Limites du modèle théorique du comportement du ménage agricole

By 7 December 2012

VI – Quelques limites du modèle théorique et propositions de développements

Comme tout modèle, le modèle proposé ici présente un certain nombre de limites qui sont autant de pistes pour des développements futurs.

Nous avons tout d’abord fait l’hypothèse qu’il n’y avait pas de contraintes inter temporelles dans les décisions d’offre de travail de la main-d’œuvre familiale. Ainsi les décisions d’offre de travail familiale en période de plantation et celles en période de récolte sont indépendantes. Cette hypothèse peut être acceptable en ce qui concerne le travail sur l’exploitation. Les membres de la famille peuvent en effet travailler sur l’exploitation qu’une partie de l’année. Cette hypothèse est plus forte en ce qui concerne le travail hors de l’exploitation car elle suppose que la famille puisse trouver un emploi pour une seule période de l’année sans pour autant être obligée de travailler la période suivante (ou précédente). Cette flexibilité accordée aux décisions d’offre de travail de la famille explique en partie un de nos résultats, à savoir que la main-d’œuvre familiale joue un rôle d’ajustement ex post en fonction du coût du travail saisonnier. Il pourrait être intéressant d’améliorer le modèle en ajoutant une contrainte inter temporelle concernant les décisions d’offre de travail de la famille, notamment hors de l’exploitation. Une telle contrainte rendrait moins flexible les décisions de travail de la famille et diminuerait vraisemblablement le caractère d’ajustement ex post de la main-d’œuvre familiale.

Deux autres hypothèses ont été faites concernant, d’une part, le caractère substituable des différents types de main-d’œuvre sur l’exploitation et, d’autre part, le caractère substituable du travail sur et hors de l’exploitation pour la famille. Comme nous l’avons vu précédemment, ces hypothèses sont couramment faites dans la littérature [Huffman, 1980 ; Benjamin, 1996 ; Benjamin et Kimhi, 2006].

Le relâchement de l’hypothèse du caractère substituable du travail sur et hors de l’exploitation pour la famille par l’introduction d’un coefficient de pondération entre les deux désutilités ne changerait vraisemblablement pas les résultats du modèle.

Le relâchement de la première hypothèse (substitution parfaite entre les différents types de main-d’œuvre sur l’exploitation) peut être fait en introduisant des coefficients de pondération représentant l’efficacité relative des différents types de travail image132. Les trois types de travail seront dès lors substituts mais pas équivalents. Dans ce cas, les efficacités relatives viendraient uniquement pondérer les différentes valeurs seuils des arbitrages du modèle. Afin de simplifier les calculs, nous avons considéré en première approximation la substitution parfaite.

La quatrième hypothèse restrictive que nous avons faite est de ne considérer qu’un seul facteur de production, le travail. Ne pas prendre en compte le capital peut paraître acceptable en première approximation dans le secteur des fruits et légumes. Cette hypothèse est néanmoins forte, notamment si le degré de substitution du capital au travail diffère entre les trois types de main-d’œuvre sur l’exploitation. En effet, il est possible d’imaginer que le capital est plus facilement substituable au travail saisonnier qu’au travail permanent, les travaux de récolte pouvant être, à terme, mécanisés dans certaines productions. L’introduction d’une telle différence de substituabilité au capital diminuerait vraisemblablement le caractère assurantiel des permanents.

Enfin, comme nous l’avons précisé précédemment, notre modèle ne comporte qu’un seul type d’aléa : un aléa sur le coût du travail saisonnier. Or, la production agricole et plus encore la production de fruits et légumes se caractérisent souvent par une autre forme d’aléa : un aléa sur la production. Il pourrait donc être intéressant d’intégrer cette autre forme d’aléa dans notre modèle. Il est cependant possible d’avoir quelques intuitions concernant les résultats d’un modèle proche avec aléa sur la production. En effet, la production n’apparaît qu’en deuxième période dans notre modèle. En imaginant que l’aléa ne peut qu’affecter négativement la quantité produite, l’exploitant, toutes choses égales par ailleurs, aura tendance à moins employer de permanents car l’aléa sur la production compense l’aléa sur le coût du travail saisonnier en deuxième période.

Conclusion du Chapitre 3

Les modèles théoriques de ménages agricoles étudiant l’allocation du temps de travail de la famille ont progressivement complexifié leur prise en compte du travail salarié et ont permis de mieux rendre visibles les interactions entre les décisions de travail de la famille et les décisions d’emploi sur l’exploitation. Pourtant, à notre connaissance, le travail salarié a toujours été traité dans ces modèles comme une catégorie homogène, interdisant par la même la mise en évidence d’interactions entre les demandes des différents types d’emploi salarié des exploitations familiales agricoles.

Nous avons proposé, dans ce chapitre théorique, un modèle de ménage agricole qui tient compte de la saisonnalité de l’activité et du caractère hétérogène de la main-d’œuvre salariée sur les exploitations. Comme les autres modèles de ménage agricole, ce modèle met en exergue le rôle joué par les salaires et les coûts de la main-d’œuvre dans les choix d’offre et de demande de travail. Cependant, la distinction de la main-d’œuvre salariée selon la durée du contrat et selon le coût de recrutement a permis de mettre en évidence le rôle assurantiel de l’emploi permanent et le rôle de variable d’ajustement ex post que peut jouer la main-d’œuvre familiale par rapport à l’aléa sur les coûts de recrutement de la main-d’œuvre salariée saisonnière. Notre modèle souligne que le choix entre le travail salarié permanent et le travail salarié saisonnier est susceptible de refléter une stratégie assurantielle de la part du ménage agricole vis-à-vis de la difficulté de recrutement à la période clef de l’activité agricole.

Dans le travail empirique présenté dans le chapitre suivant, nous nous proposons, entre autres, de tester certaines propositions théoriques issues de notre modèle. La première est une proposition classique des modèles de ménages agricoles étudiant l’allocation du temps de travail familial : l’augmentation du niveau de salaire reçu hors de l’exploitation accroît la probabilité d’emploi de la famille à l’extérieur de l’exploitation. La deuxième proposition est plus originale. Elle est liée au caractère assurantiel de la main-d’œuvre salariée permanente par rapport à l’aléa sur les coûts de recrutement des travailleurs salariés saisonniers. En effet, comme nous l’avons vu, l’augmentation du coût espéré des travailleurs salariés saisonniers accroît la probabilité d’emploi de travailleurs permanents sur l’exploitation. Nous testons ces propositions théoriques en étudiant les décisions de demande de travail des exploitations familiales de fruits et légumes françaises.

Lire le mémoire complet ==> (Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier