (le ménage) et une unité de parenté (la famille) » et souligne qu’une exploitation ne peut être considérée comme familiale si elle n’a pas besoin de travail familial pour sa reproduction.

Les différentes définitions de l’agriculture familiale proposées ici montrent toute la complexité que renferme le concept d’exploitation familiale.

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(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

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25 [Marx, 1867 (Ed. 1985)] Livre I, Tome 3.
26 Ces deux termes semblent relativement équivalents dans l’esprit des auteurs cités. La distinction entre agriculture paysanne et agriculture familiale ne sera conceptualisée que plus tardivement notamment avec les travaux de H. Mendras [1967 (Ed. 1984)].
27 Du nom du troisième président des États Unis Thomas Jefferson (Jefferson 1781-1785, Notes on Virginia ).
28 Traduction par l’auteur.