L’histoire du salariat agricole en France

By 5 December 2012

III – La main-d’œuvre salariée en agriculture : l’histoire d’une invisibilité

La main-d’œuvre familiale tient une place majeure dans l’agriculture française comme dans celle de nombreux pays développés. Bien qu’essentielle, elle n’est pas pour autant l’unique main-d’œuvre mobilisée dans les exploitations agricoles.

Le salariat agricole a pendant longtemps constitué une part importante de la population active agricole et, malgré la forte régression qu’il a pu connaître au cours du XXe siècle, il fournit encore aujourd’hui une proportion non négligeable du travail agricole

Dans cette partie nous présentons l’histoire du salariat agricole français, ses évolutions et sa place actuelle. Nous montrons que les caractéristiques des salariés agricoles ainsi que leur histoire ont contribué à rendre cette catégorie de travailleurs particulièrement invisible malgré la place qu’ils ont occupée et qu’ils occupent encore aujourd’hui. De plus, nous expliquons pourquoi cette invisibilité est, selon nous, à l’origine d’un retard dans la législation concernant le salariat agricole.

III.1 – L’histoire du salariat agricole en France

La perspective historique est un élément clef de la compréhension du salariat agricole. Elle permet, en effet, de mieux comprendre non seulement la situation actuelle des salariés de l’agriculture mais aussi, et comme nous le verrons par la suite, l’invisibilité qui touche cette catégorie de la population agricole.

III.1.1 Le salariat agricole à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle : une part importante de la population active agricole

À la fin du XIXe siècle, les salariés agricoles représentent près de 50% de la population active agricole [Gervais et al., 1976]. Le recensement de 1892 dénombre 3 millions d’ouvriers agricoles qui se répartissent en trois catégories : les journaliers non propriétaires (19%), les journaliers propriétaires (21%) et les domestiques de ferme (60%) [Molinie, 1977]. Ces catégories statistiques reflètent la double identité du salariat agricole à cette époque : aux travailleurs sans terre s’ajoutent les petites propriétaires dont l’insuffisance de la tenure ne permet pas de faire vivre une famille.

L’agriculture du XIXe siècle voit coexister de grandes exploitations et un grand nombre de très petites propriétés. En 1892, sur les 5,7 millions d’exploitations, 36% ont moins d’un hectare et 71% ont moins de 5 hectares [Gervais et al., 1976]. « Les petites et très petites exploitations constituent un vaste réservoir de main-d’œuvre qu’il s’agit de préserver : incapables de vivre du seul produit de leur exploitation, ces « petits » vont travailler chez les « gros » auxquels ils fournissent une main-d’œuvre bon marché puisque utilisée à la tâche ou même quelquefois quasi gratuite par le jeu de l’entraide, le gros prêtant un attelage et le matériel au petit, celui-ci effectuant « en échange » un travail chez le gros, mais aussi plus durement par le placement d’enfants contre le simple entretien en nourriture » (Coulomb cité par [Lamanthe, 1987] (p.32-33)).

L’ouvrier agricole de la fin du XIXe siècle, quel que soit son statut, possède souvent un petit lopin de terre. Les travailleurs non-propriétaires « paysans absolument sans terre » forment une minorité du salariat agricole [Agulhon et al., 1976]. Ce prolétariat est en grande partie constitué de vieillards sans enfants, d’étrangers ou de marginaux.

Dans la société paysanne de cette époque, telle que la décrit H. Mendras [1967 (Ed. 1984)], à savoir une société relativement autonome et autarcique, l’absence ou l’insuffisance de terres marque une forte infériorité sociale. Cette infériorité sociale n’est pas sans lien avec le caractère misérable des conditions de vie et de travail des ouvriers agricoles au début du siècle : les salaires, qui fluctuent en fonction des saisons, sont très bas et bien inférieurs à ceux de l’industrie ; les heures de travail peuvent atteindre 14 à 16 heures de travail par jour pendant les grands travaux ; les ouvriers agricoles ne disposent pas de la protection sociale à laquelle ont droit les ouvriers dans les autres secteurs42 ; ils sont souvent dans une situation de très forte dépendance vis-à-vis de leur employeur qui leur fournit, dans la plupart des cas, le logement et la nourriture ; les conditions de logements sont déplorables et nombres d’ouvriers permanents sont logés dans les écuries43 [Gervais et al., 1976].

III.1.2 L’exode rural : le recul du salariat en agriculture et la montée en puissance des salariés étrangers

L’exode rural commence dès le milieu du XIXe siècle et se renforce avec la crise des années 1870 [Agulhon et al., 1976]. Entre 1881 et 1911, le nombre d’actifs agricoles diminue de 10% et la part de la population active agricole dans l’ensemble de la population active passe de 46% à 39%44.

Il est cependant moins marqué en France que dans d’autres pays comme l’Angleterre [Noiriel, 1994]. Alors qu’en Angleterre, la concentration des terres entre les mains de grands propriétaires fonciers contribue à fournir l’« immense réservoir de prolétaires » nécessaires au développement de l’industrie, en France, la reconnaissance juridique précoce du droit de propriété foncière permet le maintien de nombreux petits propriétaires. Cette partie de la paysannerie a fondé sa puissance économique sur le développement de la pluriactivité et de l’industrie rurale, textile et métallurgique. Sa force économique a été politiquement renforcée par le développement du suffrage universel masculin en 1848. La crise économique qui débute au début des années 1870 remet en question ce système de production fondé sur la pluriactivité. L’exode rural qui s’en suit est amplifié par la deuxième révolution industrielle.

Cependant, la force politique de la paysannerie française conduit le gouvernement de la IIIème République à mettre en place des mesures protectionnistes qui limitent l’exode rural aux « fractions les plus démunies » des campagnes [Noiriel, 1994]. L’exode touche en premier lieu les travailleurs sans terre pour qui il est une réponse radicale aux conditions de vie et de travail particulièrement difficiles des campagnes. Les ouvriers agricoles, attirés par les salaires plus élevés et les meilleures conditions de travail des villes, partent chercher un emploi dans l’industrie en plein essor.

Cette limitation de l’exode rural a deux conséquences : une première pour l’industrie qui, dès lors, ne peut pas trouver dans les anciens ruraux une main d’œuvre suffisamment importante ; une deuxième pour l’agriculture, pour laquelle la disparition de la fraction la plus démunie des campagnes se traduit par une raréfaction des salariés. Le « manque de bras » se fait donc sentir dans les villes mais aussi et surtout dans les campagnes, principalement sur des emplois manuels, pénibles et peu rémunérés que les nationaux désertent. La concurrence sur la main-d’œuvre entre l’industrie et l’agriculture touche principalement les grandes exploitations qui emploient un nombre important de travailleurs salariés.

Deux solutions sont déployées pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre : la mécanisation se développe et le recrutement géographique des ouvriers agricoles se modifie. Le recours à une immigration de travail massive est perçu comme une nécessité par les grands propriétaires terriens, en premier lieu, avant même les industriels. Ils se regroupent rapidement pour organiser et structurer le recrutement massif de travailleurs étrangers. La Société nationale pour la Protection de la Main d’œuvre agricole (SPM) fut le premier organisme créé et désigné par les grands propriétaires terriens pour gérer le recrutement de manière collective, introduisant principalement des travailleurs des pays limitrophes (Belgique, Allemagne…).

L’année 1901 marque le début du recrutement massif de travailleurs étrangers, dans l’industrie comme dans l’agriculture. La France, depuis longtemps terre d’immigration, connaît à la fin du XIXe siècle une « immigration économique de masse » pour combler le « manque de bras » [Milza, 2005]. Les phases de forte croissance que constituent la Belle Epoque et les Trente Glorieuses, mais aussi les hémorragies successives des deux conflits mondiaux, accentuent la pénurie d’hommes. Dans la première moitié du XXe, l’immigration connaît un développement sans précédent.

Bien que l’État participe au recrutement de la main d’œuvre étrangère, la gestion matérielle de l’introduction de travailleurs étrangers revient au secteur privé. En 1924 est constituée, par un ensemble d’organismes patronaux, la Société générale d’immigration, organisme privé, spécialisé dans le recrutement de travailleurs étrangers. Le phénomène semble géré par les autorités plus au coup par coup, en fonction de la conjoncture, que de manière globale, ce qui rend l’action de l’État parfois incohérente et souvent inefficace [Weil, 1995]. Dans le contexte de l’après-guerre, le besoin de main d’œuvre et le déficit démographique favorisent une réelle réflexion pour la construction d’une politique d’immigration cohérente. Par l’ordonnance du 2 novembre 1945, l’État tente de se ressaisir de la gestion de l’introduction de travailleurs étrangers autrefois largement réalisée par le secteur privé. Il crée l’Office National d’Immigration (ONI)45, organisme détenant le monopole de l’introduction et du recrutement des travailleurs étrangers. L’introduction de travailleurs étrangers pour le secteur agricole doit dès lors passer par cet organisme étatique.

Malgré la mécanisation et la modification du recrutement géographique des ouvriers agricoles, les grandes exploitations sont mises en difficulté par le manque de main-d’œuvre :
« [Entre 1929 et 1955], tout se passe comme si, […] la fragilité des exploitations était proportionnelle au nombre de salariés qu’elles emploient » [Gervais et al., 1976] (p.195)

La structure des exploitations agricoles dans la première moitié du XXe siècle se modifie progressivement : la régression simultanée des micro-tenures et des grands domaines laisse la place à des tenures à la taille d’une famille. Les exploitations de taille moyenne se développent et le mythe de l’exploitation familiale, si souvent évoqué et glorifié dès les débuts de la Troisième République, est transformé en réalité sociale dominante [Gervais et al., 1976].

La « déprolétarisation des campagnes » a donc résulté de la fuite d’une partie des salariés vers les emplois ouvriers des villes mieux payés et de la promotion d’une partie des journaliers propriétaires, comme le révèle la croissance de la petite propriété dans la première moitié du XXe siècle [Hubscher et Farcy, 1996].

Lire le mémoire complet ==>

(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

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42 Nous détaillerons plus loin le retard de la législation qui touche les ouvriers agricoles (voir infra paragraphe III.4).
43 Le logement des ouvriers agricoles avec les animaux sera interdit en 1929.
44 Sources : d’après O. Marchand et C. Thélot [1997] (p. 236).
45 L’ONI deviendra, en 1988, l’OMI, Office des Migrations Internationales, puis l’ANAEM, Agence Nationale d’Accueil des Etrangers et des Migrations en 2005, et l’OFII, Office Français de l’Immigration et de l’Intégration en 2009.