La performance de l’exploitation familiale en agriculture

By 4 December 2012

II.3.3 La performance de l’exploitation familiale

a) Economies d’échelle en agriculture

La question de la performance de l’agriculture familiale ne se réduit pas à celle de la taille optimale des exploitations agricoles. Elle y est cependant intimement reliée. En effet, l’offre de travail de la famille étant par nature limitée par le nombre de membres, l’équivalence entre l’exploitation familiale et l’exploitation de petite taille a souvent été sous-entendue [Gasson et al., 1988 ; Unal, 2008]. Même si, comme le rappelle B. Hill [1993], les qualificatifs petit et familial ne sont pas forcément interchangeables, il n’en reste pas moins que l’épuisement rapide des rendements d’échelle en agriculture et l’existence de déséconomies d’échelle constituent une explication possible de la performance des exploitations familiales.

Les économies d’échelle correspondent à l’augmentation marginale de la production liée à l’augmentation du volume de production et donc à la taille de l’entreprise. Les économies d’échelle existent en agriculture mais il semble qu’elles soient rapidement épuisées [Hallam, 1991]. Selon G. Schmitt [1991], les gains de productivité liés aux rendements d’échelle sont relativement faibles par rapport aux gains liés à l’utilisation efficace du travail familial.

Les rendements d’échelle sont souvent liés à la spécialisation des travailleurs et à la mécanisation. Or, comme nous l’avons vu précédemment, la spécialisation des travailleurs en agriculture est limitée par le caractère naturel et séquentiel de la production agricole. D’autre part, la mécanisation en agriculture suppose souvent une spécialisation des exploitations sur une culture particulière, la machine spécifique étant alors utilisée au mieux. Or, les exploitations très spécialisées sont exposées à des risques plus importants que les exploitations moins spécialisées dont la diversification permet de limiter l’impact des incidents climatiques ou des fluctuations de prix. Certains travaux ont d’ailleurs montré que, en période de crise, les exploitations très spécialisées et hautement mécanisées sont touchées par un fort taux de disparition [Salamon et Davis-Brown, 1986 ; Salant et Saupe, 1986]

De plus, comme le rappellent N. Reinhardt et P. Barlett [1989], les déséconomies d’échelle surviennent en agriculture à de faibles niveaux de taille de l’exploitation. Elles se manifestent par une augmentation des coûts managériaux. Ces déséconomies d’échelle trouvent leur source dans la dépendance de la production vis-à-vis des conditions écologiques et de processus biologiques complexes. Le management de la production agricole exige, en effet, une très bonne connaissance de ces conditions écologiques et de ces processus biologiques. Il nécessite souvent un suivi attentif de micro-climats ou micro-environnements et l’analyse de certains détails du sol, de la plante, de la physiologie animale. L’augmentation de la taille des exploitations s’accompagne la plupart du temps d’une division entre les tâches manuelles, au cours desquelles une surveillance précise peut être effectuée, et les tâches de management. Cette division des tâches est susceptible de créer des pertes ou des distorsions d’informations rendant la prise de décisions parfois trop tardive ou inadéquate.

b) La faiblesse des coûts de supervision pour la main-d’œuvre familiale

Nous l’avons vu, la place de la main-d’œuvre familiale est un élément central de la définition des exploitations familiales. Or, une caractéristique de la main-d’œuvre familiale est souvent avancées pour expliquer la plus grande performance des exploitations familiales : la faiblesse des coûts de supervision. Dans un rapport salarial, les efforts fournis par les travailleurs ne sont pas toujours directement observables par les employeurs. Lorsque l’observation des résultats du travailleur (de sa production par exemple) ne permet pas de connaître le niveau d’effort qu’il a mis en œuvre, l’employeur est confronté à un problème d’aléa moral [Shapiro et Stiglitz, 1984]. Le travailleur peut, en effet, « tirer-au-flanc », c’est-à-dire fournir un effort plus faible que celui qu’il aurait normalement fourni si son effort était observable. L’aléa moral des travailleurs peut-être contrôlé par l’incitation, la règle de rémunération fixée par l’employeur pouvant inciter le travailleur à fournir l’effort attendu, ou par la supervision. Le recours à la main-d’œuvre salariée implique donc souvent des coûts de supervision liés à l’aléa moral des travailleurs. L’importance de la supervision ou de l’incitation pour contrôler l’aléa moral des travailleurs salariés est au cœur de la littérature sur la théorie de la firme [Jensen et Meckling, 1976].

Les coûts de supervision sont particulièrement importants en agriculture. La dispersion des travailleurs sur une surface importante rend difficile la supervision. De plus, les résultats de l’effort des travailleurs ne sont pas toujours directement observables et les aléas climatiques et biologiques génèrent des opportunités d’aléa moral pour les travailleurs. Cette caractéristique des travailleurs salariés est souvent mobilisée pour expliquer les types de contrat de travail proposés en agriculture [Eswaran et Kotwal, 1985] et la taille optimale des exploitations agricoles [Schmitt, 1991 ; Deininger et Feder, 2001]. La famille étant directement concernée par le résultat de l’exploitation, son incitation à l’effort est plus grande que celle de la main- d’œuvre salariée. Ainsi, selon D. W. Allen et D. Lueck [1998], les formes d’organisation en agriculture sont déterminées par un arbitrage entre les coûts de supervision d’un côté et les gains de spécialisation et la facilité d’accès au capital de l’autre.

Ainsi, l’une des caractéristiques de la main-d’œuvre familiale peut donc expliquer la prépondérance des exploitations familiales dans les pays développés. Nous développons dans le paragraphe suivant les principales caractéristiques de cette main-d’œuvre majoritaire dans les exploitations agricoles. Certaines de ces caractéristiques ont déjà été mises en avant dans le débat sur les différentes formes d’organisation en agriculture.

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(Demande de travail salarié permanent et saisonnier dans l’agriculture)
Thèse présentée et soutenue publiquement pour obtenir le titre de Docteur en Sciences Économiques
MONTPELLIER SUPAGRO – Centre International d’Études Supérieures en Sciences Agronomiques
École Doctorale d’Économie et Gestion de Montpellier

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38 La surreprésentation locale provient du fait que les agriculteurs vivent principalement dans des communes de moins de 2 000 habitants (80% d’entre eux). Or les communes de moins de 500 habitants disposent d’un conseiller municipal pour 23 électeurs alors qu’un conseiller municipal à Paris représente 13 205 électeurs. Les 3/4 des agriculteurs vivent donc dans des communes disposant d’un conseiller pour moins de 56 habitants. Près d’1/3 des maires français sont agriculteurs ou ancien agriculteurs. Aucune autre catégorie socioprofessionnelle n’est autant représentée.
La surreprésentation nationale provient du fait que dans 104 circonscriptions sur 555, les agriculteurs représentent plus de 10% de la population active. Si l’on prend en compte les familles et l’ensemble des salariés agricoles dans ces circonscriptions, on comprend le poids important des agriculteurs dans la représentation nationale (Assemblée Nationale) et ce d’autant plus que ces 104 circonscriptions se situent dans 70 départements différents [Hervieu et Viard, 2001].
39 Pour la loi de 1996, 1000 amendements proposés par l’Assemblée et 600 par le Sénat.
40 Article 2 de la loi n°60-808 du 5 août 1960 d’orientation agricole (Version consolidée au 30 novembre 2009).