Qualification du travail agricole, Polyvalence et Savoir tacite

By 4 December 2012

I.2 – La qualification du travail en agriculture, la polyvalence et le savoir tacite

Afin de mieux comprendre les caractéristiques du travail en agriculture, nous revenons brièvement sur la notion de qualification.

La notion de qualification a été au cœur des débats dans les années 1960-1970 [Naville, 1956; Friedmann, 1964 ; Iribarne et Virville, 1978]. La définition de cette notion reste, pour beaucoup d’auteurs, problématique. Comme le souligne P. Tripier [1991], la qualification est « une catégorisation pratique » et « comme beaucoup de catégories de la pratiques, [elle] est à proprement parler impensable » (p.136).

La qualification se définit souvent au regard de trois éléments « ayant des déterminants distincts et se hiérarchisant de façon différente selon les auteurs » [Rose, 2004] (p.230 à 232) :
– Le contenu du travail et les conditions dans lesquels il s’exerce : le degré de complexité du travail, ses exigences en terme d’autonomie, de responsabilité,
– L’emploi : la forme statutaire du contrat de travail et le niveau de rémunération,
– Les qualités du travailleur : ses connaissances, ses savoirs, son habilité acquis par la formation, initiale ou professionnelle, ou par l’expérience. P. Naville [1956] voit notamment un lien direct entre cette qualification individuelle est « le temps nécessaire à son apprentissage » (p.72).

Deux conceptions de la qualification sont souvent distinguées : la conception substantialiste, principalement associée aux travaux de G. Friedmann [1946 ; 1964], qui cherche des critères objectifs de définition de la qualification aussi bien pour les qualifications individuelles que pour les postes de travail, et la conception relativiste, principalement associée aux travaux de P. Naville [1956], qui considère la qualification comme le résultat du rapport de force entre les acteurs sociaux et comme l’objet d’une construction historique.

Comme le souligne J. Rose [2004], la définition de la « non qualification » est elle aussi problématique.
« Il est difficile de concevoir un travail totalement dénué de qualification, car on ne voit pas quelle en serait son utilité. De ce fait, la catégorie de travail non qualifié, si elle constitue bien un référent de l’action et des discours, pose problème d’un point de vue théorique. Plus qu’une dichotomie théorique fondée, il y aurait plutôt des degrés et des formes de qualifications et il conviendrait plutôt de parler de travail peu ou très qualifié » [Rose, 2004] (p.235).

Au regard des trois éléments de définition de la qualification que sont le travail, l’emploi et le travailleur, J. Rose [2004] propose une définition de la « non qualification » :
« Un travail « non qualifié » sera un travail simple, courant, banal, parfaitement défini, un travail répétitif, spécialisé, rigide, sans autonomie, peu justifiable d’initiatives et de responsabilités, un travail dominé, sans maîtrise du procès de travail, un travail sans activité intellectuelle, purement concret, ne produisant aucun effet d’expérience, sans exigence de connaissances préalable, et à faible durée d’adaptation, le travail qui s’apprend à peine, un travail accessible à tout le monde et directement après une scolarité obligatoire » [Rose, 2004] (p.235).
« Un emploi « non qualifié » sera un emploi désigné ainsi dans les nomenclatures […], vécu comme tel par les travailleurs […], rémunéré au salaire minimum, souvent occupé par des personnes sans formation ou d’une autre spécialité ou de profils très variés, ayant un statut dégradé et n’offrant aucune perspective professionnelle ». (p.235-236).
« Une personne « non qualifié » sera une personne sans diplôme ou ayant suivi simplement la scolarité obligatoire, une personne ayant une formation générale faible et aucune formation professionnelle spécialisée, ayant acquis peu de qualités en dehors de la scolarité, ne faisant pas convenablement le travail exigé, personne occupant un emploi non qualifié, ayant une trajectoire d’emploi peu productrice de qualification » (p.236).

Les tâches à accomplir sur une exploitation agricole sont très variées. Elles vont de tâches manuelles relativement simples et répétitives à des tâches techniques plus complexes en passant par des tâches de gestion. Certaines tâches manuelles nécessitent peu de temps d’apprentissage. Un cueilleur peut, par exemple, être formé en moins d’une journée. D’autres tâches, au contraire, nécessitent un long temps d’apprentissage. Elles requièrent une certaine dextérité et/ou d’importantes connaissances par rapport à un matériel de plus en plus technique (tractoristes…) ou par rapport aux processus biologiques. En effet, l’activité agricole est dépendante de conditions écologiques et de processus biologiques complexes. Le management de la production agricole, comme nombre de tâches en elles-mêmes, exige une très bonne connaissance de ces conditions écologiques et de ces processus biologiques. Ils nécessitent souvent un suivi attentif de micro-climats ou micro-environnements et l’analyse de certains détails du sol, de la plante, de la physiologie animale.

« L’agriculteur ne peut faire l’économie d’un long délai d’apprentissage pour savoir s’adapter à la grande diversité des situations agronomiques au cours du temps » [Reboul, 1981] (p.118). Beaucoup de travaux agricoles nécessitent un savoir tacite et des compétences spécifiques liés à l’exploitation elle-même, à ses terres, à ses parcelles, à son mode de culture ou aux techniques et variétés utilisées.
« Les caractéristiques du contexte de mise en œuvre de ces pratiques sont donc déterminantes du résultat des pratiques, et comme le contexte varie sensiblement dans l’espace (comme dans le temps), la variabilité des effets des pratiques est donc tout aussi forte » [Dupeuble, 2006] (p. 175)
« Il est très difficile, et même impossible de formaliser des connaissances dont la validité serait assurée en tous lieux. La dimension tacite des connaissances et compétences est donc très forte » [Dupeuble, 2006] (p. 175)

Comme le montre le Tableau 2, une part importante du travail agricole, notamment dans le secteur des fruits et légumes, est considérée comme non qualifiée.

Tableau 2- Répartition des heures de travail selon la qualification pour deux types de culture

en heure/hectare

non qualifié

qualifié

Total

Pomme Gala

557

84%

103

16%

660

100%

Melon

797

92%

71

8%

868

100%

Sources : Chambre d’Agriculture Vaucluse, Références technico-économiques 2004-2005, juin 2005

Pourtant, comme nous l’avons vu, le travail en agriculture exige une forte polyvalence. Or, « [La dimension de la polyvalence dans l’analyse de la qualification] est la plus délicate à traiter et est relativement ambiguë » et « le lien entre polyvalence et qualification apparaît distendu »[Gadrey et al., 2004] (p.262)

Comme le souligne F. Bourquelot [1972], la polyvalence rentre difficilement dans les grilles de nomenclature de l’industrie et dans les emplois qualifiés de cette grille. L’emploi agricole est souvent « rejeté dans un emploi non qualifié ».

De plus, « la partition entre qualification et non-qualification peut différer très fortement selon les secteurs, et dépend dès lors […] de la force du mouvement syndical […]. » [Méda et Vennat, 2004](p.30). Dans cette vision relativiste de la qualification, les caractéristiques du secteur agricole peuvent expliquer la faible reconnaissance de la qualification dans ce secteur. En effet, comme nous le montrerons dans la suite de cette thèse, dans nombre de pays, le secteur agricole reste essentiellement familial et les salariés agricoles sont touchés par une forte invisibilité, à la fois sociale et politique.

L’activité agricole est donc dépendante de la nature et se caractérise par une certaine saisonnalité, par une exigence de flexibilité et par une forte polyvalence. Si certaines tâches peuvent correspondre à un travail non qualifié, c’est-à-dire à « un travail simple, courant, banal, parfaitement défini, un travail répétitif, spécialisé, rigide, sans autonomie », la caractéristique même de l’emploi agricole, à savoir la polyvalence, rentre difficilement dans les grilles de la qualification. De plus, beaucoup de tâches agricoles nécessitent des connaissances et des compétences tacites, difficilement codifiables, liées à l’exploitation elle- même et qui s’acquièrent par l’expérience.

Les travaux agricoles peuvent être effectués par deux types de main-d’œuvre communément opposés : la main-d’œuvre familiale et la main-d’œuvre salariée non familiale. Nous présenterons dans la suite de ce travail ces deux types de main-d’œuvre, leurs caractéristiques et leur place relative.

Lire le mémoire complet ==>

(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

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24 Nous reviendrons sur la notion de flexibilité plus loin dans la thèse.