Le travail salarié et saisonnier, la main-d’œuvre en agriculture

By 5 December 2012

III – La main-d’œuvre salariée en agriculture : l’histoire d’une invisibilité

III.2 – Les évolutions récentes

À partir de la fin des années 1980, les évolutions quantitatives du salariat agricole français prennent un tournant. La tendance à la diminution progressive du nombre de travailleurs salariés et à leur recul au sein de la population active agricole s’inverse comme le montre le Tableau 12 que nous avons déjà présenté précédemment.

Tableau 12- Poids des travailleurs salariés (permanents) dans l’agriculture de 1881 à 200757

1866

1881

1901

1921

1936

1962

1982

1988

2000

2003

2007

Exploitants (10^3)

5 855

5 709

5 939

5 345

4 514

3 015

1 449

1 089

764

699

620

Salariés agricoles (permanents) (10^3)

3 390

2 867

2 084

1 892

1 559

826

303

161

152

151

144

Salariés agricoles (permanents)

/Exploitants

58%

50%

35%

35%

35%

27%

21%

15%

20%

22%

23%

Sources : De 1866 à 1982, Recensements de la population58 cités par Marchand et Thélot [1997] (p. 236-239).

De 1988 à 2007, Agreste Recensements agricoles et Enquêtes structures, traitements de l’auteur

Si l’évolution de la place des travailleurs salariés connaît une rupture à la fin des années 80, les caractéristiques qualitatives de cette main-d’œuvre semblent, quant à elles, persister.

III.2.1 Une stabilisation de la part du travail salarié et le développement du travail saisonnier

Les données du Tableau 12 ci-dessus montrent que, depuis la fin des années 1990, le nombre de salariés permanents connaît une relative stabilité et que la place des salariés se renforce.

Les chiffres sur les quantités de travail fournies par les différents types de main-d’œuvre entre 1988 et 2007 confirment cette tendance (Tableau 13). Sur cette période, la part du travail familial dans l’ensemble des exploitations est passée de 84% à 71%. Cette diminution est principalement liée à la baisse de la quantité de travail fournie par les conjoints (de 20% en 1988, elle passe à 10% en 2007) et de celle fournie par les autres actifs familiaux (de 8% en 1988, elle passe à 4% en 2007).

L’augmentation de la part du travail salarié (de 16% en 1988 à 29% en 2007) est portée à la fois par l’augmentation de la part du travail salarié permanent (de 10% en 1988 à 16% en 2007) et par celle de la part du travail salarié saisonnier (de 6% en 1988 à 12% en 2007). La part du travail effectué par les Entreprises de Travaux Agricoles (ETA) ou par les CUMA59 s’accroît elle-aussi. Elle reste cependant toujours marginale (1,1% en 2007).

Tableau 13- Quantité de travail fourni (UTA) selon les différents types de main-d’œuvre dans les exploitations françaises entre 1988 et 2005 (les définitions des différentes catégories statistiques ont été présentées dans l’encadré 3 p. 62)

1988

2000

2005

2007

UTA

%

UTA

%

UTA

%

UTA

%

Chef d’exploitation et co-

exploitants

797 866

55,2

536 482

56,0

457 270

58,1

419 559

56,1

Conjoints non co-exploitant

294 687

20,4

126 491

13,2

78 412

10,0

80 115

10,5

Autres actifs familiaux

122 387

8,5

55 109

5,8

36 252

4,6

36 298

4,4

Total actifs familiaux

1 214 940

84,0

718 082

75,0

571 934

72,7

535 972

71,0

Salariés permanents

142 721

9,9

137 558

14,4

120 552

15,3

120 466

15,6

Salariés saisonniers

81 493

5,6

93 751

9,8

84 472

10,7

86 681

12,3

ETA, CUMA

6 482

0,4

7 992

0,8

9 946

1,3

8 035

1,1

Total salariés

230 696

16,0

239 301

25,0

214 970

27,3

215 182

29,0

Total

1 445 636

100,0

957 383

100,0

786 904

100,0

751 154

100,0

Sources : Agreste RGA 1988 RA 2000 Enquête structure 2005, 2007, traitements de l’auteur

Champ : France métropolitaine

Dans un contexte de diminution globale du travail agricole (-48% des UTA entre 1988 et 2007), la quantité de travail salarié saisonnier augmente en valeur absolue de +6%. La quantité de travail fournie par les chefs d’exploitation et co-exploitants a chuté de 47% et celle fournie par les salariés permanents de 16%.

L’augmentation du poids du travail salarié et le renforcement de la place du travail salarié saisonnier depuis la fin des années 1990 est une caractéristique commune à nombre de pays développés [Findeis et al., 2002].

La spécialisation productive repérable à l’échelle des exploitations se ressent aussi à l’échelle des régions dans leur ensemble : « Ainsi s’accentuent la concentration et l’intensification des régions productives. Chaque région tend à se caractériser par un certain type d’exploitation » [Pisani, 1994] (p.30). La spécialisation des exploitations sur les mêmes types de productions conduit à synchroniser les besoins en main-d’œuvre. La demande de main d’œuvre salariée au niveau local s’en trouve renforcée, surtout au moment des pics de travaux. Or, le vivier de travailleurs et plus particulièrement de travailleurs saisonniers dans la plupart des départements se réduit [Jeannequin et al., 2005]. La population rurale «accoutumée à prêter main-forte aux exploitations du voisinage » et « habituée aux travaux saisonniers » disparaît progressivement et les circuits traditionnels de recrutement se tarissent [Clary et Van Haecke, 2001a]. Les travailleurs susceptibles d’occuper ces emplois pénibles et peu rémunérés sont désormais issus du milieu urbain (étudiants, demandeurs d’emploi…). Plus éloignées géographiquement, cette main-d’œuvre est aussi éloignée culturellement du milieu rural et répond plus difficilement aux attentes des exploitants habitués à des travailleurs locaux et flexibles [Lamanthe, 2005].

Nombre de rapports et de communiqués émanant de la profession60 et de l’administration61 font référence à « la pénurie de main d’œuvre saisonnière » en agriculture et plus particulièrement dans le secteur des fruits et légumes. Alors que l’administration souhaite expressément favoriser l’emploi de main d’œuvre nationale dans un contexte de chômage important, les professionnels n’ont eu de cesse d’évoquer les difficultés de recrutement qu’ils rencontrent au sein du tissu national. Une « inadéquation entre l’offre et la demande de travail, tant quantitative que qualitative » a souvent été mentionnée, la main d’œuvre nationale « n’étant plus habituée à ce type de travaux » [Clary et Van Haecke, 2001a]. Cependant, il est important de signaler que « pénurie de main d’œuvre » et « coût du travail » sont deux faces d’un même problème. En effet, les professionnels ont fait jusqu’à présent le choix d’une politique de bas salaire (SMIC). Or la pénibilité du travail, l’imprévisibilité des horaires et les faibles opportunités de carrière cumulés aux bas salaires sont autant de facteurs qui, d’une part, découragent la main d’œuvre nationale, et ce même dans un contexte de chômage, et, d’autre part, favorisent le caractère « infidèle » de la main d’œuvre saisonnière.

La « pénurie de main d’œuvre » et « le coût du travail » ont été les arguments majeurs de la profession agricole pour revendiquer l’augmentation des possibilités de recours à l’immigration saisonnière de travail au début des années 2000.

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(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier