L’agriculture familiale : persistance ou performance ?

By 4 December 2012

II.3 – L’agriculture familiale : persistance ou performance ?

La dominance de l’agriculture familiale dans les pays développés va à l’encontre des prédictions qu’ont fait un certain nombre d’auteurs dans la littérature. K. Marx a été le premier à prédire la concentration des exploitations agricoles et la progressive disparition des exploitations « paysannes » face à la pression concurrentielle de grandes unités de productions. « Dans la sphère de l’agriculture, la grande industrie agit plus révolutionnairement que partout ailleurs en ce sens qu’elle fait disparaître le paysan, le rempart de l’ancienne société, et lui substitue le salarié ». (Capital, Livre I, section IV, Chapitre XV). Cette idée a été reprise par un grand nombre d’auteurs, à la fois marxistes [Kautsky, 1900 (Ed.1970) ; Lénine, 1908 (Ed.1977)] et non marxistes [Griffin, 1979 ; De Janvry, 1981].

Pourtant, comme nous l’avons vu, l’exploitation familiale reste la forme d’organisation majoritaire des pays développés. Ce constat a été à l’origine d’une large littérature. Devant l’échec des prédictions de Marx et devant le non-développement du capitalisme agraire, nombres d’économistes agricoles ont cherché, dans un premier temps, à comprendre les éléments susceptibles de freiner le « développement des rapports sociaux de production capitaliste (notamment le salariat) en agriculture » [Blanc, 1994]. Les auteurs, principalement marxistes, ont essayé de comprendre les raisons de la « persistance » ou de la « résistance » de l’agriculture familiale [Cavailhés, 1981].

Parallèlement à ces travaux, des analyses d’historiens et de politologues ont mis en évidence que les formes d’organisation de l’agriculture pouvaient relever d’une construction politique et sociale [Gervais et al., 1976 ; Hervieu et Viard, 2001].

Enfin, progressivement, un certain nombre d’arguments économiques ont laissé entendre que, plus qu’une forme d’organisation persistante, l’agriculture familiale pouvait être une forme d’organisation performante ou « efficiente » [Schmitt, 1991].

Nous développons successivement ces trois points.

II.3.1 La persistance de l’agriculture familiale

a) L’obstacle foncier

L’obstacle foncier est l’un des premiers arguments avancés pour expliquer la persistance de l’agriculture familiale. Dès 1899, K. Kautsky met en avant le caractère non-reproductible d’un facteur de production essentiel à l’agriculture : la terre. Il montre que la propriété privée de la terre rend difficile l’émergence de grandes unités de productions et freine le développement du capitalisme en agriculture. Pour ce faire il distingue « l’accumulation » de la « centralisation » : « Le grand propriétaire ne peut ordinairement agrandir son bien-fonds que par voie de centralisation, en réunissant plusieurs exploitations en une seule. […] Dans l’industrie, l’accumulation peut se faire indépendamment de la centralisation ; bien plus, elle la précède en général » [Kautsky, 1900 (Ed.1970)] (p. 216-218).

Alors que, dans la plupart des industries, l’élimination des entreprises les moins concurrentielles résulte de la concentration de la production dans les entreprises les plus concurrentielles, en agriculture, l’élimination des exploitations les moins concurrentielles est un pré-requis de la concentration. La difficile accumulation des terres constitue donc un frein au développement du capitalisme en agriculture.

b) La rationalité de l’exploitation familiale

A. Tchayanov [1925 (Ed. 1990)] fut le premier à mettre en évidence que l’exploitation familiale est une unité de production régie par une rationalité particulière. Ses travaux ont montré que les choix de l’exploitation familiale sont guidés non pas par l’unique objectif de maximisation du profit, comme c’est le cas pour une entreprise non agricole classique, mais par un ensemble plus complexe d’objectifs. Cette intuition servira de fondation aux modèles néo-classiques de ménage agricole développés à partir des années 1980 (voir entre autres [Singh et al., 1986b])36.

Les choix de production sont notamment faits en fonction des besoins de consommation du ménage qui dépendent de sa structure démographique. Ils tiennent aussi compte du coût d’opportunité du travail familial : d’une part, le travail familial n’est pas toujours redéployable hors de l’exploitation. D’autre part, son coût d’opportunité peut intégrer un certain nombre de paramètres originaux tels que la valorisation du fait de travailler à son propre compte.

Cette rationalité particulière permet aux exploitations familiales de résister à des conditions économiques difficiles : en cas de chute des prix par exemple, la famille intensifie son travail afin d’augmenter sa production et de maintenir son niveau de revenu. En acceptant une rémunération marginale de son travail inférieur au niveau moyen des salaires, l’exploitation familiale réduit ses coûts et devient compétitive par rapport à l’exploitation capitaliste. Cette idée « d’auto-exploitation » des familles agricoles est centrale dans la réflexion de A. Tchayanov. Elle n’explique pas à elle seule la performance des exploitations familiales mais fournit un éclairage sur les mécanismes de « survie » de ces exploitations dans lesquelles le travail n’a pas un coût fixe.

Le caractère trans-générationnel des exploitations familiales est aussi une particularité de ce type d’entreprise. L’objectif de transmission patrimoniale peut modifier les choix des exploitants et faire émerger des stratégies de long terme différentes des stratégies de court terme d’une exploitation capitaliste [Salamon, 1985].

Enfin, comme le rappelle N. Reinhardt et P. Barlett [1989], de par leur caractère trans- générationnel, les exploitations familiales connaissent un développement cyclique. La transmission à une nouvelle génération est souvent suivie d’une période de fortes innovations et de croissance des ressources de l’exploitation. Les dépenses de consommation de la famille sont alors différées. Plus tard, lorsque les objectifs de développement sont atteints et que le revenu est stabilisé, l’exploitation connaît une période de « résistance à l’innovation » pendant laquelle les risques et l’endettement sont minimisés. Selon N. Reinhardt et P. Barlett [1989], cette succession entre des périodes de fortes innovations et des périodes de « résistance à l’innovation » garantit aux exploitations familiales dans leur ensemble une forte capacité de résistance en période de crise et une bonne capacité d’adaptation.

c) La théorie de la prolétarisation de l’agriculture

Pour certains marxistes, le non-développement du capitalisme agraire trouve son explication dans la forme originale qu’ont pris les rapports de production capitalistes dans le secteur agricole.

Selon eux, l’indépendance des exploitations familiales n’est qu’une indépendance formelle. Le développement de la contractualisation de la production agricole transforme l’exploitant en un « travailleur propriétaire » ou un « travailleur à la pièce » attaché à des entreprises non agricoles [Evrard et al., 1976 ; Davis, 1980].

D’une part, l’exploitant n’est pas réellement libre de ses choix de production : « Le capitaliste contrôle le processus de production sur l’exploitation. […]. [Il] peut prendre nombre des décisions concernant les intrants, la production et le marketing du produit agricole sous contrat » [Davis, 1980] (p.142)

« La décision de production n’appartient plus [à l’exploitant]. Quant au fonctionnement lui- même de l’atelier de production, il dépend tout autant de la firme » [Evrard et al., 1976] (p.46-47)

D’autre part, la production n’appartient à l’exploitant que de manière formelle : « Il reste en droit propriétaire de son produit […]. Mais une telle liaison n’a de sens que si le producteur peut porter ou retirer son produit au marché, refuser de vendre en deçà de certaines conditions, choisir son acheteur, etc.» [Evrard et al., 1976] (p.60)

« Le capitaliste non agricole contrôle l’échange puisque le contrat lui permet de déterminer le prix de marché des produits de l’exploitant. Parce que les exploitants atteignent rarement le pouvoir de marché des contractants […], le prix fixé par le contrat couvre rarement les coûts de production de l’exploitant et la valeur du travail intégrée dans le produit. Ainsi, le contractant est généralement capable d’acquérir le produit de l’exploitant à une valeur moindre que sa pleine valeur. Le produit devient donc le véhicule qui permet le transfert de la valeur de l’exploitant vers l’entreprise capitaliste » [Davis, 1980] (p.143)37.

Ainsi, les relations entre l’exploitation familiale et les firmes agro-alimentaires sont analysées en terme de « prolétarisation » [Evrard et al., 1976]. Le lien entre l’exploitant et la firme agro- alimentaire devient ainsi un lien salarial plus que commercial.

« La production de lait de ces exploitations ne doit plus être considérée comme la production d’une véritable marchandise, mais comme le moyen d’employer et de valoriser la capacité de travail familial qu’elles abritent » [Evrard et al., 1976] (p.61).

Selon ces auteurs, l’exploitant familial perd non seulement le contrôle de ses moyens de production mais aussi la propriété de la production elle-même.

Cette thèse de la prolétarisation des exploitations familiales a reçu un certain nombre de critiques par le courant marxiste lui-même [Cavailhés, 1981 ; Blanc, 1994]. J. Cavailhés [1981] y oppose deux arguments. Le premier est que cette thèse nie le caractère de marchandise à la production agricole et confond les caractéristiques d’un marché en condition de monopole avec celles d’une relation salariale. Le deuxième est que la propriété des moyens de production des exploitants agricoles n’est pas une propriété purement formelle : l’exploitant agricole est loin de ne posséder que sa force de travail.

Pour M. Blanc [1994], cette théorie manque essentiellement d’évidences empiriques quant au lien de contractualisation entre l’ensemble des exploitations familiales et le secteur agroalimentaire.

d) La petite production marchande

Pour d’autres auteurs marxistes (voir entre autres [Servolin, 1972 ; Friedmann, 1978]), la persistance de l’exploitation familiale s’explique par le fait que la petite exploitation est un mode de production à part entière, distinct du mode de production capitaliste. En effet, ces auteurs reviennent sur la double barrière qui s’oppose à la pénétration du mode de production capitaliste en agriculture : d’une part, l’obstacle foncier et, d’autre part, la dépendance vis-à- vis de la nature qui entraîne une faible division des tâches dans le procès de production agricole. Cette difficile pénétration du capitalisme en agriculture explique l’existence d’une mode de production particulier qui, comme tout mode de production, sous-entend les mécanismes qui assurent sa propre reproduction.

« Ainsi se trouve fondée la coexistence de la petite et de la grande exploitation. Comme l’indiquait Kautsky, elle repose bien sur le fait que les deux « se supposent » mutuellement. Mais, ce n’est pas, comme il le pensait, parce que la grande exploite le travail de la petite. C’est en fait parce qu’elles sont deux éléments complémentaires de la division sociale du travail » [Servolin, 1972] (p. 50).

« Classiquement, on définit la petite production marchande par deux présupposés principaux :
– Le travailleur direct est propriétaire de tous les moyens de production. Le procès de production est organisé par lui, en fonction de lui-même et de son « métier ». Le produit de son travail lui appartient en totalité.
– Le but de la production n’est pas la mise en valeur d’un capital et l’obtention d’un profit, mais la subsistance du travailleur et de sa famille, et la reproduction des moyens de production nécessaires pour l’assurer » [Servolin, 1972] (p. 51)

Pour H. Friedmann [1978], la persistance de l’agriculture familiale est due à sa progressive adaptation à l’économie de marché. La spécialisation de la production pour le marché et la combinaison du travail familial et du travail salarial ont permis la transformation de l’exploitation paysanne en une exploitation familiale adaptée à un environnement capitaliste. Au sein même du courant marxiste, la thèse de la petite production marchande a été critiquée. Certains ont remis en question les mécanismes assurant la reproduction de ce mode de production [Perrier-Cornet, 1984]. D’autres ont souligné le caractère a-historique de cette thèse et son incapacité à expliquer les évolutions que connaît le secteur agricole [Cavailhés, 1981].

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(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

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35 Exploitation Agricole à Responsabilité Limitée.
36 Nous développerons ces modèles en détails plus tard dans la thèse (voir Partie 2).
37 Traduction de l’auteur.