Les raisons du retour à la construction en terre crue en France

By 26 December 2012

Chapitre III : Regards croisés

3.1 Les raisons du retour à la construction en terre crue en France

Les raisons du retour à la construction en terre crue en FrancePour des raisons apparemment totalement différentes, la construction en terre pourrait connaître un nouvel essor en France comme au Mali. En France, la non reconnaissance par la profession du bâtiment empêche aujourd’hui les industriels d’investir ce marché. Mais la génération actuelle d’auto-constructeurs s’est vite investie dans ces techniques “redécouvertes” de l’architecture vernaculaire en terre. Au Mali, la construction en terre a de bonnes chances de redevenir la technique de construction de l’avenir, mais cela ne sera pas sous l’influence de la valorisation du patrimoine en terre par l’Unesco mais bien pour une raison plus pragmatique d’ordre économique. D’ores et déjà, la croissance exponentielle de la population et l’augmentation des produits industrialisés obligent une certaine partie de la population à revenir à un habitat plus ancré sur le lieu en utilisant des matériaux accessibles et gratuits et en se réappropriant des modes constructifs vernaculaires.

En France, le développement de la filière terre prend actuellement deux routes distinctes comme le disait Daniel Turquin lors de notre entretien : « Aujourd’hui il y a deux axes de développement de la filière, le premier axe est tourné vers le grand public avec des événements de masse et des décisions politiques, l’autre, plus confidentiel, concerne le mouvement des auto-constructeurs »61.

Comme on l’a vu dans le premier chapitre, il semblerait qu’il y ait deux tendances, l’une tournée vers la recherche dans le but d’une industrialisation et d’une commercialisation possible du produit terre et l’autre dans le prolongement de la tradition vernaculaire, plus artisanale correspondant à une population d’auto-constructeurs.

3.1.1. Le secteur industriel.

Nous avons vu dans le premier chapitre que la crise énergétique face à laquelle nous nous trouvons, conjuguée à la prise de conscience de la protection indispensable de la planète a fait réagir les responsables politiques occidentaux. Des mesures de réduction des gaz à effet de serre sont mises en œuvre dans un grand nombre de pays industrialisés. Dans le bâtiment, beaucoup de normes et de labels ont été mis en place pour promouvoir les économies d’énergies. Par rapport à ces labels, le matériau terre concentre toutes les qualités exigées et pourtant la filière terre ne démarre pas. Le discours – cité plus haut – de la Secrétaire d’Etat du ministre de l’Ecologie, Valérie Létard, lors de l’inauguration de l’exposition « Ma terre première : pour construire demain »62 était pourtant fort élogieux et laissait penser qu’une politique d’envergure pourrait voir le jour afin de faire la promotion de ce mode de construction ; la terre devrait être le premier matériau à obtenir un label de développement durable. Et pourtant la construction en terre reste un mode de construction tout à fait confidentiel. Sa qualité majeure qui est d’être à la portée de tous, et de ne nécessiter aucune intervention industrielle pour sa mise en œuvre, est sans doute dans notre société occidentale industrialisée un lourd handicap. C’est une technique qui demande plus de main d’œuvre que de transformation industrielle, alors que la logique aujourd’hui est de minimiser l’impact des produits industriels sur l’environnent et non pas de diminuer la fabrication de ces produits polluants. La plupart des produits labellisés permettent des économies de ressources (une machine à laver consommera moins d’énergie, les toilettes consommeront moins d’eau) mais l’impact qu’ils ont sur l’environnement en matière de construction n’est pas toujours pris en compte. La fin de vie et la possibilité de recycler le produit ne sont pas forcément indispensables pour obtenir un label (panneaux solaires, cellules photovoltaïques…). Les industries chimiques ont vite vu l’intérêt que les nouvelles normes exigées dans le bâtiment pouvaient apporter à leurs recherches – cette logique s’applique de la même façon au secteur de l’agriculture, et de l’alimentation. Les chercheurs adaptent les technologies afin de proposer de nouveaux produits répondant au concept du développement durable, mais dans un système économique prônant le “toujours plus” de consommation. Comment s’étonner alors du titre de l’article dont cet extrait est tiré : « Le ciment, entre responsabilité écologique et impératifs économiques ? » : « Le mode de production du ciment Portland génère d’importantes émissions de gaz à effet de serre. Mais des fours moins énergivores et la substitution de l’énergie fossile par des combustibles alternatifs réduisent les impacts environnementaux. Si le piégeage du carbone et les nouveaux ciments moins émetteurs de CO2 sont encore en phase expérimentale, l’ensemble de ces innovations peut donner naissance à une industrie cimentière plus propre »63.

Ces “efforts” ne sont pas faits uniquement dans l’esprit de réduire l’impact de pollution, mais aussi et surtout pour pouvoir continuer à proposer les mêmes produits. Le terme “confort” en constante évolution depuis la révolution industrielle se décline aujourd’hui en “confort matériel”, signe de distinction sociale et d’appartenance. C’est une notion construite de toute pièce, influencée par l’évolution de l’industrie et des techniques. Soutenue par les politiques, elle garantit une paix sociale et une croissance du produit intérieur brut (PIB). Le “toujours plus” de confort fait le bonheur des industriels et des chercheurs. « Si le confort coûte à certains, il rapporte à d’autres (…) le confort entre totalement dans le processus de consommation et est donc imposé comme une norme sociale »64.

Un des freins au développement de la filière terre est bien ce que nomme l’architecte Steve Bauer65 lorsqu’il parle du « paradoxe de la corde à linge ». Quand il fait sécher son linge au soleil, l’économie d’énergie qui en résulte n’est pas prise en compte alors que ceux qui utilisent une machine à sécher le linge sont censés participer à la comptabilité du bien-être matériel du pays. C’est la même chose pour les familles qui construisent leur habitat en terre : on tend à les ignorer car nos modes de comptabilité ne prennent en compte que ceux qui consomment conformément aux normes industrielles de production.

Il est probable que l’industrie du bâtiment trouve un moyen de commercialiser la terre rapidement. Les recherches faites par le laboratoire CRAterre de Grenoble sur la physique des matériaux granulaires vont dans ce sens. Il n’existe pas en France, contrairement à l’Allemagne, de règles professionnelles de la construction en terre crue et encore moins de normes sur certains produits. Pour l’instant les industriels et certains lobbies du bâtiment dénigrent le matériau terre et freinent sa reconnaissance. Il est tout à fait probable que lorsque le matériau terre pourra devenir un produit industriel et commercial, l’état d’esprit changera et que la normalisation de la terre s’accélèrera.

La reconnaissance du matériau terre par les professionnels du secteur engendrerait surement un nouvel élan et de grandes possibilités de construction. Les commandes publiques pourraient montrer l’exemple d’un vrai développement durable et inciter les promoteurs à se tourner vers ces matériaux d’avenir protecteur de la planète. Les architectes pourraient proposer ces techniques de construction, et des chantiers de grande envergure pourraient voir le jour comme en Allemagne, ou en Australie. Ces techniques de terre reconnues pourraient être enseignées au sein de l’Education Nationale afin de former de nouveaux maçons. Certains constructeurs en terre plaident en faveur de cette reconnaissance officielle, d’autres la craignent.

« Il y a des projets mais il n’y a pas d’entrepreneurs d’envergure qui veulent se placer sur ce marché. Les acteurs de la construction en terre sont de petits artisans ou des autoconstructeurs, et tant que les grands du batiment ne s’y interesseront pas rien ne bougera, mais Bouygues et Vinci commencent à s’y intéresser » affirme Thierry Joffroy 66.

3.1.2 Les autoconstructeurs

Face à l’hégémonie de ce “nouveau marché du développement durable”, une population marginale et militante exprime une réflexion et une pensée, libre des influences politiques et économiques en optant pour des choix de vie plus éthiques face à la planète. Sensibles à son environnement, ces personnes font attention, aussi bien à leurs modes d’habitat et de construction qu’à leur alimentation et à leurs gestes quotidiens. C’est un choix de mode de vie différent, plus à l’écoute de la nature, et distant face au monde de la consommation. Ce “vivre autrement” devient un véritable phénomène de société. Actuellement des enseignants chercheurs des écoles d’architecture ou chercheurs du CNRS mènent des recherches sur ce sujet67. Cette minorité sort des sentiers battus pour créer son propre habitat sans passer par les promoteurs immobiliers détenant le monopole de la maison individuelle. Elle refuse le logement standardisé, fait des choix politiques et citoyens en refusant les constructions neuves faites avec des matériaux pour la plupart issus de la pétrochimie et en préfèrant s’investir dans un habitat choisi et réalisé avec des matériaux de proximité, les plus naturels possibles. La terre crue est un des matériaux privilégié utilisé par les auto-constructeurs. Issue des filières courtes, elle est présente partout et ne nécessite que très peu de transport. De plus, ses techniques de mise en oeuvre sont relativement simples. Depuis dix ans, les termes d’”auto- construction” et d’”auto-constructeurs” se sont imposés. L’auto-constructeur s’impliquera entièrement dans la réalisation de sa maison ; c’est bien souvent un projet de vie, le besoin de se rapprocher de la nature, de se ré-approprier les savoir-faire, et de participer à la réalisation de son lieu de vie. Il construira seul ou avec des amis ; il se rapprochera des associations d’entraide sur la construction et fera appel à des artisans si besoin. L’auto-constructeur possède la volonté de sortir du système économique habituel de la construction. « C’est l’histoire d’un jeune couple Toulousain qui décide de devenir propriétaire de sa maison et qui cherche à acheter. Mais le marché ne lui propose aucune maison qui corresponde à sa demande. Ce qu’il recherche, c’est une maison saine, économe en énergie et construite avec des matériaux artisanaux. Autant dire qu’il se résout rapidement à faire construire, lui-même, la maison qui correspond à ses valeurs. Voilà un défi à relever : trouver des entreprises qui jouent le jeu, utiliser les matériaux locaux, si possible bios, réinventer des techniques anciennes qui ne sont pas reconnues dans le document technique unifié »68.

Une architecture sans architecte et sans promoteur, qui se réalise par un système d’entraide entre auto-constructeurs et avec des matériaux proches du lieu de construction et dans une logique qui répond à un besoin précis. Ce mode de construction qui avait fait ses preuves depuis des milliers d’années et qui avait presque disparu au lendemain de la révolution industrielle, revoit le jour depuis quelques années. C’est au début du XXe Siècle que Frank Lloyd Wright 69 le redécouvre et lui donne le nom d’”architecture organique”, ce qui correspond à une manière de construire à l’écoute avec la nature. « Il ne faut chérir ni forme préconçue nous liant par dessus nous aussi bien au passé, au présent qu’au futur, mais plutôt exaltant les lois simples du bon sens, ou d’un sens supérieur si vous préférez, déterminant la forme par le biais de la nature et des matériaux »70. Ce qui dans le langage actuel est devenu l’habitat “bioclimatique” ou aussi l’habitat “éco-responsable”.

Dans son livre La crise du savoir habiter, Daniel Cérzuelle transcrit précisément l’esprit de l’auto- constructeur : « Par savoir habiter, nous entendons la capacité à la fois pratique et psychologique à utiliser et entretenir son logement, à se l’approprier, à maîtriser les diverses interactions sociales, techniques, symboliques, économiques, qui accompagnent le fait de vivre dans un logement, de l’entretenir, et pas seulement d’occuper des mètres carrés »71.

Grâce aux sites, aux blogs et aux réseaux sociaux, ces auto-constructeurs, que l’on peut penser isolés dans leurs projets, forment des groupes très organisés sur le Web. De nombreux sites leur sont dévolus. Le plus connu et le plus ancien est celui de l’association des Castors qui édite même des fiches techniques à destination des auto-constructeurs. C’est au lendemain de la seconde guerre mondiale que ce mouvement a connu un grand succès ; il s’est développé sur tout le territoire pour permettre au plus grand nombre d’accéder à l’auto-construction dans cette période d’après-guerre. Aujourd’hui l’association des Castors est toujours active et propose sur son site des tarifs préférentiels pour l’achat de matériaux de constructions, la location de matériels, un service de plan, un service de regroupement d’artisans, et aussi des assurances “Castor Chantier”. Ce moyen de communication moderne permet de créer un véritable réseau solidaire d’échange de techniques, de savoir-faire, de main d’œuvre et de soutien. Beaucoup d’auto-constructeurs créent eux-mêmes leurs blogs, et communiquent régulièrement sur l’évolution de leur propre projet de construction72, mais aussi sur leurs expériences afin de les mettre à profit pour d’autres. Ce sont de véritables sites d’échange avec des forums ou chacun transmet ses connaissances, ses découvertes d’un matériau, ou d’un savoir-faire. Voici l’esprit d’un de ces blogs sur l’auto-construction : il y a environ 8 ans, “Onpeutlefaire.com” a vu le jour : « J’ai créé ce site dans un esprit bien particulier : celui de démontrer à tous qu’une autre manière de vivre est possible : vivre d’une façon respectueuse au sein de la nature qui nous entoure, avec tous les humains avec qui nous cohabitons »73 . Les sites concernant la construction en bottes de paille sont eux aussi très nombreux autour du Réseau Français de la Construction en Paille74 . Contrairement à la terre, la construction en paille a été reconnue officiellement cette année par l’Agence Qualité Construction (AQC). La date d’entrée en vigueur des règles professionnelles de la paille est fixée au 1er janvier 2012. Or, pour Daniel Turquin, « la reconnaissance des matériaux «bio-sourcés» comme le chanvre et la paille en matériaux de construction est bonne pour la filière terre. C’est un premier pas, les enduits compatibles sur ces matériaux étant principalement en terre ». Des dizaines de petites entreprises voient le jour, comme Ecoterre d’Olivier Scherrer dans le Gard, Inventerre à Toulouse, ou encore Caracol Ecoconstruction en Isère. Ces entreprises spécialisées dans les constructions en terre ont parfois comme clients des auto-constructeurs. Sans reconnaissance officielle du matériau terre, ces constructeurs prennent des risques et remplacent l’assurance par la confiance !

Cette aspiration d’une minorité de la population à se mettre en marge des propositions clés en main de notre société qui prône le tout confort pour aller vers un confort plus personnel et intime, proche de la nature, sans pour autant être précaire, est à mettre en relation avec l’aspiration inverse d’une grande partie de la population Malienne qui cherche à tout prix à accéder à notre “confort” industriel. Citons à cet égard l’analyse de Jacques Dreyfus, dans son ouvrage La socièté du confort, quel enjeu, quelles illusions ? : « En Afrique, il existe un “confort blanc”, celui de la bourgeoise, c’est-à-dire un confort tout court, faisant appel à un appareillage coûteux à l’achat et à l’usage : installations sanitaires à l’occidentale, climatiseur ; et le “confort noir” : pouvoir vivre conformément à ses croyances et ses habitudes, notamment protéger les bons esprits, se défendre contre la chaleur en vivant le plus longtemps possible dehors ; c’est dehors que l’on fait la cuisine, qu’on s’étend, qu’on écoute les autres, qu’on leur parle. Un confort gratuit »75.

Lire le mémoire complet ==> (L’architecture de terre crue en mouvement en France et au Mali – Regards croisés)
Mémoire Diplôme d’Université BATIR
Université de Nantes – Bâti Ancien et Technologies Innovantes de Restauration
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61 op. cit. Entretien avec Daniel Turquin, op. cit., p 79
62 Exposition à la Cité des Sciences et de l’Industrie, Paris 2010
63 Hendrik G. van Oss, « U.S. Geological Survey », in La revue de proparco, n°10, mai 2011, p. 16
64Nicolle Elise, Vivre Ensemble autrement, mémoire de PFE Master 2 – Société Prospective et Architecture, ENSA de Paris la Villette : http://www.marceliso.com/elise/archi_files/vivre_ensemble_autrement.pdf
65 Steve Bauer. Architecte américain précurseur de l’utilisation de l’énergie solaire dans l’habitation.
66 Cf annexe, entretien avec Thierry Joffroy, op. cit., p 88
67 Citons l’équipe dirigée par Anne Debarre, architecte à l’Ecole nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais qui a répondu à l’appel d’offre de recherche du PUCA « Projet négocié » en 2009, ou encore Geneviève Pruvost, sociologue, chercheuse au CNRS, au Centre des mouvements sociaux de l’EHESS , qui mène une étude actuellement auprès de 100 personnes, intitulée « vivre autrement ».
68 Extrait du site Web Autoconstruction.net Construire une maison écologique en bois, paille, pierre, chaux, terre…» http://www.autoconstruction.net/article-22421843.html
69Frank Lloyd Wright, architecte américain du début du XXe siècle ayant introduit le concept d’architecture organique.
70 Peter Gessel, Frank Lloyd Wright : Construire pour la démocratie,
71 Daniel Cérézuelle, Crise du «savoir habiter». Exclusion sociale et accompagnement à l’autoréhabilitation du logement, publication de recherche, 2007
72 « Made in Saint Gery, Chronique de la construction d’une maison utilisant des ressources naturelles, locales et renouvelables », http://caussesaintgery.blogspot.com/2009/02/lusine-btc.html, Mai 2010
73 http://www.onpeutlefaire.com/forum/topic/12156-redecouvrez-lesprit-oplf/
74 www.compaillons.eu
75 Dreyfus Jacques, La société du confort, quel enjeu, quelles illusions ? Ed. L’Harmattan, Paris 1990, p. 54.